Tous paranos ? Non, voici dix théories conspirationnistes confirmées par les faits


Par Jake Anderson – Le 20 mai 2015 – Source lewrockwell

Le troisième conflit mondial sera une guerre de guérilla qui se jouera sur le terrain de l’information, sans aucune distinction entre des militaires et des civils – Marshall McLuhan.

Depuis quelques années, une simple allusion à la théorie du complot est de plus en plus ridiculisée, même par les officines des grands médias parmi les plus libérales. Mais ne les laissez pas vous tromper : il ne s’agit pas toujours de gentilles fadaises, sans preuves ni fondements.

En fait, parfois, il arrive qu’elle soit carrément vraie.

En voici dix fois la preuve…

1. L’incident du golfe du Tonkin, qui provoqua l’entrée en guerre des USA contre le Viet-Nam, n’a jamais eu lieu

Selon la théorie complotiste : l’incident du golfe du Tonkin, un tournant dans l’implication des USA au Vietnam, ne s’est en réalité jamais produit.

De fait, l’incident en question – auquel on se réfère aussi en parlant de l’incident du vaisseau USS Maddox, impliqua ce croiseur lors d’un supposé engagement naval avec trois bateaux torpedo nord-vietnamiens, patrouillant dans les eaux nationales. Le Maddox tira plus de 300 obus. Le président Lyndon B. Johnson rédigea la résolution du golfe du Tonkin, qui devint la justification légale de l’entrée en guerre des USA au Vietnam.

Le problème est que ça ne s’est pas passé ainsi. En 2005, une étude interne de l’Agence nationale de sécurité fut déclassifiée et révéla qu’il n’y avait aucun vaisseau nord-vietnamien présent lors des incidents du Tonkin. D’où la question : sur quoi tira le Maddox ?

En 1965, le président Johnson devait commenter : «Pour ce que j’en sais, notre marine avait tiré sur des baleines.» Il convient de souligner également ceci : l’historien officiel de l’ANS, Robert J. Hanyok, rapporta par écrit que l’agence avait délibérément modifié les rapports des services de renseignements, en 1964.

Il conclut même : «Le parallèle à faire entre les fautes commises par les services de renseignements au golfe du Tonkin et les manipulations de ceux-ci concernant la guerre en Irak, rend plus que jamais nécessaire le ré-examen des événements d’août 1964.» (voir ici et )

2. L’expérience sur la syphilis à Tuskegee – le non-traitement délibéré de patients infectés par la syphilis

Selon la théorie complotiste : entre 1932 et 1972, le service de santé publique US a conduit une étude clinique sur des hommes américains de race noire vivant en zone rurale, et ayant contracté la syphilis.

Le service de santé publique n’a jamais informé ces hommes qu’ils avaient une maladie sexuellement transmissible, ni ne leur a offert de traitement, même après que la pénicilline fut disponible comme médicament dans les années 1940. Aussi triste que cela puisse être, c’est la pure vérité.

Plutôt que de recevoir un traitement, les sujets de cette étude ont été informés qu’ils étaient porteurs d’un mauvais sang. Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, 250 de ces hommes ont été appelés sous les drapeaux, et y ont appris – pour la toute première fois – qu’ils étaient atteints de la syphilis. Et même en connaissance de cause, il leur fut refusé un traitement par le service de santé publique.

Jusqu’au début des années 1970, 128 des 399 hommes étaient morts de la syphilis ou de ses complications, 40 épouses furent infectées et 19 de leurs enfants furent atteint de syphilis congénitale. Il convient de souligner également ceci : une expérience similaire conduite sur des prisonniers, des soldats et des patients d’un hôpital psychiatrique au Guatemala, consistait pour le service de santé publique à infecter délibérément ces populations, pour ensuite les traiter avec des antibiotiques. (Voir ici et )

3. Le projet MKUltra : le programme de la CIA de contrôle mental

Selon la théorie complotiste : la CIA a conduit des expériences secrètes portant sur des techniques de contrôle de l’esprit sur des citoyens US entre 1950 et 1973. C’est tellement vrai qu’en 1995, le président Clinton a présenté des excuses publiques et officielles de la part du gouvernement US.

En substance, la CIA utilisait les drogues, l’électronique, l’hypnose, les privations sensorielles, l’abus sexuel et verbal ou encore la torture, dans le cadre d’expériences empiriques d’adoption de comportements programmés, et ce sur des individus. Ce projet inclut les travaux de centaines de projets sous-traités à plus de 80 institutions, dont des universités, des hôpitaux, des prisons, et des entreprises pharmaceutiques.

Le gros de l’histoire fut révélé en 1977, lorsque qu’un décret exigea de rendre publics 20 000 documents jusqu’alors classifiés, ce qui entraîna une série d’auditions sénatoriales. Vu que le directeur de la CIA de l’époque, Richard Helms, avait déjà détruit la plupart des dossiers pourtant accablants du projet MKUltra, ce qui s’est passé à cette période reste à ce jour essentiellement méconnu. Et bien sûr, personne ne fut accusé de quoi que ce soit.

Il convient de souligner également le pire : de plus en plus de preuves s’accumulent, qui attestent que Theodore Kaczynski, mieux connu sous le surnom de la bombe humaine, a été un sujet du projet MK Ultra, alors qu’il était étudiant à Harvard, à la fin des années 1950. (voir ici, et ).

4. L’opération Northwoods : l’armée US avait planifié une opération sous faux drapeau pour impliquer Cuba

Selon la théorie complotiste : l’état-major US conçut et approuva un plan impliquant des actes de terrorisme sur le sol US afin de faire basculer l’opinion publique états-unienne en faveur d’une guerre contre Cuba. Noir sur blanc : il suffit de savoir lire…

Heureusement, le président Kennedy rejeta ce projet, qui incluait : assassiner de citoyens en pleine rue d’une balle dans la tête ; couler en pleine mer des bateaux remplis de réfugiés fuyant Cuba ; provoquer une vague de terrorisme paniquant tout Washington D.C., Miami et ailleurs ; accuser sciemment des individus innocents pour des attentats à la bombe en forgeant de fausses accusations ; et détourner des avions.

En outre, les hauts gradés de l’état-major, dirigé par Lyman Lemnitzer, prévoyaient de monter un dossier accusant Fidel Castro et les réfugiés cubains d’être derrière ces attaques. Peut-être le plus infâme de tout, Lemnitzer voulait aussi orchestrer sous faux drapeau, l’attaque d’un avion de chasse cubain contre un avion de ligne rempli de jeunes élèves. (voir ici et )

5. Trafic de stupéfiants par la CIA à Los Angeles

Selon la théorie complotiste : durant les années 1980, la CIA a facilité la vente de cocaïne aux gangs sanguinaires des rues de L.A., Crips et autres, et achemina les millions du commerce de la drogue au profit de guérilleros d’Amérique latine, les Contras.

C’est un écheveau complexe, mais c’est bel et bien la vérité. Le livre de Gary Webb, Dark Alliance : la CIA, les Contras et l’explosion du commerce du crack met en lumière comment les Contras, soutenus par la CIA, ont pu faire de la contrebande de cocaïne aux USA, distribuer le crack aux gangs de Los Angeles, et empocher les profits. La CIA a directement aidé les dealers de drogue pour financer les Contras.

Le réseau de la drogue, comme l’appela Webb dans un article du San Jose Mercury en 1996, «a inauguré le premier canal entre les cartels de la cocaïne en Colombie et les banlieues noires de Los Angeles, une ville rebaptisée depuis la capitale mondiale du crack. La cocaïne, qui coula à flots, fut l’étincelle qui fit exploser la consommation de crack dans les villes US… et fournit les capitaux et les contacts nécessaires aux gangs pour acquérir des armes automatiques.»
Pire, il convient de souligner également que le 10 décembre 2014, Webb se suicida d’une façon très originale : au moyen de deux balles dans la tête. (voir ici et ).
6. L’opération Mockingbird : les grands débuts du contrôle des médias

Selon la théorie complotiste : à la fin des années 1940, alors que la guerre froide prenait son essor, la CIA lança un projet top secret appelé Opération Mockingbird. Son objectif était d’influencer voire de contrôler les principales officines médiatiques.

Ils planifièrent aussi d’embaucher directement des journalistes ou reporters comme salariés de la CIA, ce qui – à ce qu’il paraît – serait encore d’actualité à ce jour. Les architectes de ce plan se nommaient Frank Wisner, Allen Dulles, Richard Helms, et Philip Graham (ce dernier éditeur au Washington Post ), et envisageaient de recruter les organisations américaines d’information et que les journalistes deviennent ni plus ni moins des espions et des propagandistes.

La liste de leurs agents complices incluait des journalistes de tous horizons : ABC, NBC, CBS, Time, Newsweek, Associated Press, United Press International (UPI), Reuters, Hearst Newspapers, Scripps-Howard, Copley News Service… Vers les années 1950, la CIA avait infiltré le monde des affaires, des médias, des universités avec des dizaines de milliers d’agents occasionnels. Heureusement que cette époque où nos médias roulaient pour les grosses entreprises ou le gouvernement, par l’intox ou le service après-vente, est bien révolue! (Voir ici, et )

7. COINTELPRO : les programmes de contre-espionnage des années 1960 contre les activistes.

Selon la théorie complotiste : COINTELPRO consistait en une série de projets illégaux et clandestins du FBI, permettant l’infiltration d’organisations politiques états-uniennes afin de les discréditer et de les diffamer.

Ils visaient les opposants à la guerre du Vietnam, les dirigeants du mouvement pour les droits civiques comme le Pasteur Martin Luther King et une pléthore d’activistes et autres journalistes. Les actes commis à leur encontre incluaient la guerre psychologique, les calomnies publiques par l’usage de preuves forgées et de documents falsifiés, le harcèlement, l’incarcération abusive, et selon certains, l’intimidation, voire même la violence physique et l’assassinat.

Des méthodes similaires ou plus sophistiquées sont encore d’usage, à ce jour, en parallèle au contrôle de la NSA (voir le point 10 de cet article). (Voir ici, et ).

8. L’opération Snow White : l’Église de Scientologie infiltre le gouvernement, et subtilise des informations

Selon la théorie complotiste : L’opération Snow White [Blanche-Neige, NdT] est le nom donné à l’infiltration sans précédent par l’Église de Scientologie du gouvernement US, durant les années 1970. Ils volèrent des dossiers gouvernementaux classifiés concernant la scientologie, issus d’une douzaine d’agences gouvernementales.

En 1977, le FBI révéla finalement l’affaire Snow White, ce qui conduisit à l’arrestation et à l’emprisonnement d’un haut personnage de l’Église. L’objectif-clef du programme d’infiltration était de prendre connaissance et légalement supprimer «tous les faux dossiers gardés secrets portant sur les pays-cibles de l’Église». Il visait aussi à permettre à ses dirigeants, dont L. Ron Hubbard lui-même, de «visiter les pays occidentaux sans encourir de menaces». Après analyse, il était évident qu’il n’y avait rien de légal dans leur entreprise. (Voir ici, et )

9. Les grandes multinationales et les gouvernements définissent la politique économique en secret (TPP, TISA, etc.)

Selon la théorie complotiste : des activistes qui dénonçaient depuis des années la création d’un gouvernement mondial des multinationales étaient tout bonnement qualifiés de paranos. Peut-être l’étaient-ils, mais que vous appeliez cela le Nouvel Ordre Mondial ou non, cela au moins qu’ils avaient raison.

Le 13 novembre, WikiLeaks diffusa le brouillon tenu secret du texte des négociations du TPP (le partenariat trans-pacifique) concernant la propriété des droits intellectuels. Il révéla l’existence d’un accord de libre-échange régional et exclusif négocié par les pays de l’Asie du pacifique, dont l’Australie, le sultanat de Brunei Darussalam, le Canada, le Chili, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, Singapour, les USA et le Vietnam.

L’ “Electronic Frontier Foundation” affirme que le TPP implique «des conséquences largement négatives pour la liberté d’opinion, le droit à la vie privée et les règles de procédures de recours, et rendra plus difficile pour les gens, la capacité d’innover». Il convient de souligner qu’en juin 2014, WikiLeaks révéla l’existence d’un accord commercial plus étendu encore, traitant des services publics (TiSA), où 50 pays s’accordèrent pour privatiser à une échelle sans précédent, à travers le monde, leurs secteurs publics.

L’accord doit essentiellement empêcher les gouvernements de ramener les services publics sous l’autorité des parlements et de la nation. Cela mettra en péril la capacité des États à œuvrer à la protection de l’environnement ou encore à préserver la sécurité sociale. (Voir ici et )

10. Le gouvernement US espionne illégalement ses propres citoyens

Selon la théorie complotiste : On avait l’habitude de plaisanter à propos de ce délire dystopique tiré d’imaginations trop exaltées (probablement tiré de 1984, de Georges Orwell), et propre à une certaine jeunesse suspicieuse envers tout gouvernement. Quand on entendait ils nous espionnent, où que l’on aille, on souriait poliment, mais on pensait plutôt: encore un cinglé parano et adepte du grand complot, et de l’existence des petits hommes verts.

Même quand on révéla que la NSA nous avait illégalement espionnés et collectait nos données personnelles à partir de nos téléphones portables depuis plus d’une décennie, les gens essayaient de le justifier, d’une façon ou d’une autre. «Oui, ils analysent nos transmissions, mais c’est dans le cadre de la sécurité nationale», ou encore «Dans le monde de l’après 11 septembre, certaines libertés doivent être mises entre parenthèses pour notre sécurité à tous, n’est-ce pas?» En fait, ces justifications sont complètement fausses, il ne s’agit que de masturbation [branlette, NdT] intellectuelle.

Non seulement, il n’y a pas de preuves indiquant que la NSA nous a protégés du terrorisme, mais en plus on dirait que tout ça nous rend en fait plus vulnérables. Grâce aux révélations sur la NSA et leur fameux projet Prism, nous savons que l’échelle de l’espionnage que nous subissons est encore plus étendue que ce que beaucoup de théoriciens de la conspiration avaient imaginé à la base.

Début juin 2014, le Washington Post rapportait que près de 90% des données collectées par les programmes de surveillance de la NSA portaient sur les utilisateurs d’internet, sans lien aucun avec des activités terroristes. Selon l’Union des libertés civiles américaines, c’est là une violation claire de la Constitution.

L’ULCA poursuit la NSA devant les tribunaux, affirmant que cette sorte de pêche au gros filet de collecte de données est une violation du quatrième amendement relatif à la vie privée, ainsi que du premier portant sur la liberté d’expression et d’association.

Traduit par Geoffrey, relu par jj pour le Saker Francophone

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En patrouillant dans le coin, de la mer (de Chine) au grand large


Pepe Escobar
Pepe Escobar

Par Pepe Escobar – Le 27 mai 2015 – Source : Asia Times Online

Si seulement les Mad Men de ce monde étaient comme Don Draper et canalisaient leur moi intérieur après une saison en dent de scie pour finalement appuyer sur le bouton Ça va chez moi, ça va chez toi.

En lieu et place, nous avons droit à une bande de Mad Men (le Pentagone) qui provoque tous ses concurrents géostratégiques en même temps.

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Pourquoi les États-Unis tentent-ils de remplacer le gouvernement Assad par al-Qaïda en Syrie ?

«Dans le cas de la Syrie, notre opposition au gouvernement Assad est tellement obstinée que nous serions apparemment prêts à défaire un gouvernement qui n’est pas notre ennemi afin de le remplacer par un autre qui l’est.»
Paul Larudee

Par Paul Larudee – Le 26 mai 2015 – Source veteransnewsnow

 

 

 

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Cannes 2015 – La Loi du marché : la déshumanisation des travailleurs

Par Rosa Llorens – Le 28 mai 2015

C’est la bonne surprise qu’on attendait dans le cinéma français, un film de qualité (comme La Dilettante ou Quand la mer monte) qui émeut ou séduit et qui marche, sans grosse campagne publicitaire (avant d’être récompensé à Cannes, il avait déjà fait 200 000 entrées).

C’est aussi la grosse sensation  de la soirée du palmarès de Cannes, le seul moment d’émotion dans cette cérémonie léthargique ou grotesque, marquée par le long laïus lacrymatoire, façon valise en carton, d’Agnès Varda, le léchage de bottes indécent du représentant de l’Alena, le Mexicain Michel Franco qui lance aux Présidents Coen et Coen : «Vous êtes mes héros!», les courbettes tous azimuts du bouffon J. Audiard – et tous ces autres lauréats qui n’ont rien à dire (Ely Dagher, Prix du court métrage, s’acquitte de la corvée d’un simple : «C’est super!»). Seul le Prix de la mise en scène, le Taïwanais Hou Hsiao Hsen, fait entendre sa différence par un gag discret : «J’avais déjà eu un prix, mais je ne me rappelle plus lequel.»

L’annonce du Prix d’interprétation de Vincent Lindon a d’abord été saluée par une ovation (bien différente des applaudissements polis qu’on a souvent entendus), puis son discours a fait, enfin, entendre la voix d’un homme, d’une personnalité généreuse, qui partageait sa joie avec les autres (à la différence des narcissiques et arrogantes A. Varda et Emmanuelle Bercot) : oui, son prix a fait plaisir à tout le monde, et la sympathie qu’il a ainsi suscitée a rejailli sur le réalisateur Stéphane Brizé («Il est à moi – je vous le prêterai, mais il est à moi», autre déclaration attendrissante de Lindon, avec le désormais célèbre «Je n’avais jamais eu de prix.»).

Et, bien sûr, on avait terriblement envie de voir le film. Qu’en est-il donc? Est-ce Lindon qui met en valeur La Loi du marché? Ou le film qui met en valeur l’acteur? En fait, ils sont indissociables : le film lui-même est fort et émouvant, et on voit avec surprise un Lindon tout en intériorité, qui ne semble même pas jouer (à l’unisson des autres personnages, dont aucun n’est un professionnel). Brizé a réalisé un film rigoureux comme une démonstration, mais plein d’humanité, en vingt séquences (à peu près), qui se succèdent de façon sèche, sans amabilité, pourrait-on dire pour reprendre la séquence du débriefing d’entretien de Thierry, et qui sont autant de pas dans l’itinéraire du héros.

Film réaliste, aux allures de documentaire, il échappe à toute faute de tact, à toute invraisemblance : comme Ken Loach, Brizé ne pense pas que, pour être réaliste, il faut forcer sur la noirceur (contrairement au film Jamais de la vie, de P. Jolivet, où le héros gardien de nuit est radicalement seul, nanti seulement d’une sœur qui est une vraie pute, et qui raille cruellement son action de syndicaliste). Thierry, lui, a une femme avec qui il forme un couple parfaitement solidaire ; certes leur fils est handicapé, il a du mal à articuler, mais il est intelligent, il passe son bac et va faire des études de biologie (il y a même dans le film un moment de bonheur sans mélange : la leçon de danse du couple).

Matériellement aussi, tout est crédible, de la cuisine Ikéa (on voit trop de cuisines de luxe au cinéma) aux costumes, qui méritent une mention spéciale, par leur souci d’exactitude balzacienne : ils permettent de hiérarchiser tout de suite le gérant du magasin, avec son costume qui fait des poches, et le représentant de la direction, au costume impeccable ; ils font aussi une grande partie du pathétique, lors de la comparution du deuxième voleur, le petit vieux propre sur lui, qui essaie de garder sa dignité en soignant sa tenue, mais dont la cravate est tellement de mauvais goût.

Mais le plus important, c’est bien sûr le réalisme psychologique, l’évolution qui va amener Thierry à la décision finale : chaque séquence apporte son élément d’explication, de sorte que quand elle se produit (Thierry ne prononce pas un mot, il quitte discrètement l’image), on n’a  besoin d’aucun éclaircissement supplémentaire ; la fin est à la fois brutale et indiscutable. Car le film pose un problème, moral et social à la fois : jusqu’où peut-on aller pour trouver ou garder un emploi? Il rejoint ainsi K. Loach, dans A free world, ou La Part des anges, et les Dardenne, dans Deux jours, une nuit, film qui pourrait avoir pour titre Le Prix d’une femme, comme La Loi du marché a été traduit en anglais par The Measure for a man.

Le choix final de Thierry, entre les contraintes matérielles et la raison de bon sens d’un côté, et de l’autre la dignité personnelle et les relations avec les autres, peut soulever une question : ce film est-il le récit d’un échec? Pour Les Cahiers du cinéma, il montre l’engrenage d’un échec (mais les Cahiers éreintent tout film social). D’autres voient aussi chez Thierry du défaitisme ; quand son camarade syndicaliste propose de continuer le combat judiciaire contre l’entreprise qui les a licenciés, Thierry exprime son ras-le-bol : il est temps de tourner la page. Mais ce n’est pas une attitude négative, au contraire : il ne s’enferme pas dans les regrets et la hargne, et constate (sans théoriser) l’échec de l’action syndicale. Il y a longtemps que K. Loach avait fait le même constat à l’égard du Labour et des syndicats anglais (dès 1993, dans Raining Stones).

Pendant tout le film, Thierry fait donc face et, plusieurs fois, il montre qu’il a encore la force de dire non (ainsi quand la conseillère de sa banque lui suggère de vendre son appartement, fruit de toute une vie de travail et de couple). Son choix final est l’aboutissement de cette logique. Face à des conditions de travail révoltantes (il doit espionner ses collègues caissières et dénoncer leurs irrégularités), il dira encore non, et ce non est une affirmation morale : la vie et la dignité d’un homme, ou d’une femme, n’a pas de prix (on retrouve le thème de Deux Jours, une nuit, celui des 30 deniers de Judas, même si, ici, il n’y a pas de parabole religieuse affirmée).

Cette affirmation a mûri en particulier dans ces moments forts du film que sont les jugements des quatre délinquants dénoncés par Thierry et son collègue vigile. Le premier a un aspect comique : le chenapan qui a volé un chargeur pour son portable essaie d’abord de crâner, et puis il règle simplement le prix de l’article. Puis ils deviennent dramatiques, avec le papy qui a volé de la viande parce qu’il a épuisé l’argent du mois, puis les deux caissières qui ont mis de côté des bons de réduction : chaque fois, le coupable est filmé de face, sur un fond de mur blanc et nu, comme si on était au commissariat ou au tribunal (on pense à la séquence du procès, au début de La Part des anges, quand on juge une mère de famille qui a travaillé au noir pour arrondir ses allocations de chômage et pouvoir subvenir aux besoins de ses enfants). Cette stigmatisation de personnes adultes, humiliées et infantilisées pour un délit mineur («Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? C’est du démarquage»), par des gens sans aucune autorité morale ni légale, mais face auxquels elles sont totalement vulnérables puisqu’elles sont leurs employées, est observée par un Thierry silencieux, souvent filmé de dos ; mais le spectateur ressent tout ce qui se passe dans sa tête, il a honte avec lui, pour les coupables, et pour lui, obligé de participer à leur lynchage moral, qui aboutira, avec le suicide d’une caissière, à un véritable meurtre.

Mais Stéphane Brizé a fait dans son film un choix moral : en faisant le choix héroïque de la dignité et de la solidarité, Thierry rend justice à ces personnes laissées pour compte par la société néo-libérale, qui trouvent ainsi la considération qu’elles méritent (selon les paroles de Lindon dans son discours à Cannes), et permet au spectateur de repartir avec un sentiment d’espoir .

Rosa Llorens est normalienne, agrégée de lettres classiques et professeure de lettres en classe préparatoire.

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Santiago du Chili : la place financière du yuan en Amérique Latine

Les relations économiques entre la Chine et l'Amérique latine connaissent des tensions croissantes du fait de la déflation (baisse des prix) à l'échelle mondiale, l'Amérique latine souffre. En effet, l'essentiel de  ses exportations vers la Chine se concentre sur les matières premières. Toutefois, l'installation du premier centre financier du yuan en Amérique latine à Santiago du Ch