La première guerre multipolaire


Par Arnaud Bertrand – Le 24 mars 2026 – Source Blog de l’auteur

À l’heure actuelle, il est douloureusement évident que la guerre en Iran est d’une nature qualitativement différente de la plupart des autres guerres américaines de ces dernières décennies.

Prenez le Vietnam, l’Afghanistan, la Libye, l’Irak, la Serbie, etc. (la liste est malheureusement très longue) : le schéma était à peu près toujours le même avec un immense différentiel de pouvoir entre l’agresseur et la victime. Ces guerres étaient, dans l’ensemble, impériales : l’empire tentait d’écraser un peuple beaucoup plus faible dont le seul recours réaliste était la résistance par la guérilla, pour ceux qui avait la volonté de résister. Certains – comme la Libye – s’en sont à peine inquiétés, se résignant simplement à leur sort.

En tant que spectateurs de ces guerres, si vous aviez un sens moral, l’émotion dominante était un sentiment d’impuissance dégoûté : vous regardiez un géant piétiner la maison de quelqu’un d’autre.

Bien sûr, les États-Unis ont en fait perdu beaucoup – sinon la plupart – de ces guerres, remplaçant notoirement les Talibans par les Talibans ou étant expulsés la queue entre les jambes du Vietnam, mais le différentiel de puissance n’était pas moins réel entre eux. C’est juste que la puissance ne garantit pas toujours la victoire ; parfois, le géant n’arrive pas à tuer tout le monde et finit par se lasser d’essayer. Mais les « victoires » remportées de cette manière étaient toujours, au mieux, à la pyrrhus ; le peuple a enduré, oui, mais ce qui lui reste est un pays en cendres. Pendant ce temps, dans le grand schéma des choses, le géant est reparti avec à peine plus de dégât qu’un ego meurtri.

L’Iran se révèle – remarquablement – être une bête entièrement différente : alors que les autres ne faisaient que tenter de survivre aux attaques d’un géant, l’Iran semble être en mesure de lui faire face.

Examinons le tableau tel qu’il est aujourd’hui.

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Non la guerre contre l’Iran ne concerne pas la Chine. L’Europe devrait être beaucoup plus inquiète


Par Arnaud Bertrand – Le 11 mars 2026 – Source Blog de l’auteur

Le grand sujet de discussion en Occident ces jours-ci, pour justifier la guerre d’agression illégale contre l’Iran, est de dire qu’il s’agit en fait de la Chine, dans le cadre d’une stratégie visant à encercler l’approvisionnement énergétique de la Chine et à la priver d’un partenaire géopolitique.

Ce récit est poussé jusqu’à l’absurdité, l’ancien ambassadeur des États-Unis en Chine, Nicholas Burns, se moquant littéralement de la Chine pour être ce qu’il appelle “un ami irresponsable” en n’aidant pas l’Iran à combattre les Américains. Cela en dit long sur ce que sont devenues les élites sociopathes américaines qu’un haut responsable étasunien se moque d’une grande puissance nucléaire pour ne pas entrer en guerre contre l’Amérique. On en rirait si le sujet n’était pas si grave.

Ce récit ne vient pas seulement de Washington, mais aussi d’Europe, y compris de certains milieux qui m’ont surpris (et déçus). Un exemple est celui du Français Jean-Luc Mélenchon, le chef de La France Insoumise, le principal parti d’opposition de gauche en France, qui répète comme un perroquet ce qui se dit à Washington : la guerre contre l’Iran concerne la Chine car elle « limite les capacités d’approvisionnement en pétrole de la Chine« . Il est inattendu que Mélenchon répète presque mot pour mot ce que Lindsey Graham ou le Hudson institute (un think tank néoconservateur de droite américain) disent sur Fox News, et pourtant…

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Une matinée en Chine, une année en France : l’histoire de deux systèmes de santé


Par Arnaud Bertrand – Le 19 février 2026 – Source Blog de l’auteur

Vous savez ces publicités frauduleuses qui sont devenues un mème, celles disant “les médecins vont détester ! » revendiquant que certains symptômes peuvent être guéris « avec ce truc original » ?

Eh bien, j’ai peut-être trouvé un truc vraiment original qui incitera sans aucun doute les médecins à me détester. Un « truc » qui pourrait radicalement améliorer les systèmes de santé occidentaux en difficulté, et pas par une petite marge mais par un multiplicateur de 3 à 4.

Pourquoi les médecins détesteraient-ils cela ? Parce qu’il s’agit de réduire les temps de consultation à 5 minutes, ce qui signifie que les médecins ne verraient pas 3 à 5 patients par heure comme c’est actuellement le cas dans la plupart des pays occidentaux, mais plus proche de 12 patients.

Maintenant, à ce stade, vous vous dites sans aucun doute : « ok, ce gars est carrément fou, c’est tout simplement impossible, cela ne fonctionnerait jamais« . Sauf que cela fonctionne pour 1,4 milliard de personnes, avec des résultats sanitaires proches (voire supérieurs) à ceux de l’Occident. Un système de santé qui représente un dixième du coût par habitant et la moitié de la part du PIB.

Bien sûr, je parle du système de santé chinois.

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La civilisation qui n’a jamais eu besoin de Dieu


Par Arnaud Bertrand – Le 9 février 2026 – Source Blog de l’auteur

C’est probablement la caractéristique qui fait de la Chine une civilisation unique dans l’histoire de l’humanité : c’est la seule où la religion n’a presque jamais eu son mot à dire dans les affaires politiques.

Pensez à n’importe quelle autre civilisation, l’Inde, la Perse, l’Égypte ancienne, la civilisation européenne, les Incas : Elles avaient tous une classe sacerdotale qui détenait un pouvoir politique considérable. La Chine ? Jamais.

La Chine, à toutes fins utiles et pendant plus de 3 000 ans, a toujours été rigoureusement laïque.

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À quoi ressemblerait un Wall Street socialiste ? Xi Jinping nous l’explique


Par Arnaud Bertrand – Le 3 février 2026 – Source Blog de l’auteur

À quoi ressemblerait un Wall Street socialiste ? Eh bien, plus besoin de se le demander ; Xi Jinping vient de publier un discours dans lequel il explique tout cela.

Un discours prononcé en janvier 2024 mais publié il y a à peine 3 jours (accompagné d’un commentaire et d’un éditorial plus détaillé), le discours de Xi a été largement cité par les médias occidentaux ces derniers jours parce qu’il appelle explicitement le Yuan à “atteindre le statut de monnaie de réserve mondiale” (全球储备货币).

Mais, comme c’est souvent le cas, les médias n’ont vu que l’arbre sans voir la forêt en réduisant son discours à un appel simpliste à contester le statut du dollar. Ce que Xi a décrit est en fait beaucoup plus intéressant que cela : c’est une vision radicale de la construction d’un pouvoir financier mondial organisé autour de principes socialistes, sans cupidité et sans financiarisation de l’économie (ce que Xi appelle 脱实向虚, “la dérive de l’économie réelle vers le virtuel”).

En substance, Wall Street avec une philosophie totalement opposée.

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L’incroyable histoire d’Alex, contraint de fuir en Chine pour avoir documenté la pauvreté aux États-Unis


Par Arnaud Bertrand – Le 29 janvier 2026 – Source Blog de l’auteur

Le terme le plus en vogue sur les réseaux sociaux chinois en ce moment est “kill-line”: si vous surfez sur Xiaohongshu, Bilibili ou Douyin, tout le monde en parle.

Pourquoi ? À cause de l’histoire d’Alex, connu sous le nom de “ERVA” (”Láo A », littéralement « prison A » où A signifie Alex), un étudiant chinois en médecine/biologie basé à Seattle, aux États-Unis, qui travaillait à temps partiel comme assistant médico-légal collectant des corps non réclamés (principalement des sans-abri).

Vous n’avez sans doute jamais entendu parler de lui, mais il a probablement brisé à lui seul ce qui restait du mythe du “rêve américain” pour toute une génération de jeunes chinois.

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Le gaullisme peut-il devenir un confucianisme européen ?


Par Arnaud Bertrand – Le 16 janvier 2026 – Source Blog de l’auteur

Il y a peu de controverse de nos jours pour dire que l’Europe, plutôt l’Occident dans son ensemble, est spirituellement et idéologiquement morte.

Il est loin le triomphe supposé de l’hégémonie libérale illustré par la “Fin de l’Histoire” de Fukuyuama il y a à peine 3 décennies. Il n’est même plus sous assistance respiratoire : il est à la morgue, en attente d’autopsie.

Étrangement, beaucoup dans la classe dirigeante européenne n’ont pas encore semblé s’en rendre compte (ou n’osent pas le dire à haute voix). Ironiquement, le dernier endroit sur terre où vous entendrez une défense à gorge déployée de l’hégémonie libérale dirigée par les États-Unis n’est pas Washington – ils ont bien compris que c’était fini – mais à Bruxelles. Cela ne rend pas l’idéologie moins morte mais fait simplement de ces dirigeants de l’UE les derniers fidèles d’une secte dont le gourou se moque maintenant ouvertement d’eux pour y avoir cru (littéralement, il suffit de lire la dernière Stratégie de sécurité nationale des États-Unis pour le voir).

La question qui s’ensuit logiquement est : qu’est-ce qui pourrait combler le vide idéologique ?

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Le Venezuela a tué les États-Unis


Par Arnaud Bertrand – Le 6 janvier 2026 – Source Blog de l’auteur

Dans l’histoire des relations entre les États-Unis et l’Amérique latine, ce qui vient de se passer au Venezuela n’est guère unique : en un peu moins de cent ans, de 1898 à 1994, le gouvernement américain est intervenu avec succès pour changer de gouvernement en Amérique latine au moins 41 fois au total, avec une intervention directe dans 17 des 41 cas.

Ce qui est sans précédent cependant, c’est l’effronterie, la nature prédatrice sans vergogne de l’intervention.

Trump ne prétend pas qu’il s’agit d’autre chose que d’extraction de ressources. Il a explicitement déclaré « nous allons retirer une énorme quantité de richesses du sol » et que cette richesse « irait aux États-Unis d’Amérique sous la forme d’un remboursement pour les dommages qui nous ont été causés par ce pays. »

Étonnamment, les États-Unis n’insistent même pas sur un changement de régime. Ils sont très heureux que le gouvernement chaviste reste en place sous la présidence par intérim de Delcy Rodríguez tant qu’elle “fait ce que nous voulons”, a déclaré Trump, jurant de bombarder à nouveau le pays si elle ne le faisait pas.

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Commençons-nous à assister à une « bataille pour la deuxième place » entre les États-Unis et l’Inde ?


Par Arnaud Bertrand – Le 28 décembre 2025 – Source Blog de l’auteur

Mao Keji – que j’ai le plaisir de connaître personnellement – est l’un des penseurs chinois les plus stimulants du moment.

Mao a étudié à l’Université Tsinghua – la meilleure institution académique de Chine – et a travaillé pendant plusieurs années en tant qu’analyste à l’influente Commission Nationale du Développement et de la Réforme (CNDR) de Chine, l’organisation centrale coordonnant la planification économique et l’élaboration des politiques chinoises. Il est actuellement en congé en tant que doctorant invité à l’Université Harvard.

Le principal domaine d’étude de Mao est la géopolitique de l’Inde, et il était l’un des rares à prédire le refroidissement contre-intuitif des relations américano–indiennes depuis mars 2025, près de 6 mois avant les punitives taxes douanières que Trump a appliqué en aout dernier, et avant la chaleureuse rencontre Modi-Xi-Poutine au sommet de l’OCS en septembre.

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Mon discours à des patrons allemands au sujet de la Chine


Par Arnaud Bertrand – Le 18 décembre 2025 – Source Blog de l’auteur

Voici le discours que j’ai prononcé, destiné à un public d’hommes d’affaires allemands et aux Européens plus généralement. Le titre était « Voir clairement la Chine : Comment comprendre une puissance en plein essor » :

Bonjour à tous, et merci à China-Bridge pour l’invitation.

Quand j’ai déménagé en Chine en 2015, je pensais avoir compris le pays. Je lisais les journaux, j’avais lu des livres à ce sujet, et j’avais suivi divers débats. Ce que je pensais savoir était la sagesse conventionnelle qu’on nous avait tous enseignée : que la Chine était une dictature avec une économie construite sur une main-d’œuvre bon marché, que ses citoyens étaient endoctrinés par la propagande d’État et que l’ensemble du système était un anachronisme qui s’effondrerait inévitablement ou se libéraliserait.

Puis j’y ai vécu pendant huit ans. Et j’ai découvert que pratiquement tout ce que je pensais savoir était faux.

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