Le déplacement des plaques tectoniques géopolitiques éloigne les États-Unis du centre de l’action

Wayne Madsen
Wayne Madsen

Par Wayne Madsen – Le 16 mars 2015 – Source strategic-culture

L’échec de l’administration Obama à purger ses rangs des néoconservateurs nostalgiques intégrés dans l’administration précédente, celle de Bush, a conduit à des changements géopolitiques éloignant les grandes nations et les alliances régionales des États-Unis.

La présence et les politiques adoptées par des néoconservateurs comme la secrétaire d’État adjointe aux affaires européennes et asiatiques, Victoria Nuland, et son homologue pour l’hémisphère occidental, Roberta Jacobson, ont beaucoup éloigné des États-Unis l’Amérique latine, des nations européennes comme l’Allemagne et la France, provoquant un réalignement international majeur dans le monde entier.

Tom Cotton, le sénateur US à l’initiative de la lettre des 47 néocons opposés à l’accord avec l’Iran

Et ce n’est pas seulement au sein de l’administration Obama que les néoconservateurs ont causé des dommages à l’image des États-Unis. Il est inhabituel que les dirigeants iraniens et allemands s’accordent pour critiquer la politique étrangère états-unienne. Pourtant, c’est exactement ce qui s’est passé lorsque, peu après que l’ayatollah iranien Ali Khamenei a accusé les États-Unis de sabotage après avoir transmis à l’Iran une lettre signée par 47 sénateurs républicains néocons. La lettre garantissait l’abrogation immédiate par les États-Unis de tout accord P5+1 sur le programme nucléaire iranien dès la fin du mandat d’Obama. Le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier a rejoint Khamenei en reprochant aux sénateurs états-uniens d’avoir envoyé cette lettre. Les remarques de Steinmeier ont été reprises à Paris par des responsables importants du gouvernement français.

L’irritation de Berlin et de Paris à l’égard de Washington ne se limite pas seulement à l’initiative envers l’Iran. Les Allemands et les Français, tout comme les Italiens, sont de plus en plus alarmés par l’attitude américaine envers la Russie à propos de l’Ukraine et d’autres questions. Peut-être que la vieille Europe (les premiers membres de l’Otan en Europe de l’Ouest) désignée ainsi par l’ancien secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld est en train de décider que son avenir ne se trouve pas dans un partenariat transatlantique hautain exclusivement à sens unique, avec Washington qui dicte les conditions des alliances, mais dans des ententes multilatérales de nature eurasienne [respectueuse des souverainetés, NdT].

Bien que l’administration Obama accorde beaucoup d’importance à son pivot vers l’Asie, c’est l’Asie qui pivote vers l’Europe et, par conséquent, neutralise Washington dans une de ses sphères d’influence historiques. L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), considérée comme une rivale de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (Otan), a officiellement entériné l’initiative économique de la Route de la soie, qui promeut le développement de nouvelles routes commerciales, par terre, par rail et par mer, de l’Asie vers l’Europe.

La Russie a reçu la garantie de la Chine que Beijing soutiendrait la pleine adhésion de l’Inde dans l’OCS. Pour équilibrer l’entrée de Dehli, il y a aussi un soutien pour étendre la pleine adhésion dans l’OCS au Pakistan, allié de longue date de la Chine. Si l’adhésion à l’OCS de l’Inde et du Pakistan peut servir à quelque chose, c’est de facteur modérateur dans leurs relations mutuelles, d’autant que le leadership de l’Otan a souvent pesé sur les tensions entre ses membres, la Grèce et la Turquie. Une OCS élargie, avec la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, l’Inde et le Pakistan, peut faire beaucoup pour stopper la poussée de l’Otan vers l’Est, ainsi que de futurs plans de changement de régimes par des révolutions de couleur à l’est de l’Oural.

La promesse du Premier ministre indien de rejoindre l’OCS est renforcée par son désir de mettre sur pied une Association régionale pour l’océan Indien [Indian Ocean Regional Association (IORA)] qui inclurait l’Inde, l’île Maurice, les Maldives, le Sri Lanka, les Seychelles et d’autres pays de cette région maritime. Modi a émis ce désir lors d’une récente visite à l’île Maurice. La création d’une mini-OCS dans l’océan Indien sous l’acronyme SAGAR – Security and Growth for All in the Region [Sécurité et croissance pour tous dans la région, NdT] sera un défi direct à Washington et à l’Otan, qui voient l’océan Indien comme un terrain de jeu pour leurs activités militaires, celles-ci principalement ancrées sur la base militaire états-unienne de Diego Garcia et des bases plus petites à Oman et Djibouti, ainsi qu’une future base aérienne sur les îles australiennes Cocos (anciennement îles Keeling).

L’Asie constitue aussi un défi pour les États-Unis sur le front financier international. La décision du Royaume-Uni d’être le premier pays du G7 à rejoindre la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB) d’initiative chinoise, une concurrente de la Banque asiatique de développement dirigée par les États-Unis et le Japon sous l’égide de la Banque mondiale basée à Washington, a eu pour résultat un échange hostile entre Londres et Washington. Il était reproché que la décision britannique menaçait la relation spéciale anglo-américaine. L’Allemagne [et la France, NdT] pourraient suivre la Grande-Bretagne et rejoindre l’AIIB.

La Chine n’a pas caché le fait que l’AIIB, qui compte actuellement 21 membres, allait travailler aux côtés de la Banque de développement des BRICS, un effort conjoint entre le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud pour créer une alternative à la Banque mondiale et au Fond monétaire international (FMI) de Washington, sous la coupe des États-Unis.

Le différend entre l’Occident et la Russie à propos de l’Ukraine a débouché sur les sanctions des faucons de Washington dont la finalité est d’expulser la Russie du réseau international de transactions financières électroniques SWIFT [Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunications]. Couper les liens entre ROSSWIFT, le sous-réseau SWIFT russe, et SWIFT aurait des conséquences graves pour les économies européennes, qui dépendent du commerce avec la Russie. Par conséquent, cela n’a pas été une surprise quand SWIFT a annoncé qu’un Russe pourrait siéger dans son conseil d’administration. La décision était un autre signe du malaise croissant des Européens à propos des sanctions du trio à Washington, composé du directeur du Service de contrôle des actifs étrangers du Trésor (OFAC), Adam Szubin; par Jennifer Shasky Clavery, directrice du Réseau de lutte contre la criminalité financière [Financial Crimes Enforcement Network (FinCEN)]; et, jusqu’à sa nomination comme directeur de l’Agence centrale de renseignements [Central Intelligence Agency (CIA)], David S. Cohen, le secrétaire adjoint du Trésor chargé du terrorisme et du renseignement financier [Secretary for Terrorism and Financial Intelligence].

Ce trio, avec les néoconservateurs dans la hiérarchie du département d’État, a aussi irrité l’Amérique latine avec ses tactiques agressives de guerre économique contre le Venezuela. Le 12 mars 2015, l’administration Obama a imposé le même type de sanctions au Venezuela, qui comprennent l’interdiction d’entrée aux État-Unis d’officiels vénézuéliens et le gel de leurs actifs, comme celles qu’il avait imposées aux responsables de la République russe autonome de Crimée, des Républiques ukrainiennes orientales de Lugansk et de Donetsk, et de la Russie elle-même.

Obama a aussi déclaré que le Venezuela était  une menace extraordinaire pour la sécurité nationale des États-Unis. Toutes les organisations d’Amérique latine, de la Communauté d’États latino-américains et caraïbes (CELAC) et de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR), jusqu’à l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA) ainsi que le secrétaire général de l’Organisation des États américains José Miguel Insulza ont immédiatement condamné les actes de Washington. Non seulement Washington est resté sourd à leurs protestations, mais il a aggravé la situation en révoquant le visa états-unien du Premier ministre de Saint-Christophe-et-Niévès, Denzil Douglas, comme avertissement de ce qui pourrait arriver à tout dirigeant caribéen qui, comme Douglas, pousserait leur nation à adhérer au bloc de l’ALBA, une création de l’ancien président du Venezuela Hugo Chavez.

Le souci de Washington à l’égard des petites nations n’a pas cessé avec Saint-Christophe-et-Niévès. Les sanctions des faucons à Washington choisissent aussi de prendre des mesures contre la Banque privée d’Andorre [Banca Privada d’Andorra (BPA)], une banque privée dans la petite principauté d’Andorre, nichée dans les Pyrénées. La banque a été accusée de blanchir de l’argent pour la société Petróleos de Venezuela (Pdvsa), la compagnie pétrolière propriété de l’État du Venezuela.

Les nations autour du globe deviennent aussi plus méfiantes à l’égard des efforts de l’administration Obama pour favoriser et soutenir les prétendues révolutions à thème ou colorées partout dans le monde. L’échec des opérations de George Soros/Victoria Nuland pour faire quitter le pouvoir au Premier ministre Nikola Gruevski à Skopje par un coup d’État anti-constitutionnel dirigé par l’Union européenne et le remplacer par un militant pro-US, Zoran Zaev, membre du parti social-démocrate financé par Soros, a été un échec cuisant pour les ingénieurs de la démocratie du Département d’État, de la CIA et de l’Institut pour une société ouverte [Open Society Institute (OSI)] de Soros, ce dernier étant une CIA virtuelle privatisée.

La persistance au pouvoir du président Nicolas Maduro au Venezuela a provoqué la colère d’un officiel du Secrétariat d’État, Jacobson, un diplomate indélicat pétri dans le moule de la vulgaire Nuland. Le ministre vénézuélien des Affaires étrangères Delcy Rodriguez a récemment dit que Jacobson était irritable et mal élevé, comme en témoigne sa manière de marcher et de mâchouiller. Rodriguez a dit qu’on doit avoir des bonnes manières lorsqu’on discute avec des peuples et des pays. Le manque de correction de Jacobson va bien avec Nuland, dont on se souvient qu’elle a dit à l’ambassadeur états-unien à Kiev «Fuck the EU» et qu’elle a traité la réticence allemande à renforcer les sanctions contre la Russie comme «les conneries de Moscou». L’administration Obama a vu les relations des États-Unis avec l’Amérique latine et l’Europe plonger largement comme un résultat des manières de harengères grossières des deux diplomates féminines importantes qui ont été placées à ces hauts postes par Hillary Clinton quand elle était Secrétaire d’État.

Pendant ce temps, les changements géopolitiques des nations et des alliances continuent à bénéficier à ceux qui décident de limiter le trafic d’influence de Washington. Ce message devient clair pour les nations qui voient une amélioration de leur sort à coopérer à des projets non états-uniens, depuis l’oléoduc Balkans Stream et l’initiative de la Route de la Soie jusqu’à l’ALBA et à la IORA [Indian Ocean Rim Association]. La marque Amérique a perdu de sa superbe sur la scène mondiale.

Wayne Madsen

Traduit par Diane, relu par jj pour le Saker Francophone

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Jeux de pouvoir autour d’un changement de régime en Russie

Pepe Escobar
Pepe Escobar

Par Pepe Escobar – Le 16 mars 2015 – – Source : Sputnik News

Le changement de régime en Russie dont rêve l’Empire du Chaos a toujours été lié au contrôle de larges pans de l’Eurasie.

Avec des amis comme Donald Tusk, le président du Conseil européen, et le général Philip Breedlove, le commandant suprême de l’Otan, l’Union européenne (UE) n’a certes pas besoin d’ennemis.

Le général Breedlove, dont le nom se traduit littéralement en français par Folamour [ça ne s’invente pas – NdT], s’est particulièrement distingué dans son imitation du docteur du même nom avec ses mises en garde quotidiennes d’une invasion de l’Ukraine par les méchants Russes. L’establishment politique allemand ne trouve pas cela drôle.

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Russie et islam, Acte VII: les échappatoires de M. Météo

Par le Saker original – Le 20 mars 2013 – Source vineyardsaker

PREMIÈRE PARTIE – INTRODUCTION ET DÉFINITIONS.
SECONDE PARTIE  – LE CHRISTIANISME ORTHODOXE
TROISIÈME PARTIE – LA RUSSIE ACTUELLE
QUATRIÈME PARTIE – LA MENACE ISLAMIQUE
CINQUIÈME PARTIE – L’ISLAM, UN ALLIÉ
SIXIÈME PARTIE      – LE KREMLIN

Au cours de cette triste période où j’ai travaillé comme analyste [dans les services de renseignements US, Note du Saker Fr] pour gagner ma vie, j’ai eu un patron qui insistait toujours pour que je lui fournisse plusieurs scénarios possibles. Il voulait que je lui dise : «Il pourrait se passer X ou Y, mais si cela ne se produit pas alors la scène probable sera Z.» Dans son esprit, les analyses réalisées par notre service ne pourraient jamais être erronées si l’on tenait compte de toutes les possibilités, et ses supérieurs ne pourraient que le considérer compétent et méthodique. J’ai toujours détesté cette façon de voir les choses.

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L’Empire du Chaos s’installe en Europe
L’ État islamique en Ukraine

Justin Raimondo
Justin Raimondo

Par Justin Raimondo – Le 6 mars 2015 – Source Antiwar.com 

Kiev et les djihadistes: une sombre alliance

Alors que nous combattons l’État islamique, l’EI, alias ISIS, en Irak et en Syrie, et que les responsables américains soulignent le prétendu danger d’une attaque sur le territoire américain, Washington et le Califat se battent du même côté en Ukraine. Dans une remarquable série d’articles dans l’Intercept, Marcin Mamon s’est penché sur un aspect du conflit en Ukraine auquel personne d’autre n’a fait attention: le rôle joué par le Bataillon Doudaïev, «une force de combat des islamistes radicaux composée de Tchétchènes, mais incluant également des combattants de tout le Caucase ainsi que quelques Ukrainiens».

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L’ État islamique en Ukraine

Y aurait-il une once de vérité dans la propagande ethnique ukrainienne?

Par Le Saker original – Le 6 mars 2015 – Source thesaker.is 

Nous avons tous entendu la position nationaliste ukrainienne: il sont les véritables héritiers slaves des Rus’ de Kiev alors que les Russes modernes sont en réalité soit des Tatars soit des Finno-ougriens, ou Dieu sait quoi d’autre. Et il y a ensuite cette fameuse citation de Napoléon, je crois, qui a dit : « Grattez le Russe et vous trouverez le Tatar ».

Ce qui nous intéresse ici, c’est qu’il pourrait bien y avoir un peu de vérité là-dedans, et pas seulement un grain.

Mais tout d’abord, qu’est-ce qu’un Tatar? Bon, à l’époque moderne, un Tatar est une catégorie bien définie, à la fois d’un point de vue historique et du point de vue moderne (voir la fiche Wikipédia Tatar). Le problème est ce qui manque à ces définitions, à savoir l’ancien usage de ce mot. Même de nos jours, les différentes personnes qualifiées de « Tatars » ont très peu en commun. Elles ont encore moins en commun avec les Mongols modernes. Donc pourquoi les livres russes parlent-ils d’un joug tatar-mongol? Qui étaient ces Tatars-Mongols, en réalité?

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Documents stratégiques ou:
il est interdit de penser

 

Par Dagmar Henn – Le 28 février 2015 – Source vineyardsaker.de

Cette fois, ils auraient attrapé Poutine les doigts dans le pot de confiture, jubilent les médias industriels allemands ces derniers jours; et ils présentent, bombant le torse, un « document stratégique », qui selon eux doit prouver que tous les événements, en Crimée comme au Donbass, ne sont rien d’autre que de sombres manœuvres du Kremlin.

Ils doivent prendre tous leurs lecteurs pour des idiots.

Mis à part le fait que ce document aurait été rédigé exactement dix jours avant le putsch de Kiev et contient donc de graves erreurs d’appréciation (par exemple que Ianoukovitch se maintiendrait jusqu’aux élections ordinaires prévues), il peut, dans le meilleur des cas, être une évaluation tactique actuelle, mais certainement pas un « document stratégique ». Et un truc comme ça serait une base pour diriger les événements?

Cette affirmation n’a de poids que parce qu’on a réussi à convaincre les gens que la pensée stratégique est fondamentalement quelque chose de mauvais et qu’admettre l’existence d’une telle chose serait une « théorie du complot ».

Et évidemment aussi parce que les articles pertinents ne sont pas diffusés largement.

Donc demandons-nous qui pourrait se pencher sur ces questions en République fédérale allemande. En commençant par les autorités compétentes officielles.

A la Chancellerie fédérale, il doit y avoir actuellement des piles d’analyses sur les développements de la situation en Ukraine, produites par le BND Bundesnachrichtendienst – Service fédéral de renseignement, NdT; au ministère des Affaires étrangères, en plus, on doit trouver des projets stratégiques en matière de politique étrangère allemande; et des analyses politiques générales à la SWP [Stiftung für Politische WissenschaftInstitut pour les affaires internationales et de sécurité], la filiale du BND. Il est probable que la Bundeswehr [l’armée fédérale allemande, NdT]  ait elle aussi produit sa propre analyse.

Viennent ensuite les fondations des partis politiques, qui produisent elles aussi de tels documents, même si ces derniers ne sont pas toujours destinés aux yeux du public. Difficile de croire que la Fondation Konrad Adenauer a placé des millions dans le parti de Klitschko sans procéder d’abord à une analyse et à une stratégie pour l’Ukraine. Il en va de même pour la Fondation Heinrich Böll, dont le dirigeant devait avoir un peu réfléchi à tout ça lorsqu’il a décidé de se lier d’amitié avec Kolomoisky

En plus, les grandes banques et les grandes sociétés entretiennent leurs propres départements stratégiques, qui ne se contentent pas d’analyser les tendances économiques, mais aussi les aspects politiques, et font des recommandations sur les mesures qu’il serait possible de prendre dans leur propre intérêt. Cela signifie qu’au moins chaque position sur la liste du DAX devrait avoir suscité la production d’un document de ce type.

Chacun de ces documents devrait contenir des recommandations sur un certain nombre de mesures politiques. Chacune de ces recommandations peut se lire comme une tentative de contrôle des processus politiques dans un autre pays et, si c’est réussi, il s’agit d’un contrôle effectif des processus politiques dans un autre pays. Un exemple assez connu du côté allemand est l’action de la Fondation Friedrich-Naumann au Honduras.

Ce serait intéressant de lire pourquoi la Fondation Konrad Adenauer, en plus du parti fantoche ukrainien Udar, a aussi soutenu les nazis de Svoboda. Comme ces derniers n’ont rien d’autre à offrir qu’une haine fanatique de la Russie, le document qui a motivé ce soutien devrait beaucoup éclairer sur les intentions stratégiques par rapport à la Russie.

Tout cela, c’est du quotidien politique. Toute personne qui a un peu mis son nez dans ces structures le sait. Si on était honnête, on devrait poser ce document russe avec un haussement d’épaule et ajouter, tout au plus, qu’il y en a eu de meilleurs…

Au lieu de quoi, un document banal a provoqué des réactions comme si c’était la preuve d’un crime.

Et ça fonctionne. Les forums de lecteurs attestent qu’il y a effectivement des gens qui gobent cette histoire. Pourquoi? Parce que l’action politique et la communication se sont tellement éloignées l’une de l’autre que le récit présenté n’a plus rien à voir avec les motifs, les intérêts et les événements. La politique est présentée comme s’il n’y avait que des réactions immédiates, spontanées et guidées par différentes « valeurs », à des événements imprévisibles. Même les négociations sur le TTIP [Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement] sont présentées comme s’il n’y avait pas eu, avant les négociations concrètes sur les textes de l’accord, des négociations préalables dans lesquelles les intérêts ont été définis, et comme si ces négociations préalables n’avaient pas été elles-mêmes précédées de longues périodes au cours desquelles les lobbies industriels n’avaient pas massé à bon escient l’âme [et le portefeuille, NdT] des représentants du peuple.

Même au niveau le plus bas, la commune, la politique effectivement guidée par des intérêts est enrobée d’un récit romantique. Un petit exemple, venu de Munich: les services techniques de la ville, à part ça numéro cinq sur le marché national de l’énergie, construisent une éolienne au large de la côte galloise. Oui, parce qu’il paraît qu’il faut assurer l’approvisionnement des citoyens avec des énergies renouvelables. Pour assurer le financement de ce projet, la ville se porte caution pour plus d’un milliard [d’euros]. Mais il y a un détail qui caractérise ce projet – il s’agit du premier projet d’éolienne qui n’est plus réalisé par des moyennes entreprises, mais par un grand groupe, Siemens, qui tente ainsi de prendre le contrôle sur ce marché (ce qui est accompagné de diverses tentatives de racheter des producteurs de turbines). Soit dit en passant, le siège de Siemens est à Munich. La garantie de la ville pour ce projet est donc, pour finir, une subvention dans l’intérêt d’un grand groupe allemand, qui a ainsi partiellement répercuté sur les citoyens de la ville où il a son siège le risque lié au développement de ce nouveau marché. Mais ce fait n’a pas été mentionné dans les documents fournis au Conseil municipal ni, a fortiori, dans la version édulcorée de ces documents répercutée ensuite dans la presse…

Pour ce cas aussi, on devrait trouver dans les entrailles de la société Siemens un document définissant une stratégie sur la manière dont on parvient à se positionner sur ce marché spécifique, et quelles seraient les mesures politiques adéquates. Ensuite il devrait y avoir eu des discussions entre Siemens et des représentants des services techniques de la ville, d’où est sorti ce projet d’éolienne. (Les Gallois, devant la côte desquels le truc doit être construit, n’ont d’ailleurs pas été consultés, et il serait aussi intéressant de savoir comment la société Siemens a obtenu à ce sujet l’accord des politiciens londoniens.)

En certains endroits, comme par exemple dans le Livre blanc de l’armée allemande, on parle effectivement ouvertement d’intérêts. Les intérêts sont aussi ouvertement négociés. L’engagement de la Bundeswehr en Somalie, par exemple, sert les intérêts de la flotte de conteneurs allemands… qui, de nouveau grâce à un soutien public massif pendant des décennies, atteint une taille impressionnante, même si les bateaux sont loués par l’intermédiaire d’armateurs internationaux et naviguent sous les pavillons exotiques habituels. Cela n’est devenu visible que lorsque la HSH Nordbank a eu des difficultés suite à l’effondrement du commerce mondial.

Les subventions à la construction de porte-conteneurs, pour leur part, correspondent de nouveau à un intérêt stratégique, notamment le soutien à l’industrie d’exportation allemande…

A y regarder de plus près, on se heurte partout à des actions stratégiques, c’est pourquoi on doit partir partout du principe qu’il existe aussi des réflexions stratégiques appropriées.

Mais alors pourquoi faire d’un unique document un objet de scandale?

Naturellement, ça sert à diaboliser la politique russe. Prétendre qu’ici la procédure serait différente vise aussi l’intérieur du pays. Ce n’est pas fait comme ça seulement par rapport à l’Ukraine, comme si la RFA ne pêchait pas du tout en eaux troubles et comme si l’industrie ne poursuivait pas ses propres intérêts. Le TTIP et tous ses frères et sœurs sont présentés comme s’il n’y avait que les autres qui profitaient de telles structures non démocratiques, et comme si l’industrie ne s’efforçait pas de se soustraire à tout contrôle politique. Chacune des plus grandes saloperies dans l’UE, comme la tristement célèbre directive sur les services, a poussé sur le fumier allemand. Grâce aux directives contraignantes de la Troïka prises au mépris de toute démocratie, on fait en même temps l’économie de la cape magique qui rend invisible; là, les ministres des Finances grecs ont le droit de s’adresser directement à Monsieur Schäuble, car de toute façon tout le monde sait qu’il décide à partir des directives de la Banque centrale européenne, de l’Union européenne et du Fonds monétaire international.

En Ukraine, d’ailleurs, ce ne sont pas seulement les changements dans le droit de la fiscalité qui portent une empreinte allemande reconnaissable; ces derniers jours, toute une série de modifications du droit du travail ont été introduites, qui rappellent tellement les contrats de la Troïka qu’on ne peut que penser que les auteurs sont à Berlin. Ce qui révèle encore une petite arrière-pensée stratégique dans les rapports avec l’Ukraine. A côté de sa fonction, dont on ne peut mesurer les conséquences, de lieu de rassemblement contre la Russie, elle sert aussi de laboratoire permettant d’expérimenter ce qui peut être infligé aux habitants d’un État jusqu’à ce que celui-ci tombe en ruines.

Mais tout cela sonne de nouveau un peu comme une « théorie du complot », non?

Ce qui est vraiment pernicieux dans ce récit, et que la présence d’intentions est déjà une preuve du mal, c’est son envers. Il veut dire, ici, que par exemple dans la politique allemande, il n’y aurait pas d’intentions, donc pas de plans. Et toute présomption de telles intentions serait une allégation mensongère. Étonnamment, même des gens qui se voient comme éclairés, critiques et de gauche croient à cette construction.

Cui bono? Qui en profite? La question est interdite; la question qui est au commencement de toute considération éclairée de la politique, oui, à la base de toute pensée politique, si ancienne qu’elle a conservé sa forme latine.

Cette question est condamnable parce qu’elle rabaisse les valeurs qui prétendument guident la politique ici. Il faut le souligner, il n’y a pas de faits à l’appui de cette assertion. Les faits, ainsi que des bibliothèques entières de recherche historique, attestent que chaque guerre est déclenchée par des intérêts, qu’on peut chiffrer et nommer; que s’imposent dans l’arène politique les forces qui détiennent la puissance économique, et que lorsque les intérêts des démunis, des économiquement faibles sont aussi un peu pris en compte, c’est toujours le résultat de luttes acharnées.

J’ai dans ma bibliothèque un livre intitulé Europastrategien des deutschen Kapitals 1900-1945 [Stratégies pour l’Europe du capital allemand 1900-1945]. Mille pages de documents, sans commentaire, rien que des mémorandums, des rapports, des documents stratégiques. D’où ils tirent, avec une constance dramatique, les réflexions dont nous voyons les applications concrètes dans l’UE d’aujourd’hui.

Devant ces informations disponibles et accessibles, un rideau de brouillard de valeurs est déployé. Il est chargé de tellement de pathos sacré que toute tentative de les remettre en question, de chercher des intentions et des intérêts sous-jacents, est rejeté comme hérésie.

C’est effectivement un substitut de la représentation féodale d’un ordre sacré. Comme la bataille ne peut pas être gagnée sur le plan des faits, il faut absolument empêcher que les questions qui mènent aux faits soient posées. Le concept de théorie du complot ne sert à rien d’autre. La première question, à qui cela profite-t-il, marque déjà le moment de l’abandon de la vraie foi, et l’inquisition surgit immédiatement et demande qui pose cette question, car celui-ci a pactisé avec le diable. Le débat n’est plus mené autour du contenu d’une critique, mais déjà sur la possibilité d’une critique.

C’est ici que les partisans de gauche du reproche de théorie du complot se mettent violemment en colère. Ils pensent qu’il s’agit de contenus incorrects; il s’agit de combattre des fausses interprétations, par exemple de l’antisémitisme dissimulé dans une critique du capital financier. Ce faisant, ils omettent complètement que ce reproche n’est pas adressé à l’orientation d’une critique, mais contre la critique elle-même. Pas contre une mauvaise réponse à une bonne question, mais contre la question elle-même. Et ils se transforment ainsi en collaborateurs dociles d’une stratégie idéologique qui élimine aussi les bonnes réponses aux bonnes questions et qui remplace la pensée politique elle-même par des fioritures nébuleuses décorées de valeurs telles que liberté et tolérance. Des valeurs, comme on a pu le voir dans les actions XY est de toutes les couleurs des derniers mois, qui n’ont plus aucun contenu politique, aucun lien avec la réalité, par exemple le racisme institutionnel exécuté quotidiennement avec Frontex. Elle ne sont plus que les gestes sacrés d’une foi inconditionnelle, vidée de tout conflit de classe, de tout intérêt, de toute réalité matérielle, et déclarent comme apostats tous ceux qui ne veulent pas s’y plier.

Wolfgang Ischinger, l’organisateur de la Conférence sur la sécurité de Munich qui y a orchestré récemment l’attaque contre Lavrov, est financé par le groupe d’assurances Allianz. Ainsi, de même qu’on peut supposer que les positions d’Elmar Brok sont celles de la maison Bertelsmann, la position d’Ischinger devrait refléter celle d’Allianz. Sinon elle ne le paierait pas. Allianz est le plus grand groupe d’assurances au monde et en même temps la maison mère du plus grand fonds d’investissements au monde, PIMCO. Quand le porte-voix politique d’Allianz adopte une attitude clairement agressive à l’égard du ministre des Affaires étrangères russes, est-ce que cela n’a pas quelque chose à voir avec des intérêts? Ou, dit autrement, si le comportement d’Ischinger contredisait les buts stratégiques d’Allianz, combien de jours resterait-il sur leur liste de salaires après cette sortie? Justement.

Une fois, un jour, il y aura un nouveau livre, Europastrategien des deutschen Kapitals ab 1946 [Stratégies pour l’Europe du capital allemand depuis 1946]. Peut-être pourra-t-on y lire ce qui figurait dans les documents stratégiques d’Allianz. Ou dans ceux du ministère allemand des Affaires étrangères. Dans les véritables documents, pas cette documentation pour crétiniser le peuple comme celle qui a été répandue dans la presse. Alors on pourra comprendre et démontrer qui, quand, pourquoi, quels intérêts il y avait à cette attitude va-t-en-guerre, comme les deux derniers essais le font comprendre et le prouvent.

A condition que nous réussissions à empêcher l’incendie total de toutes les archives, avec lequel ils jouent en ce moment. Pour cela, nous devrions d’abord défendre âprement une question, celle qui rend possible toute forme de résistance:

Cui bono? À qui ça profite?

Traduit par Diane, relu par jj pour le Saker Francophone.

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La renaissance du fascisme sous une forme moderne

John Pilger
John Pilger

Par John Pilger – Le 26 février 2015 – Source Russia Today

La récente 70e commémoration de la libération d’Auschwitz fut l’occasion de nous remémorer les grands crimes du fascisme dont l’iconographie nazie est gravée dans notre conscience.

 

Le fascisme est considéré comme de l’histoire ancienne, comme dans ces vieux films tremblotants de chemises noires marchant au pas, leur criminalité aussi terrifiante qu’évidente. Et pourtant dans nos sociétés libérales, alors même que des élites va-t-en guerre nous poussent au devoir de mémoire, le danger grandissant d’une forme moderne du fascisme est ignoré. Car c’est leur fascisme.

«Déclencher une guerre d’agression.., ont déclaré les juges du tribunal de Nuremberg en 1946, est non seulement un crime international mais de plus le pire crime international car, par rapport aux autres crimes de guerre, il contient en lui toute la malfaisance des autres crime de guerre réunis.»

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Que mijotent les BRICS et l’Allemagne?

Pepe Escobar
Pepe Escobar

Par Pepe Escobar – Le 28 février 2015 – Source Russia Today

Winston Churchill a déjà dit que sans guerre, il se sentait bien seul. L’empire perdu lui manquait énormément aussi. Le successeur de Churchill, l’Empire du Chaos, est aujourd’hui aux prises avec le même dilemme. C’est que certaines de ses guerres par procuration, comme en Ukraine, ne se passent pas très bien.

D’autant plus que la chute de l’empire se manifeste de plus en plus par une série de mesures prises par certains joueurs qui vont dans le sens d’un monde multipolaire.

Tout cela met évidemment dans tous leurs états les groupes de réflexion formant le royaume du baratin aux USA, qui y vont de leurs prévisions portant la marque de la CIA à propos de la désintégration prochaine de la Russie et de la montée de la dictature communiste en Chine. Bref, on se berce d’illusions (impérialistes) dans le peu de temps qui reste à la prolongation de l’hégémonie.

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Russie et Islam, acte VI: le Kremlin

Par le Saker original – Le 9 mars 2013 – Source vineyardsaker

PREMIÈRE PARTIE – INTRODUCTION ET DÉFINITIONS.
SECONDE PARTIE  – LE CHRISTIANISME ORTHODOXE
TROISIÈME PARTIE – LA RUSSIE ACTUELLE
QUATRIÈME PARTIE – LA MENACE ISLAMIQUE
Cinquième partie – L’ISLAM, UN ALLIÉ
RUSSIE ET ISLAM: LE KREMLIN

Voici un sujet que j’ai beaucoup hésité à traiter, et ceci pour de nombreuses raisons, l’une d’entre elles étant que mon opinion en la matière a fini par changer. Ce n’est pas dû à la découverte de faits indéniables, mais plutôt à une combinaison de facteurs comme la lecture entre les lignes de compte-rendus d’événements avec la réalisation que beaucoup de faits annexes pointaient tous dans la même direction, en plus d’une certitude instinctive, inévitablement subjective mais extrêmement forte. Je vais énoncer ma thèse sans ambages. Je suis arrivé à la conclusion qu’il existe depuis de nombreuses années plusieurs groupes d’intérêts en conflit au Kremlin, et que l’un de ces groupes a pris la décision de sortir de l’ombre et de passer à l’attaque contre l’autre de façon discrète, mais bien perceptible. Le résultat de ceci est qu’une révolution en profondeur est en cours en Russie et que les quatre ou cinq prochaines années verront d’énormes changements ou une terrible lutte de pouvoir à l’intérieur du Kremlin.

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La Libye, l’Égypte et l’État Islamique: La troisième guerre mondiale pourrait-elle commencer avec une vidéo ?

Patrick Henningsen

Par Patrick Henningsen – Le 17 février 2015 – Source 21st Century Wire

Ce qui s’est passé en Libye cette semaine ne devrait pas surprendre ceux qui ont prêté attention à ce qui s’est passé durant les quatre dernières années.

Géopolitiquement parlant et en considérant sa proximité avec l’Europe, ce nid de vipères a le potentiel pour devenir encore plus périlleux que la Syrie. Au début de la nouvelle année, nous avions prédit que la Libye deviendrait le prochain théâtre important pour l’EI, ouvrant la voie à une éventuelle intervention des États-Unis ou de l’OTAN. A la fin de l’année, 21WIRE avait fait paraître un article intitulé Game Changers: 2015 Prediction [Changer la donne: prédictions pour 2015], qui expliquait :

«Parmi tous les fronts de conflits potentiellement émergents selon la planification centrale de l’OTAN, celui-ci est de loin le plus prometteur. D’une manière hégélienne classique, le désastre libyen que l’OTAN a engendré en 2011, est maintenant mûr pour une deuxième tournée de nettoyage. Tout comme pour l’Irak, le pays a été effectivement séparé en trois régions. Les seigneurs de guerre et les gangs terroristes se sont emparés du pouvoir laissé vacant par la décapitation bâclée du régime de Kadhafi en 2011, et le gouvernement fantoche de l’OTAN s’est déjà mis à l’abri, utilisant ce qui reste de sa force aérienne pour bombarder ses propres villes.»

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