La tyrannie du « Nous »


Voici pourquoi « nous sommes tous une seule Humanité » est l’idée la plus dangereuse sur Terre.


Par Arnaud Bertrand – Le 10 mai 2026 – Source Blog de l’auteur

Il existe une théorie très répandue selon laquelle un monde multipolaire est nécessairement plus violent et que certains des conflits auxquels nous assistons – l’Ukraine, la guerre en Iran – ne sont que les premières salves du futur chaos.

En fait, c’est plus qu’une théorie répandue. C’est en grande partie l’orthodoxie enseignée dans les cours de relations internationales, dans le monde entier. Prenons par exemple la Théorie de la politique internationale de Kenneth Waltz, qui est sur la liste de lecture de pratiquement tous les programmes de relations internationales en Occident. Cette théorie soutient que les systèmes bipolaires sont plus stables que les systèmes multipolaires, car l’incertitude est plus faible, la dissuasion est plus claire et il y a moins de relations donc moins de possibilités qu’une erreur de calcul puisse se métastaser en guerre.

En substance, la théorie est la suivante : plus de pôles, plus de problèmes.

Continuer la lecture

Maintenant c’est important. Envoyez les mauvais signaux et vous obtiendrez la mauvaise société.


Par Aurelien – Le 29 avril 2026 – Source Blog de l’auteur

En 1943, Jorge Semprùn, un espagnol exilé en France, a été arrêté et envoyé au camp de concentration de Buchenwald pour ses activités de résistance. Semprùn, à peine âgé de vingt ans à l’époque, aurait pu être exécuté immédiatement mais sa vie a été sauvée car il avait rejoint le Parti Communiste espagnol (illégal) l’année précédente, puis le FTP-MOI, l’organisation clandestine de Résistance en grande partie recrutée parmi les étrangers et organisée par le Parti Communiste français. Le camp de concentration, comme beaucoup en Allemagne, était effectivement administré par un groupe de détenus d’élite, en l’occurrence des membres du Parti communiste allemand dont beaucoup y avaient passé la majeure partie de la décennie. Ils ont reconnu Semprùn comme étant l’un des leurs et ont falsifié ses documents personnels pour montrer qu’il possédait des compétences qui valaient la peine de le maintenir en vie. Il a passé l’année suivante dans le camp à travailler dans l’administratif. Il a survécu à la guerre, devenant un haut fonctionnaire du Parti communiste espagnol en exil, avant de rompre avec eux, et de développer une carrière d’écrivain, terminant comme ministre de la Culture après la mort de Franco. Une vie sauvée d’un trait de plume.

Continuer la lecture

Un Iceberg ? Quel Iceberg ?


Par Aurelien – Le 15 Avril 2026 – Source Blog de l’auteur

La première fois que j’ai traversé une frontière terrestre en Europe, j’étais adolescent, dans un train en provenance d’un endroit en Belgique dont j’ai oublié le nom, en route pour Amsterdam. Pendant le voyage, deux douaniers néerlandais ont remonté le train, vérifiant que tout le monde avait un passeport ou une carte d’identité. Après tout, nous traversions une frontière nationale et allions dans un autre pays.

Non pas que c’était difficile à l’époque. Parce que je ne savais pas dans combien de temps je voyagerais à nouveau à l’étranger, je m’étais rendu au bureau de Poste local avec une photo d’identité pour acheter un passeport de visiteur britannique, valable un an. Cela m’avait coûté dix shillings et m’avait permis de voyager pratiquement partout en Europe occidentale. L’ensemble du processus m’a pris environ quinze minutes, si je me souviens bien. Quelques années plus tard, des amis de l’Université ayant plus d’argent ont passé l’été à faire de l’auto-stop en Grèce et à dormir sur la plage, ce qui était tout à fait possible même au temps des colonels. Certains sont allés jusqu’en Afghanistan, sans trop de difficultés.

Continuer la lecture

C’est comme ça. Et ça a toujours été comme ça, en fait.


Par Aurelien – Le 8 avril 2026 – Source Blog de l’auteur

Au cours des deux dernières semaines, j’ai exposé les deux tiers d’un argument, que j’espère terminer aujourd’hui. En bref, je suggère que la nature du conflit sous tous ses aspects (militaire et technologique, mais aussi économique et politique) a changé et continue de changer, et généralement au détriment de l’Occident. L’espace de combat militaire n’est plus régi par des armements de haute technologie extrêmement coûteux, dont l’efficacité est de plus en plus contestée par les drones et les missiles. Ces nouveaux systèmes peuvent rendre toute attaque extrêmement chère, mais ils peuvent également être utilisés de manière offensive, et s’en défendre est difficile. De plus, les ressources et les technologies nécessaires pour les construire et les utiliser sont relativement modestes et dans les capacités de beaucoup de nations qui ne pouvaient se permettre de produire un avion à réaction de cinquième génération. De même, des leviers économiques non exploités auparavant deviennent des armes avec les nouvelles capacités que ces systèmes offrent.

Ces développements poseraient moins de problèmes si les États occidentaux disposaient d’une plus grande flexibilité intellectuelle et de systèmes gouvernementaux plus opérationnels. Mais coincés entre des déclarations ambitieuses mais nébuleuses et leur mise en œuvre effective sur le terrain, ils ont perdu la capacité de faire des plans au niveau opérationnel et de les mener à bien. Cela suggère qu’à mesure que les conséquences indirectes de la crise iranienne commenceront à se faire sentir, les gouvernements occidentaux seront de moins en moins capables d’y faire face à mesure qu’elles affecteront leurs économies et leurs sociétés et, en effet, n’auront pas la capacité de planifier, et même de comprendre ce qui se passe.

Tout cela suggère qu’il y aura un rééquilibrage considérable du pouvoir stratégique et politique dans le monde au cours des prochaines années. La dimension purement militaire est importante, bien sûr, mais ce n’est pas la seule, car la puissance économique, l’utilisation du contrôle sur les matières premières, la transformation et la fabrication, et même la stabilité interne des pays font également partie de l’équation. Alors, que pouvons-nous dire sur la façon dont ces tendances pourront évoluer et se combiner dans les années à venir ?

Continuer la lecture

Où vont les profits de la guerre ?


Par Gabriel Zucman − Le 7 avril 2026 − Source Blog de l’auteur

Pour les peuples et les dirigeants des années 1970, il était évident que les profits engendrés par l’explosion des prix de l’or noir à la suite des chocs pétroliers de 1973 et 1979 avaient vocation à être, en grande partie, socialisés.

Certains pays producteurs, comme l’Arabie Saoudite et le Venezuela, choisirent de nationaliser leur production (entre 1973 et 1980 pour le premier pays, en 1976 pour le second) ; d’autres de la taxer à des taux quasi-confiscatoires.

Les États-Unis créèrent ainsi en 1980 une taxe sur les superprofits pétroliers au taux de 70 %, qui s’appliquait après avoir payé l’impôt normal sur les sociétés au taux de 46 %. Soit une imposition totale de près de 85 %. Le Royaume-Uni fit de même en 1975.

Tout comme les bénéfices des marchands d’armes s’étaient vus confisqués pendant les guerres du 20e siècle – avec une imposition à 95 % des superprofits aux États-Unis en 1942 – il était hors de question que la rente pétrolière, fruit de conflits armés et de révolutions, puisse être appropriée par quelque puissance privée que ce soit.

C’est ainsi que les richesses pharaoniques générées par l’explosion du cours de l’or noir, ce prix tant convoité, échappèrent aux majors et à leurs propriétaires.

Fort mécontents, ces derniers se promirent qu’on ne les y reprendrait plus.

Continuer la lecture

L’incroyable histoire d’Alex, contraint de fuir en Chine pour avoir documenté la pauvreté aux États-Unis


Par Arnaud Bertrand – Le 29 janvier 2026 – Source Blog de l’auteur

Le terme le plus en vogue sur les réseaux sociaux chinois en ce moment est “kill-line”: si vous surfez sur Xiaohongshu, Bilibili ou Douyin, tout le monde en parle.

Pourquoi ? À cause de l’histoire d’Alex, connu sous le nom de “ERVA” (”Láo A », littéralement « prison A » où A signifie Alex), un étudiant chinois en médecine/biologie basé à Seattle, aux États-Unis, qui travaillait à temps partiel comme assistant médico-légal collectant des corps non réclamés (principalement des sans-abri).

Vous n’avez sans doute jamais entendu parler de lui, mais il a probablement brisé à lui seul ce qui restait du mythe du “rêve américain” pour toute une génération de jeunes chinois.

Continuer la lecture

Reconstruction de Gaza, reconstruction de l’Ukraine, « Tout cela n’est qu’affaire commerciale »


Par Alastair Crooke – Le 28 janvier 2026 – Source Conflicts Forum

Au cours des deux dernières semaines, deux messages importants ont été transmis à l’Iran, qui ont tous deux été rejetés.

L’un venait des États-Unis et l’autre d’Israël. Le premier était : « Nous [les États-Unis] allons mener une attaque limitée et vous devriez l’accepter ; ou du moins, ne donner qu’une réponse symbolique”. Téhéran a rejeté cette demande, affirmant qu’elle envisagerait toute attaque comme marquant le début d’une guerre à grande échelle.

Le message d’Israël, délivré par l’un des différents médiateurs, était : “Nous ne participerons pas à l’attaque américaine”. Il a donc demandé à l’Iran de ne pas cibler Israël. Cette demande a également rencontré une réponse négative, ainsi que la clarification explicite que si les États-Unis commençaient une action militaire, Israël serait immédiatement attaqué. Parallèlement, l’Iran a informé tous les États de la région que toute attaque lancée à partir de leur territoire ou de leur espace aérien entraînerait une attaque iranienne contre quiconque faciliterait une telle action militaire américaine.

Continuer la lecture

Retour vers le passé


Par Aurelien – Le 19 novembre 2025 – Source Blog de l’auteur

Prenez un échantillon aléatoire d’une centaine d’experts occidentaux écrivant sur le système politique occidental aujourd’hui, et vous trouverez un consensus assez large sur le fait que les choses ne vont pas bien. Selon l’endroit où l’individu se situe politiquement, c’est parce que notre démocratie libérale est menacée par « l’autoritarisme » ou le « populisme » (parfois curieusement présenté comme étant la même chose), ou parce que le système a été corrompu par « l’élite mondialiste« , ou parce que les politiciens sont déconnectés des souhaits et des aspirations des gens ordinaires. Les partis politiques traditionnels s’effondrent et les différences politiques entre eux sont maintenant difficiles à distinguer. Les échos effrayants des années 1930 sont partout. Et cetera… Compte tenu de ces diagnostics très différents, il n’est pas surprenant que les solutions potentielles – quand elles sont proposées – soient très différentes. Pourtant, presque personne, à l’exception de ceux qui sont actuellement au pouvoir (et même pas tous), n’est réellement prêt à défendre le fonctionnement du système actuel.

Tout cela est-il vraiment une surprise ? N’aurait-ce pas dû être anticipé il y a au moins une génération ? D’où vient le sentiment omniprésent de déception, de colère et d’impuissance ? Pourquoi des partis et des dirigeants marginaux se soulèvent-ils, menacent-ils parfois de prendre le pouvoir, parfois même presque de réussir, puis disparaissent-ils ? Est – ce un bogue dans le système ou est-ce, comme je vais le suggérer, une fonctionnalité de ce système, même si cela fait des décennies que les gens refusent de reconnaître ? Il y a plusieurs années, le théoricien de droite Patrick Deneen soutenait que le libéralisme, moteur de notre système politique actuel, était victime non pas de son échec, mais de son succès. Une fois que le libéralisme a été autorisé à devenir pleinement lui-même, il a commencé à produire le désert social, économique et politique que nous voyons autour de nous. Je pense que la même critique pourrait être formulée pour la gauche, notamment parce que l’identité paresseuse entre libéraux et Gauche assumée dans certains milieux ignore le fait que la Gauche a toujours été axée sur le bien collectif, alors que le libéralisme n’est au fond rien de plus qu’un égoïsme individuel rationalisé. En effet, la gauche a toujours soutenu que les individus ne peuvent s’épanouir que dans une société correctement organisée et équitablement gérée. Donc rien de ce que nous voyons maintenant ne devrait être une surprise. Alors comment en est-on arrivé là ?

Continuer la lecture

Incompétent ou Impérial ? Repenser la politique occidentale à une époque de déclin


De la doctrine de l’OTAN à Ursula von der Leyen, les dirigeants transatlantiques d’aujourd’hui semblent incompétents, jusqu’à ce que l’on se demande : compétents pour qui ?


Par Nel – Le 22 Septembre 2025 – Source Blog de l’auteur

Prélude : La plainte pour « incompétence« 

Les dirigeants occidentaux d’aujourd’hui sont incompétents. » Cette phrase est devenue un réflexe d’analyste. Observons Kaja Kallas, la Haute Représentante de l’UE, pendant qu’elle patine avec désinvolture au sujet des rôles soviétiques et chinois dans la Seconde Guerre mondiale, disant que c’était une « info » pour elle que la Chine et la Russie fassent partie des vainqueurs du nazisme, comme si l’histoire était accessoire. Regardons comment les vidéos Instagram d’Annalena Baerbock, en tant que nouveau visage de l’AGNU, ressemblent à une mise en scène comique à la recherche d’un art politique. Ou quand Donald Trump déclare, en toute confiance, que l’Espagne fait partie des BRICS. Et le « deal » tant vanté entre von der Leyen et Trump qui ressemble moins à une stratégie politique européenne qu’à une preuve de soumission.

Continuer la lecture