Déclassifié : le plan-cadre sino-russe pour mettre fin à la domination des États-Unis au Moyen-Orient


Par Yossef Bodansky – Le 17 juin 2019 – Source Oilprice.com

Le sommet qui a eu lieu début juin 2019 à Moscou entre Président russe Vladimir Poutine et le Président de la République populaire de Chine (RPC) Xi Jinping semble avoir une influence très forte sur les phases des crises qui se déroulent dans le grand Moyen-Orient, et donc sur l’avenir de la région.

La confrontation croissante entre l’Iran et les États-Unis à la fois influence les axes directeurs établis par la Russie et la RPC, et est influencée par eux.

Bien que les principales réunions aient eu lieu le 5 juin 2019, les graines de la nouvelle stratégie conjointe avaient déjà été plantées au cours du sommet du 13 mai 2019 à Sotchi entre le Ministre russe des affaires étrangères Sergei Lavrov et le Conseiller d’État Ministre des affaires étrangères chinois, Wang Yi. Ils ont alors passé en revue tous les sujets clés pour préparer le sommet Poutine-Xi.

Le 5 juin 2019, les présidents Vladimir Poutine et Xi Jinping se sont réunis à Moscou et ont décidé non seulement d’améliorer sensiblement les relations bilatérales et l’alliance entre leurs pays, mais aussi d’utiliser ces nouvelles relations pour modeler à long terme l’équilibre de l’hémisphère oriental en leur faveur. L’accent devait être mis sur la sphère eurasienne (la priorité absolue du Kremlin) et la Nouvelle route de la soie (la priorité absolue de la Ville interdite), ainsi que sur la péninsule coréenne qui est de la plus grande importante pour les deux.

L’un des premiers affrontements majeurs des États-Unis avec la Russie et la RPC concernait le Moyen-Orient. La principale raison consistait dans les négociations préalables avec tous les principaux producteurs de pétrole, y compris l’Arabie saoudite, l’Irak et l’Iran, pour remplacer le pétrodollar par un panier de devises où le yuan, l’euro et le rouble dominent. L’utilisation de ce panier de devises permettrait aux vendeurs et aux acheteurs de contourner les sanctions et les quotas imposés par les États-Unis. En effet, Pékin et Moscou attirent maintenant les producteurs de pétrole avec d’énormes accords d’exportation à long terme qui sont à la fois financièrement lucratifs et politiquement tentants car ils offrent des garanties confortables pour les gouvernements impliqués.

Le cœur de la proposition est d’échelle régionale et montre un mépris flagrant des sanctions américaines contre l’Iran.

Cependant, la clé de l’ampleur de l’engagement de Pékin et Moscou réside dans la croissance et la centralité de la Nouvelle route de la soie qui passe par l’Asie centrale.

La Perse joua un rôle crucial dans l’ancienne Route de la Soie, or la RPC et la Russie s’attendent maintenant à ce que l’Iran joue un rôle comparable dans la Nouvelle route de la soie.

L’importance croissante d’une dynamique fondée sur les héritages dans l’ensemble du monde en développement, y compris la grande Asie centrale et le grand Moyen-Orient, rend impératif pour la RPC de pouvoir s’appuyer sur la Perse et l’Iran historiques comme pôle occidental de la Nouvelle route de la soie. C’est cette prise de conscience qui a amené Pékin et Moscou à donner à Téhéran, à la mi-mai 2019, des garanties que Washington serait empêché de procéder à un « changement de régime ». [On parle de S-400 envoyés en Iran, NdSF]

Par conséquent, même si la Russie et la RPC ne sont pas entièrement satisfaites des activités et des méthodes de l’Iran ainsi que de ses proxys dans la région Irak-Syrie-Liban, il est extrêmement important pour elles de soutenir ce pays ainsi que la Turquie dans leurs affrontements avec les États-Unis, de manière à accélérer la consolidation de la Nouvelle route de la soie.

Téhéran et ses principaux alliés dans « l’Entente Moyen-orientale » (soit la Turquie et le Qatar) connaissent les positions fondamentales de la Russie et de la RPC. Depuis la mi-mai, Téhéran et, dans une moindre mesure, Ankara et Doha ont été évalués positivement par Moscou et Pékin sur l’orientation générale de leurs décisions politiques. Par conséquent, depuis le début de juin 2019, Téhéran se sent confiant pour donner une impulsion à une politique assertive et audacieuse.

C’est ainsi que l’Iran a accru sa visibilité dans la région. Téhéran souligne qu’il est maintenant impossible de prendre des décisions ou de faire quoi que ce soit d’autre dans le grand Moyen-Orient sans son approbation. Le 2 juin 2019, le Chef d’état-major des Forces armées iraniennes, le Major-général Mohammad Bagheri, a vanté la nouvelle doctrine stratégique de l’Iran. « La Révolution islamique a touché le monde entier et en plus, elle a réussi à intimider l’hégémonie américaine et le sionisme », a-t-il déclaré. Bagheri a attribué la nouvelle influence de l’Iran à l’acquisition d’une profondeur stratégique régionale qui atteint maintenant les rives de la Méditerranée.

À l’avènement de la cinquième décennie de la Révolution, il convient de noter que l’élargissement de la profondeur stratégique de l’Iran a créé des conditions nouvelles : il est incontestable qu’aucun problème en Asie occidentale ne peut être résolu sans la participation de l’Iran.

Aucune pression extérieure, en particulier américaine, a-t-il ajouté, ne pourrait contraindre un retrait iranien et un renversement de son élan. « La nation iranienne ne reculera pas d’un pas de sa position acquise sur les capacités défensives du pays. Au contraire, elle utilisera les menaces ennemies comme des occasions rêvées de développer les principales réalisations de la Révolution, surtout dans les secteurs de la défense et des missiles. »

Les commandants principaux du CGRI ayant des affiliations politiques ont répété le message au cours des prochains jours. Ainsi, le 7 juin 2019, le Brigadier-général Morteza Ghorbani, conseiller du chef du CGRI, a appelé les pays musulmans de la région à se joindre à l’Iran. Au lieu de « rechercher [à satisfaire] les désirs et les objectifs de l’arrogance des mondialistes et des sionistes », tous les pays devraient soutenir l’Iran, a expliqué M. Ghorbani, car « ensemble, nous pourrons établir une superpuissance islamique ».

Le 10 juin 2019, Mohsen Rezaei, secrétaire du Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime et ancien chef du CGRI, a souligné les prouesses régionales de l’Iran. Les Américains « sont conscients que la force militaire de l’Iran est arrivée à un point où, s’ils prennent la moindre mesure, toute la région sera mise à feu. […] Nous sommes en voie de devenir une puissance régionale et le prix est élevé pour les États-Unis. » Le 12 juin 2019, le Major-général Yahya Rahim Safavi, aide militaire principal du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, a souligné qu’avec l’Irak et la Syrie, l’Iran avait créé un bloc inattaquable. « Le pivot de l’Iran, de l’Irak, de la Syrie et de la [région] méditerranéenne est une entente économique, politique, sécuritaire et défensive contre le régime sioniste et les États-Unis », a expliqué M. Safavi. « L’Irak et la Syrie jouent au plan stratégique un rôle complémentaire à celui de l’Iran. »

On ne s’étonnera donc pas que Téhéran ait aussi clairement indiqué que l’Iran a l’intention de rester en Syrie longtemps après la fin de la guerre, malgré le manque d’enthousiasme du Kremlin.

Damas accepte le point de vue de Téhéran et devrait à partir de maintenant rejeter toute pression américano-israélienne visant à contraindre l’Iran à se retirer ou même à réduire la taille de ses forces. « Damas n’a pas l’intention de refuser l’aide militaire de l’Iran ou d’exiger un retrait des troupes iraniennes », ont déclaré les hauts fonctionnaires syriens à leurs homologues russes au début de juin 2019.

Bien qu’il se méfie d’une confrontation directe avec l’Iran, cela n’a pas empêché le Président syrien Bachar al-Assad de manifester son mécontentement face à la présence iranienne. Au début de juin 2019, par exemple, il a ouvertement rejeté l’initiative de Téhéran pour une réconciliation entre le Hamas et la Syrie, en raison de l’alliance du Hamas avec l’Iran et le Hezbollah contre Israël. Assad a justifié son refus en faisant valoir que le Hamas fait toujours partie des réseaux de Frères musulmans qui combattent Damas depuis la fin des années 70 et qui continuent de parrainer les forces djihadistes.

Entre-temps, la Force Qods du CGRI a continué le déploiement stratégique iranien en Syrie. Le plus important a été l’achèvement, au cours de la première semaine de juin 2019, de l’installation de missiles balistiques sur des bases avancées, en plus des déploiements dans le sud-ouest de l’Irak et à proximité en Iran. Les Iraniens ont maintenu les sites de missiles de la Force Qods (à distinguer des sites de stockage du Hezbollah) – principalement les missiles sol-sol Fatah-110 et Zulfiqar – à la base aérienne T-4 dans la province de Homs, à Jubb el-Jarah, à l’est de Homs, à al-Safira près d’Alep, et dans la région d’Al-Kiswah au sud de Damas. Au début de juin 2019, la Force Qods a convoyé des missiles antichar Toophan-1 à la base aérienne T-4. Ce sont toutes des zones et des installations qu’Israël a bombardées à plusieurs reprises. Pourtant, la Force Qods continue de réparer les dégâts et de redéployer de nouvelles armes et de nouveaux missiles, ce qui laisse supposer leur importance croissante dans une prochaine guerre régionale.

La Russie a fini par accepter la présence iranienne jusqu’à un certain point. Au début de 2019, Moscou a formulé un scénario du pire qui mettrait l’accent sur une présence des Russes le long des côtes orientales de la Méditerranée, au-delà de l’autoroute Alep-Damas, pendant qu’ils sont occupés à bloquer l’intrusion américaine et occidentale. Moscou est conscient qu’une telle zone d’influence le long des rives de la Méditerranée signifierait aussi le blocage des artères vitales de transport que l’Iran et la Turquie sont déterminés à établir.

Au début de juin 2019, les Russes ont fait la démonstration que les zones occidentales sont celles de la Russie, et exclusivement celles de la Russie. À cette fin, les Russes ont contraint l’armée syrienne à obliger les unités Pasdaran, Hezbollah et l’unité afghane Fatemiyoun à quitter la base syrienne de Lattaquié.

Entre-temps, la coopération entre l’Iran et la Turquie s’est développée comme convenu, et plus rapidement que prévu.

À partir de la fin mai 2019, les hauts fonctionnaires des deux pays ont augmenté le nombre de visites bilatérales dans un effort concerté « pour trouver un terrain d’entente dans lequel la Turquie aide l’Iran à surmonter les conséquences des sanctions américaines ». À partir du 1er juin 2019, l’Iran et la Turquie ont établi un « nouveau mécanisme financier de lutte contre les sanctions » dont la priorité est d’accroître les importations de gaz naturel et de pétrole en provenance de l’Iran (dont une partie de pétrole blanchi provenant de Kirkouk en Irak). L’Iran et la Turquie ont également convenu de protéger leurs liens commerciaux et économiques mutuels, y compris par la création d’une banque commune, en dépit des sanctions américaines. De plus, les deux pays ont conclu une entente pour redémarrer les dessertes directes de trains de marchandises et de trains de voyageurs et touristes entre Téhéran et Ankara.

Le 8 juin 2019, le président iranien Hassan Rouhani a eu une longue conversation téléphonique avec son homologue turc, Reçep Tayyip Erdogan. Ils ont formulé et finalisé une nouvelle ère de relations bilatérales, avec des actions allant de la coopération économique à la mise en œuvre de dynamiques régionales.

Rouhani a commencé par souligner l’importance de l’expansion des relations entre l’Iran et la Turquie dans les sphères mondiales et islamiques. « Le développement des relations et de la coopération entre l’Iran et la Turquie, en tant que deux pays puissants et actifs du monde islamique, est important pour la stabilité et la sécurité de la région. » Il a aussi souligné l’instabilité et les effusions de sang dans des pays comme le Soudan, la Libye, le Yémen et l’Afghanistan, et a invité Erdogan à travailler avec l’Iran pour résoudre les conflits dans le monde musulman. « Ensemble, l’Iran et la Turquie peuvent coopérer avec d’autres pays amis et fraternels pour mettre fin à ce processus regrettable et résoudre les problèmes de la région et du monde islamique également. » M. Rouhani a déclaré que l’Iran était extrêmement intéressé par une élargissement sensible de la coopération économique bilatérale, y compris par la fourniture de pétrole et de gaz fortement subventionnés à la Turquie, tout en utilisant les monnaies nationales dans les transactions commerciales pour éviter les sanctions américaines.

Dans sa réponse, Erdogan s’est largement rallié à Rouhani et a réitéré l’engagement de la Turquie à affronter les États-Unis. Une coopération bilatérale plus étroite était indispensable. « En tant que deux pays frères et amis, la consolidation des relations entre l’Iran et la Turquie peut être en même temps bénéfique pour les deux pays et pour la région. »

Erdogan a reconnu qu’il était impératif de « renforcer les relations bilatérales dans tous les domaines, en particulier dans l’économie et le commerce », et a convenu avec Rouhani de « l’importance d’utiliser les monnaies nationales dans le commerce ». Il a qualifié les sanctions unilatérales des États-Unis contre l’Iran de « tyranniques ». Par conséquent, la Turquie « n’acceptera jamais ces sanctions cruelles et cherchera à accroître [ses] amitiés et [sa] coopération avec l’Iran ». Erdogan est convenu que les deux pays devaient influencer la région et « le monde de l’islam ». M. Erdogan a conclu que « l’Iran et la Turquie peuvent jouer un plus grand rôle en élargissant leur engagement et leur coopération dans le développement de la stabilité régionale, de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme ».

Les deux Présidents ont convenu d’intensifier leur campagne commune anti-kurde, ainsi que d’améliorer la coordination de leurs activités en Irak et en Syrie.

Au moment de la conversation Rouhani-Erdogan, les forces turques et iraniennes étaient déjà engagées dans une ample offensive anti-kurde depuis plus d’une semaine.

Les raids et les bombardements ont eu lieu dans le nord de l’Irak et le long de leur frontière mutuelle. Au début, les combats les plus intenses ont eu lieu dans la province turque d’Igdir, près des frontières avec l’Arménie et la région autonome de Nakhitchevan en Azerbaïdjan. Les forces turques se sont ensuite déplacées dans le district d’Aralik, près de la frontière turco-iranienne. C’est à ce moment-là que le CGRI a mené une opération parallèle dans le comté de Chaldoran, voisin d’Igdir-Aralik. Les forces turques et iraniennes ont continué de se déplacer vers le sud le long de la frontière, détruisant les poches kurdes qui se trouvaient entre elles.

Entre-temps, la Turquie a lancé une offensive majeure, l’opération Griffe, dans le Kurdistan irakien. Comme élément distinct de l’opération, les forces turques ont mené des raids profonds en étroite coordination avec les forces iraniennes. Les attaques contre les positions du PKK dans la région montagneuse Hakurk, près de la frontière irakienne avec l’Iran, ont été de la plus haute importance. Les forces iraniennes ont empêché les Kurdes de traverser la frontière iranienne, comme lors des précédents raids turcs. Les forces du CGRI se sont également heurtées à des groupes kurdes, tant le PJAK kurdo-iranien que les forces kurdo-turques habituellement basées au Kurdistan irakien. Les raids iraniens, qui incluent le franchissement de la frontière irakienne, ont été coordonnés avec des frappes aériennes lourdes de l’armée de l’air turque sur les régions voisines de Zap et Qandil.

Simultanément, le Qatar, au nom du bloc de l’Entente, a efficacement défié et neutralisé de l’intérieur les sommets organisés à La Mecque. Le Premier ministre du Qatar Abdallah bin Nasser a participé à ces trois sommets du 30 au 31 mai 2019.

Malgré le boycott du Qatar par le Conseil de coopération du Golfe dirigé par l’Arabie saoudite, il a eu un échange des plus courtois avec le roi d’Arabie saoudite Salman bin Abd al-Aziz al Saoud. La principale raison de la présence du Qatar à La Mecque était d’obtenir et de relayer des messages du prince héritier saoudien Mohammed bin Salman (alias MBS) et de son proche partenaire le prince héritier d’Abu Dhabi Mohammed bin Zayed (alias MBZ) à destination de Téhéran.

Le message clé était que l’Arabie saoudite et les États du Golfe ne veulent pas de guerre avec l’Iran et feront tout leur possible pour empêcher les États-Unis d’en lancer une. MBS et MBZ ont tous deux noté que les États-Unis s’étaient arrêtés avant la confrontation directe, et que le groupe de frappe du porte-avions USS Abraham Lincoln restait dans la mer d’Oman plutôt que de s’aventurer dans le détroit d’Ormuz et dans le golfe Persique comme les navires américains l’avaient fait dans le passé.

Téhéran, cependant, ne souhaite légitimer aucune position de MBS ou MBZ même si leur message a été accueilli tel qu’il avait été transféré par Doha. Par conséquent, quelques jours après la fin des sommets, le Qatar a commencé à critiquer ouvertement et à contredire les résolutions et les communiqués des sommets de La Mecque. Doha a ainsi fracassé de façon évidente le délicat consensus sur lequel Riyad avait tellement travaillé, y compris la déclaration saoudienne selon laquelle « la réconciliation avec le Qatar est possible » sous certaines circonstances appropriées.

Le 2 juin 2019, Doha a affirmé que les communiqués de La Mecque reflétaient « les politiques des États-Unis à l’égard de l’Iran » et non les intérêts propres des États de la région. Le ministre qatari des Affaires étrangères, le cheikh Mohammed bin Abdulrahman al-Thani, qui a également assisté aux sommets de La Mecque, a critiqué le refus théâtral de négocier avec l’Iran, même si Doha a transmis des messages secrets à l’Iran tout au long des sommets. « Les déclarations condamnaient l’Iran, et ne s’appuyaient pas sur une politique modérée propice au dialogue avec Téhéran », a-t-il déclaré à la chaîne de télévision Al-Jazira. « [Les Saoudiens] ont adopté la politique de Washington à l’égard de l’Iran, plutôt qu’une politique qui tient compte de leur voisinage avec l’Iran. » Par ailleurs, Al-Thani a fait valoir que toute coopération avec Téhéran devrait être fondée sur la « non-ingérence dans d’autres pays ».

Le 5 juin 2019, le Président iranien Hasan Fereidun Rouhani a coordonné les politiques dans une conversation téléphonique avec l’émir qatari Tamim bin Hamad al-Thani. Rouhani a répété que l’Iran n’était pas intéressé par une guerre contre les États-Unis ou n’importe qui d’autre. Cependant, si « le moindre acte  anti-iranien irréfléchi avait lieu dans la région », l’Iran fournirait « une réponse ferme » qui nuirait à la péninsule arabique plus qu’à tout autre. Une guerre n’aurait aucun sens, a-t-il remarqué : « Les problèmes régionaux n’ont pas de solution militaire et nous pensons que la menace, la pression, le blocus et les sanctions économiques sont de mauvaises approches dans les relations entre gouvernements. » Rouhani a également salué la position du Qatar parce qu’elle contribue à atténuer les tensions régionales. « Certainement, toute réunion sera inefficace, improductive et même nuisible, si elle n’attire pas les pays régionaux les uns vers les autres », a affirmé Rouhani à propos de la position de Doha.

Le cheikh Tamim a répondu en soulignant que les politiques et positions de Téhéran et de Doha étaient « proches les unes des autres » sur la plupart des questions. Il a répété l’opinion de Doha qui est que « le dialogue est le seul moyen d’apaiser les tensions » et que Doha souhaite « élargir les liens avec l’Iran dans tous les domaines ». Il a rappelé en conclusion que tous les Qataris « apprécient Téhéran pour son soutien [au Qatar] pendant le blocus ».

Inquiet du spectre d’une escalade américaine, le Ministre des affaires étrangères Mohammed al-Thani s’est rendu à Londres le 9 juin 2019 pour tenter de faire passer un « message amical » à Washington. Il a averti les États-Unis de ne pas tomber dans le piège tendu par MBS et MBZ. Il a expliqué que « le plan saoudien et émirati visant à imposer la stabilité régionale en soutenant des gouvernements autoritaires et des conseillers militaires en Afrique, en Égypte, en Libye et dans l’ensemble du monde arabe était la recette du chaos » car « [ces] politiques [ne font que] créer davantage de terrorisme, de conflits et de chaos au Moyen-Orient et en Afrique ».

Pour leur propre bien, les États-Unis ne doivent pas être inclus dans le schéma régional. En discutant de la situation dans le golfe Persique, le ministre des Affaires étrangères Mohammed al-Thani a souligné que « bien que le Qatar respecte la position des États-Unis à l’égard de l’Iran, il ne peut pas l’appuyer entièrement parce que le Qatar considère la question d’un point de vue régional ». Il a critiqué la position de Washington : « La position actuelle des États-Unis à l’égard de l’Iran n’indique aucune direction pour progresser, ni aucun type de message positif ou constructif. » Or « [Doha] ne veut pas de confrontation entre les deux puissances, les États-Unis et l’Iran, parce que nous sommes coincés au milieu », a-t-il conclu.

Mais les États-Unis ont continué à intensifier leur guerre secrète contre l’Iran, tant dans le Golfe persique qu’en Syrie. L’ampleur de l’escalade et la focalisation sur des objectifs de grande importance du point de vue iranien ne pourraient que mener à une réaction sévère de la part de Téhéran.

Il y a d’abord eu escalade dans la campagne contre les transports de pétrole sur la longue route qui traverse le désert entre Deir ez-Zor et Damas. Depuis le début de la guerre, Damas achetait du pétrole à quiconque contrôlait les champs pétrolifères à l’est de l’Euphrate, qu’il s’agisse de l’État islamique ou des forces kurdes PKK/YPG/SDF parrainées par les États-Unis. De plus, avec l’ouverture de la route depuis l’Iran vers la Syrie via l’Irak, les Iraniens ont augmenté l’expédition de pétrole dans des camions-citernes. Étant donné que les forces de défense syriennes (FDS) ne souhaitent pas attaquer et interrompre ce lucratif commerce pétrolier, les États-Unis ont choisi de s’appuyer à fond sur les forces djihadistes formées et équipées dans la région d’al-Tanf.

Selon les chefs tribaux de la région de Deir ez-Zor, les États-Unis ont d’abord lancé « une campagne […] pour empêcher la contrebande [de pétrole] des zones sous le contrôle des FDS à Deir ez-Zor vers le régime syrien au moyen de barges qui traversent le fleuve ». La première escalade majeure a eu lieu aux petites heures du matin, le 31 mai 2019. Les forces djihadistes près d’al-Shuhayl ont alors ouvert le feu à la mitrailleuse sur quatre barges-citernes transportant du pétrole à travers l’Euphrate. Comme l’embuscade n’avait pas causé de dommages tangibles, des hélicoptères et des avions de combat américains ont surgi et ont attaqué les barges, faisant sauter trois d’entre elles et causant au moins quatre morts.

Bien que les États-Unis aient nié l’attaque du 31 mai 2019, la simple participation de forces américaines les a forcés à changer de tactique. L’accent a donc été mis sur les raids terrestres et les embuscades le long de la partie désertique au nord d’al-Tanf, la vaste région de Badiyah al-Sham, dans le désert oriental. Là-bas, des forces légères adéquatement formées et équipées peuvent, de leur propre chef, viser et brûler les camions-citernes qui se déplacent en petits convois. De même, il n’y a pas eu de conflit d’intérêts avec les forces kurdes qui servent de proxy aux États-Unis. Selon des responsables militaires syriens, « les mouvements de EI ont eu lieu conformément aux objectifs des États-Unis qui consistent à exercer des pressions sur l’armée syrienne et ses alliés en Syrie ». Les représentants ont souligné que « les États-Unis tentent d’aider EI à bloquer les routes menant à Badiyah en raison des réserves de pétrole et de gaz stratégiquement importantes qui s’y trouvent ».

Les principales opérations djihadistes se sont déroulées entre l’est d’al-Sukhnah et Deir ez-Zor, incluant l’importante station de pompage T-3 et la région de Palmyre. Certaines de ces unités djihadistes utilisaient des véhicules de type Hummer en plus des habituels pick-ups de fabrication japonaise. À partir du 3 juin 2019, les djihadistes ont utilisé des missiles antichar TOW fabriqués aux États-Unis pour attaquer les véhicules de combat blindés syriens escortant les pétroliers. La première de ces attaques a eu lieu dans la région de Jabal Bishri.

Le 7 juin 2019, les djihadistes ont intensifié leurs attaques et les ont concentrées sur la route principale du désert, frappant des véhicules syriens et iraniens, et pas seulement les camions-citernes et leurs escortes. Les jihadistes ont déployé plusieurs centaines de combattants des camps de la région d’al-Tanf, obligeant l’armée syrienne à détourner les forces de leurs opérations anti-EI dans la région de Baqouz dans la province de l’Euphrate oriental. Les forces djihadistes opéraient sur des zones vastes, comprenant la zone de Jabal al-Bashri dans le sud-est de Raqqa, al-Dafinah dans le sud de Deir ez-Zor, entre Palmyre et al-Sukhnah, et les zones environnantes d’al-Tanf dans l’est de Homs. Le 11 juin 2019, les jihadistes ont lancé leur première attaque sur l’axe ouest de la station de pompage T-3, près de Palmyre. Ils ont également pris d’assaut des positions de l’armée près de la route du désert à l’est de Palmyre, causant de lourds dégâts et de nombreuses victimes.

À la mi-juin 2019, l’intensité et la fréquence des embuscades djihadistes ont encore augmenté. Ces embuscades, ont expliqué les responsables de la défense syrienne, « sont bien coordonnées et [une] preuve que le groupe terroriste a la capacité de faire des ravages à l’intérieur du pays ». Selon ces responsables, il y aurait entre 2 000 et 3 000 combattants djihadistes dans toute la région de Badiyah al-Sham qui vivent sur les principales bases commandées par les États-Unis dans la région d’al-Tanf.

L’escalade prend une dimension stratégique parce que l’armée syrienne a dû détourner des renforts destinés à l’offensive majeure d’Idlib (la dernière poche majeure des jihadistes affiliés à Al-Qaïda parrainés par les États-Unis, tant syriens qu’étrangers) pour sécuriser les routes du désert.

Puis, comme promis en mars 2019 par les recruteurs américains aux combattants djihadistes, le 2 juin 2019, les autorités kurdes qui dirigent le camp d’al-Hawl ont libéré plus de 800 femmes et enfants, membres des familles de combattants de EI, et les ont remis à leurs familles qui vivent dans la région d’al-Tanf. Il s’agissait du premier transfert de non-combattants de ce genre et d’autres sont attendus bientôt.

Dans le même temps, une « mystérieuse » escalade  a eu lieu dans la partie nord du Golfe persique.

Le 5 juin 2019, un énorme incendie a détruit une installation d’entreposage de produits pétroliers au port de Shahid Rajaee, dans le sud de la province d’Hormozgan. Situé à l’ouest de Bandar Abbas, le port de Shahid Rajaee est le plus grand port d’expédition de conteneurs d’Iran. Un véhicule utilisé pour le transport de conteneurs aurait explosé et pris feu. Comme il y avait des produits pétroliers près du lieu de l’explosion, l’incendie s’est propagé rapidement à travers plusieurs réservoirs et sites de stockage, causant de graves dommages au port. La propagation du feu a déclenché d’énormes explosions qui ont envoyé des boules de feu et une épaisse fumée dans les airs.

Le 7 juin 2019, six navires marchands iraniens ont été incendiés presque simultanément dans deux ports du golfe Persique.

Premièrement, cinq navires ont « pris feu » dans le port de Nakhl Taghi, dans la région d’Asaluyeh, dans la province de Bushehr. Trois de ces navires ont complètement brûlé et les deux autres ont subi des dommages importants. Plusieurs travailleurs portuaires et des marins ont été blessés. De même, au moins un cargo a pris feu et a complètement brûlé au port de Bualhir, près de Delvar. L’incendie a été attribué à des « dispositifs incendiaires » d’origine inconnue. Les autorités locales de la province de Bushehr ont qualifié ces incendies d’« événements suspects » et ne sont pas allées plus loin.

À Téhéran, les hauts fonctionnaires iraniens ont d’abord attribué l’incident aux « incendies causés par les températures élevées ». Par la suite, ils ont souligné les déclarations de militants de l’opposition iraniens en Europe (mais pas le MEK) qui « ont fait le lien entre les mystérieux incendies qui ont frappé les navires iraniens et le sabotage » des pétroliers à Fujairah. Plusieurs diplomates de Téhéran ont rapporté que la rumeur locale attribuait les incendies à des « mercenaires experts » d’origine « inconnue ». Selon les diplomates, les « Iraniens bien informés » estiment que la « vengeance féroce » n’est qu’une question de temps.

Et en effet, aux petites heures du matin du 13 juin 2019, deux gros pétroliers ont été attaqués à plusieurs reprises et se sont enflammés au milieu du golfe d’Oman. Les deux pétroliers ont ensuite été abandonnés par leurs équipages et laissés à la dérive, à brûler puis couler. À la fin de la journée, il y avait des rapports contradictoires sur le fait qu’ils avaient déjà coulé. Mais les pétroliers n’ont pas coulé et la plupart des flammes se sont éteintes le 15 juin 2019. Des efforts ont alors été déployés pour remorquer les pétroliers jusqu’aux ports des Émirats arabes unis.

Quelques heures avant l’attaque, un véhicule aérien sans pilote (UAV) américain MQ-9 Reaper a observé des embarcations d’attaque rapide du CGRI, probablement de la base navale de Bandar-e-Jask, converger et avancer vers la zone où les pétroliers allaient être visés. Lorsque les Iraniens ont remarqué l’UAV, ils ont tiré un missile surface-air. Le missile a dépassé le MQ-9, le manquant de peu puis s’est écrasé dans l’eau. Cependant, l’UAV a été éloigné de la scène de façon à ce qu’il n’y ait aucune preuve de l’attaque qui s’est déroulée peu après.

Pendant trois heures, les deux pétroliers ont alors subi des attaques répétées qui auraient dû assurer leur destruction. Le Norvégien MT Front Altair a d’abord été touché par une attaque de torpilles qui l’a stoppé et a déclenché un petit incendie. Il a ensuite été soumis à deux cycles d’attaques de mines-ventouses qui ont provoqué au moins trois explosions majeures et ont mis le pétrolier en flammes. Le Japonais Kokuka Courageous a également subi une première attaque de torpilles qui a créé une brèche dans la coque, au-dessus de la ligne de flottaison. Au cours des trois heures qui ont suivi, le Kokuka Courageous a été soumis deux fois à des attaques à la mine-ventouse, ainsi qu’à quelques roquettes de 107mm (probablement lancées à partir d’un bateau d’attaque rapide de classe Seraj-1 du CGRI), ce qui a également incendié le pétrolier. Les deux pétroliers ont d’abord été attaqués au niveau de la salle des machines pour forcer leur arrêt. Les réservoirs principaux ont ensuite été visés à plusieurs reprises jusqu’à provoquer un incendie hors de contrôle.

L’équipage à majorité russe du Front Altair a été secouru par un navire iranien et remorqué vers un port voisin en Iran. L’équipage à majorité philippine du Kokuka Courageous a été secouru par des remorqueurs locaux, puis remis au destroyer USS Bainbridge. Téhéran a continûment souligné que les 44 membres d’équipage des deux pétroliers avaient été secourus par la Marine iranienne et leurs autorités de sécurité.

L’analyse initiale des experts sur les attaques suggère fortement une opération de niveau professionnel. « Ces attaques semblent bien planifiées et coordonnées », ont écrit des experts du transport maritime dans les États du Golfe. Ils ont remarqué que les deux pétroliers avaient été touchés d’abord à proximité de la salle des machines et c’est ainsi qu’ils avaient donc été stoppés. Ils ont ensuite été soumis à de fortes explosions au niveau de la ligne de flottaison ou sous celle-ci. De telles explosions ont probablement été causées par des mines-ventouses semblables à celles utilisées à Fujairah le 12 mai 2019. L’USS Bainbridge a également signalé avoir vu « une mine-ventouse non explosée sur le flanc d’un des navires attaqués dans le golfe d’Oman ». Le lendemain, un UAV américain a repéré un navire d’attaque rapide de classe Zulfiqar du CGRI qui approchait du pétrolier, puis l’équipage a retiré de la coque une mine non détonée. Les experts en ont conclu qu’un « acteur étatique est responsable » de l’attaque.

Selon toute vraisemblance, l’attaque a été menée par des membres de la Force spéciale Sepah de la Marine, une unité indépendante Takavar de la Marine du CGRI, et/ou des jihadistes chiites étrangers formés par eux. Les attaquants opéraient depuis le port militaire de Bandar-e-Jask dans la province d’Hormozgan au sud de l’Iran. Le vaisseau-mère des assaillants de Fujairah aurait quitté Bandar-e-Jask, où une base navale du CGRI s’est installée en 2008. Plusieurs années après, elle a été agrandie pour abriter le quartier général du 2ème district naval de la Marine iranienne. Bandar-e-Jask est la base d’une unité des sous-marins de poche Ghadir du CGRI et d’une grande variété de bateaux d’attaque rapide du CGRI (y compris les classes Seraj-1 et Zulfiqar) ainsi que des UAV à longue portée utilisés pour les opérations au-dessus du Golfe persique. Les sous-marins de poche de classe Ghadir sont équipés de missiles mer-mer Jask-2 et de torpilles Valfajr (qui auraient pu être utilisées pour attaquer les deux pétroliers).

Dès le début, la couverture médiatique de l’incident a été importante.

Les premiers reportages ont été diffusés assez rapidement sur le réseau iranien Al-Alam News Network qui diffuse en arabe et couvre toute la péninsule arabique. Al-Alam a signalé que deux « pétroliers géants » avaient été « attaqués », que « deux explosions » avaient eu lieu et que les pétroliers étaient en flammes. Ces reportages ont ensuite été repris par les médias iraniens de langue persane : d’abord Tasnim News, une chaîne affiliée au CGRI, puis Press TV, qui diffuse en plusieurs langues dans le monde. Ce n’est qu’alors que les médias du Moyen-Orient et du monde entier ont commencé à prêter attention à l’attaque.

Par la suite, le représentant de Téhéran a commencé à se pencher sur la question et a averti l’Arabie saoudite et les États du Golfe de ne pas attribuer trop vite l’attaque à l’Iran : « Tous les États régionaux devraient veiller à ne pas se laisser piéger par la tromperie de ceux qui bénéficient de l’instabilité dans la région », a déclaré le porte-parole du gouvernement iranien Ali Rabie. « Le gouvernement iranien est prêt pour la sécurité et la coopération régionale afin de garantir la sécurité, y compris sur les voies navigables stratégiques. »

L’attaque des pétroliers dans le golfe d’Oman ne peut être envisagée comme un acte isolé.

Ils font partie d’une politique globale contre l’Arabie saoudite et les États du Golfe, et ont été planifiés au lendemain des attaques contre les ports iraniens. Au début d’avril, un plan de guerre en trois phases a été élaboré sous l’égide du Major-général Qassem Soleimani afin de priver l’Occident de l’accès au pétrole de la péninsule arabique au cas où les sanctions américaines persistaient et où l’Iran ne pouvait plus vendre son pétrole.

La première phase consiste dans la démonstration de la détermination et la puissance de l’Iran ; la seconde, dans le naufrage de pétroliers transportant du pétrole d’Arabie saoudite et des États du Golfe, ainsi que dans le verrouillage du détroit d’Ormuz ; la troisième dans la destruction de toute l’infrastructure pétrolière et gazière de la péninsule arabique. À la fin d’avril 2019, le Major-général Mohammed Hossein Bagheri a fait allusion à la détermination iranienne : « Si notre pétrole ne traverse pas le Détroit, le pétrole des autres ne passera pas non plus », a prévenu M. Bagheri. L’attaque de Fujairah et celle du Golfe d’Oman correspondaient aux phases 1 et 2 du plan de Soleimani. La troisième est à venir.

L’attaque contre le navire japonais Kokuka Courageous était fortuite parce qu’elle s’est produite juste au moment où le Premier ministre japonais Shinzo Abe visitait Téhéran afin de convaincre les dirigeants que Donald Trump envisageait sérieusement des négociations globales avec l’Iran. Le 13 juin 2019, Abe a rencontré l’ayatollah Seyyed Ali Khamenei, qui prête son ton sévère aux politiques de l’Iran.

Après quelques plaisanteries, Abe a dit à Khamenei que l’objectif premier de sa visite était de transmettre un message spécial du Président Trump : « J’aimerais vous transmettre un message du président des États-Unis », a annoncé Abe à Khamenei. Khamenei a alors explosé et a expliqué à Abe que sa mission était vouée à l’échec depuis le début : « Nous ne doutons pas de votre bonne volonté et de votre sérieux, mais en ce qui concerne ce que vous avez dit du président des États-Unis, je ne vois pas en quoi Trump, en tant que personne, mérite d’échanger des messages. Je n’ai pas de réponse à lui donner et je ne lui en donnerai donc pas », a répliqué Khamenei.

Khamenei s’est alors penché sur la question nucléaire, rappelant la fausseté de sa propre fatwa interdisant les armes nucléaires. Néanmoins, il a souligné que les États-Unis ou l’UE n’avaient pas leur mot à dire quant à savoir si l’Iran devait ou non avoir des armes nucléaires : « Nous sommes contre les armes nucléaires et ma fatwa interdit leur développement. Cependant, vous devez savoir que si nous décidons de développer des armes nucléaires, les États-Unis n’y pourront rien », a déclaré Khamenei.

Selon l’agence de presse Mehr, Abe a livré cinq demandes spécifiques de Trump à Khamenei. Mehr a cité les cinq demandes de Trump et les réponses directes du Guide suprême à celles-ci :

« Trump : Les États-Unis n’ont pas l’intention de changer le régime en Iran.

Khamenei : C’est un mensonge car si les États-Unis pouvaient faire cela ils le feraient, mais ils en sont incapables.

Trump : Nous voulons renégocier les questions nucléaires.

Khamenei : L’Iran a tenu des pourparlers avec les États-Unis pendant cinq ou six ans sur les questions nucléaires et est arrivé à une conclusion, mais les États-Unis se sont retirés de l’accord. Il n’est pas raisonnable de renégocier avec un pays qui a ruiné tous ses accords.

Trump : Les États-Unis cherchent à empêcher l’Iran de se doter d’armes nucléaires.

Khamenei : Nous sommes en désaccord avec les armes nucléaires que j’ai déclarées haram dans une fatwa mais vous devriez savoir que si nous voulions fabriquer des armes nucléaires les États-Unis ne pourraient pas nous empêcher.

Trump : Les États-Unis sont prêts à entamer des négociations honnêtes avec l’Iran.

Khamenei : Nous n’y croyons pas, puisque les négociations honnêtes sont éloignées des préoccupations d’une personne comme Trump. L’honnêteté est rare parmi les dirigeants américains.

Trump : La tenue de pourparlers avec les États-Unis permettra à l’Iran d’améliorer son sort.

Khamenei : Sous la miséricorde de Dieu, nous améliorerons notre sort sans avoir de négociations avec les États-Unis et malgré les sanctions imposées. »

L’autre rencontre importante du premier ministre Abe a eu lieu avec le Président Rouhani. Selon M. Rouhani, ils ont parlé de « stabilité et de sécurité de la région ». Plus important encore, Abe a répété que le Japon demeurait intéressé par l’achat de pétrole iranien malgré les sanctions : « La volonté du Japon de continuer à acheter du pétrole de l’Iran et de stimuler la coopération financière, scientifique et culturelle sera une garantie de développement de nos liens », a répondu M. Rouhani.

En fin de compte, la Russie et la RPC ont été les principaux bénéficiaires à long terme de la crise qui couve dans le golfe Persique.

Vladimir Poutine et Xi Jinping étaient à Bichkek, en République de Kirghizie, le 14 juin 2019, pour le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), auquel Rouhani participait aussi. Après l’attaque sur les pétroliers, l’attention des États-Unis s’est de nouveau concentrée sur le Golfe persique et loin de la confrontation croissante avec la RPC et la Russie.

Pendant ce temps, Poutine et Xi, à Bichkek, renforçaient considérablement la Sphère eurasienne et la Nouvelle Route de la Soie. La gestion par les États-Unis de la guerre commerciale et tarifaire contre la RPC et de la crise du golfe Persique, comme l’a expliqué Rouhani, a convaincu le Premier ministre indien Narendra Modi et les dirigeants d’Asie centrale présents de resserrer leurs liens avec la Russie et la RPC. L’OSC a également été enthousiasmée par la décision, annoncée par Xi Jinping, de détourner d’importants fonds d’investissement chinois des États-Unis vers l’Asie centrale et vers la Nouvelle route de la soie. En effet, les représentants de la Russie et de la République populaire de Chine ont défini la réunion Xi-Poutine-Modi de Bichkek comme « essentielle à la refonte de l’ordre mondial » et comme une défaite majeure de la tentative faite par les États-Unis de dominer le prochain sommet du G20 à Osaka, au Japon.

Pendant ce temps, Téhéran continue de préparer une escalade. Le 14 juin 2019, le Ministre iranien du renseignement, Mahmoud Alavi, a dirigé une délégation de haut niveau à Damas, où il a rencontré des dirigeants d’organisations terroristes palestiniennes, du Hezbollah et d’autres factions chiites djihadistes. Lors de la réunion, les dirigeants palestiniens ont souligné le « travail interconnecté des forces et des pays de l’axe de résistance dans la région de manière à affronter les plans et les menaces qui ciblent l’Iran, la Syrie, la Palestine et le Liban ». Et en effet, de hauts responsables du renseignement égyptien affirment maintenant que le lancement récent de roquettes en provenance de la bande de Gaza a été mené par des « éléments locaux » en relation avec les « attaques contre des pétroliers dans le golfe Persique ».

Pendant ce temps, le commandant de Qods, Qassem Soleimani, continue de voyager clandestinement à travers le Moyen-Orient, et prépare ses forces amples et croissantes, à la fois iraniennes et tierces, à un conflit direct avec les États-Unis et leurs alliés si Khamenei en donne l’ordre.

Yossef Bodansky

Yossef Bodansky, directeur de recherche à l’International Strategic Studies Association (ISSA) et rédacteur en chef des publications Defense & Foreign Affairs. [A ne pas confondre avec Foreign Affairs, le think-tank bien connu, NdSF]

Selon Wikipedia, Yossef Bodansky (né en Israël) est un politologue israélo-américain qui a été directeur du Groupe de travail du Congrès sur le terrorisme et la guerre non conventionnelle de la Chambre des représentants des États-Unis de 1988 à 2004. Il est également directeur de recherche de l’International Strategic Studies Association et a été chercheur invité à la Paul H. Nitze School of Advanced International Studies (SAIS) de l’Université Johns Hopkins. Dans les années 1980, il a été consultant principal au ministère de la Défense et au département d’État.

Note du Saker Francophone

Cette analyse est à prendre avec les précaution d'usage de la part d'un analyste si proche de milieux influents de la politique Américaine. Cela permet aussi de porter un éclairage sur oilprice.com qui n'est pas qu'un simple blog parlant de pétrole.

Traduit par Stünzi pour le Saker francophone

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