L’Europe pousse les US et la Russie au dialogue sur la Syrie


M.K. Bhadrakumar
M.K. Bhadrakumar

Par MK Bhadrakumar – Le 21 septembre 2015 – Source MK Bhadrakumar

Les remarques à la presse du Secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères Philip Hammond et du Secrétaire d’État des États-Unis John Kerry à l’issue de leur rencontre à Londres samedi ont donné l’impression d’un apaisement général des tensions entre l’Occident et la Russie. Cela aura inévitablement un effet collatéral sur la recherche d’une solution au conflit en Syrie.

La tendance positive mettra du temps à se refléter fidèlement dans la rhétorique Est-Ouest, puisque les fiertés blessées doivent se rétablir des deux côtés. Mais la tendance en elle-même est perceptible dans les remarques de Hammond et Kerry. Dans un tournant rafraîchissant du discours Est-Ouest, l’Ukraine est pratiquement radiée de la liste en tant que théâtre d’un conflit ou d’une confrontation entre l’Occident et la Russie. Ni Hammond ni Kerry n’ont critiqué la Russie en termes hostiles.

En fait, tous deux ont évité toute remarque critique à propos de la Russie. Ils n’ont pas non plus évoqué les allégations concernant la présence russe sur le terrain au Donbass ni mentionné la Crimée et les sanctions occidentales. D’autre part, Kerry a clairement fait comprendre à Kiev que les Accords de Minsk sont la seule possibilité et a exhorté tout le monde à entamer leur pleine mise en œuvre. Il a même salué l’influence modératrice de la Russie sur les séparatistes du Donbass. En effet, Kerry a appuyé le Format Normandie et il a envisagé que «la complète application de Minsk est le moyen de résoudre les tensions qui ont existé entre la Russie et l’Occident».

C’est certain, l’apaisement des tensions sur l’Ukraine pourrait se heurter au conflit syrien. Ici, Kerry a émis des remarques très importantes, faisant allusion à une approche souple, pragmatique des États-Unis, insistant sur la résolution du conflit plutôt qu’un changement de régime en Syrie, et a parlé de la Russie (et de l’Iran) comme d’un partenaire potentiel dans la recherche de solutions. Les remarques suivantes de Kerry méritent une attention particulière :

Durant ces derniers dix-huit mois, nous avons dit que Assad devait partir. Mais dans combien de temps, selon quelle modalité, c’est une décision qui doit être prise dans le contexte du processus et des négociations de Genève, qui va durer un certain temps, sans préciser de délai ni un jour, ni un mois, ou quoi que ce soit. Il y a un processus dans lequel toutes les parties doivent se réunir et parvenir à la compréhension de la manière dont cela peut être réalisé au mieux. Et je ne connais pas la réponse quant à un délai précis… A l’évidence, à la fin, c’est au peuple syrien de décider.

Mais nous devons arriver à la négociation. C’est ce que nous recherchons et nous espérons que la Russie et que tous – l’Iran, d’autres pays qui ont de l’influence, aideront à y parvenir.

Nous sommes prêts à négocier… Et nous l’avons dit très clairement, nous avons été ouverts. Nous avons dit très clairement que nous ne sommes pas dogmatiques quant à une date ou une heure particulière. Nous sommes ouverts.

A l’évidence, Washington n’est pas dans un mode de confrontation vis-à-vis du renforcement de la présence russe en Syrie. Il aurait pu y avoir des réticences à l’égard des intentions russes (puisque le renforcement russe a pris tout le monde par surprise), et des «questions sérieuses» surgir à propos de «la présence d’un avion doté de capacités de combat aérien ainsi que des missiles air-sol et sol-air». Mais Kerry a fait remarquer que les discussions militaires avec Moscou sont destinées à y remédier, de manière à «nous engager immédiatement dans un effort pour éliminer tout conflit, afin qu’il n’y ait pas de possibilité d’erreur ou d’accident quelconque qui augmenterait le risque de conflit».

Fait intéressant, un jour plus tard, le dimanche lors d’une conférence de presse commune à Berlin où Kerry est intervenu, le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier a déclaré : «Je salue vivement – et nous avons des rapports ici en Allemagne – l’engagement croissant de l’armée russe dans la région.»

En ce qui concerne la décision du Kremlin de se retrousser les manches et de se joindre à la lutte contre État islamique, les États-Unis (et leurs alliés européens) ne peuvent que l’accueillir favorablement. De même, Kerry n’a pas répété la première déclaration des États-Unis selon laquelle l’engagement de l’armée russe fait monter les risques en Syrie. Washington ne voit pas la Russie exploiter le conflit en Syrie pour établir une présence stratégique sur le terrain.

Bien sûr, les États-Unis ne peuvent plus se permettre de poser comme condition préalable que Assad doit quitter son poste ; ils ne prévoient même pas un calendrier ; et ils admettent qu’en dernière analyse, une pré-condition devient intenable, parce que les arbitres ultimes sont les Syriens. En fait, à Berlin, Kerry a répété ce qu’il avait dit la veille à Londres.

Nous avons constamment dit que […] c’est un processus de transition. Maintenant, il doit être défini par la négociation. Personne ne connaît la réponse […] Mais la plupart des gens l’ont accepté pour arriver quelque part, et cela ne se produira pas du jour au lendemain; cela prendra un certain temps. Je ne sais pas ce que c’est, mais ce doit être négocié… Donc la clé, ici, est d’entrer dans cette négociation en examinant objectivement ce qui est réellement possible.

Sans aucun doute, c’est un moment décisif. Malgré l’immense pression des détracteurs et des critiques aux États-Unis (et ailleurs, en Israël, en Arabie saoudite, dans les Émirats arabes unis, etc.) pour passer à la vitesse supérieure d’un rôle interventionniste hyperactif en Syrie, le président Obama a préféré la voie diplomatique.

Cela provient principalement de la réalité du terrain, où la stratégie étasunienne vieille de dix ans pour forcer un changement de régime en Syrie a abouti dans une impasse. Par ailleurs, le scénario régional a aussi énormément changé. L’Arabie saoudite et la Turquie, les deux pays qui ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour déstabiliser la Syrie, sont empêtrés dans leurs propres problèmes existentiels – et le Qatar aussi est revenu sur ses ambitions régionales construites autour des Frères musulmans dans la foulée du Printemps arabe. Dans un changement radical, l’Égypte a effectivement basculé du côté russe et verrait Assad comme un rempart contre les groupes islamistes radicaux.

Par dessus tout, les alliés européens des États-Unis ont perdu la foi, pris qu’ils sont dans une lutte prolongée pour se sortir du flot de réfugiés et de l’angoisse que provoque le spectre d’EI. Le sourd grondement mélancolique qui émane du retrait par les Etats-Unis de l’option de changement de régime en Syrie devrait être audible à Washington. Les débris du conflit ont atteint l’Europe et, alors que les États-Unis restent en sécurité et indemnes, ils ne peuvent se défausser de leur responsabilité politique et morale pour l’épouvantable tragédie en cours.

En attendant, le conflit syrien lui-même s’est transformé. État islamique est aujourd’hui le véritable bénéficiaire du projet de changement de régime poursuivi par les États-Unis et leurs alliés régionaux. L’opposition syrienne modérée est devenue l’objet de plaisanteries. Ce qui s’annonce est donc une confrontation entre les forces du gouvernement syrien et État islamique. Avec des frappes aériennes contre EI qui n’ont pas beaucoup d’effet. Washington devrait faire preuve de sens pratique et utiliser touts les moyens disponibles sur le terrain.

Que va-t-il se passer? Les déplacements de Kerry à Londres et à Berlin, le week-end dernier, pour consulter des alliés clés ont préparé le terrain pour quelques discussions intenses impliquant les différents protagonistes – la Russie, l’Iran, l’Arabie saoudite, la Turquie, notamment – dont on peut s’attendre à ce qu’elles aient lieu au cours de la semaine prochaine à New York, où les dirigeants mondiaux se réunissent à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies.

La manière dont l’Occident a rapidement salué l’intervention militaire de la Russie en Syrie met en évidence qu’un nouveau chapitre s’ouvre dans leur relation mutuelle. C’est de bon augure pour la résolution du conflit en Syrie. Le résultat est que le leadership transatlantique des États-Unis exige une solution rapide au conflit syrien, qui menace la sécurité de l’Europe. Dans une remarque extraordinaire, Steinmeier a effectivement exhorté toutes les parties concernées – y compris les États-Unis – à «mettre de côté les intérêts nationaux pour le moment» et à se montrer à la hauteur des circonstances. (La transcription est ici.)

Traduit par Diane, relu par jj pour le Saker Francophone

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