Histoire de l’Amérique du Sud 1/2


Par Andrew Korybko – Le 30 mai 2017 – Source geopolitica.ru

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Comprendre l’histoire de ce continent, ainsi que son importance géostratégique au niveau mondial, apporte des clés de compréhension : pourquoi l’ensemble de ce continent est aussi exposé aux guerres hybrides, et quelles sont les motivations des USA à porter ce genre de conflits asymétriques. Nous n’allons pas ici passer en revue tous les détails historiques du continent, mais plutôt décrire la fresque qui permettra au lecteur d’inscrire les événements récents en Amérique du Sud dans leur continuité historique. De même, le présent travail n’expliquera pas la place de l’Amérique du Sud et de chacun des états qui la composent dans les vues stratégiques de chaque grande puissance, mais indiquera l’importance géostratégique du continent dans l’ordre multipolaire mondial en émergence. Nous décrirons également comment chaque pays du continent interagit avec son environnement territorial.

Nous ouvrirons donc ce premier texte avec une histoire en avance rapide de l’Amérique du Sud sur la période précédant la Guerre froide, et un second texte s’intéressera aux développements les plus notables qui ont suivi. Le lecteur doit capter l’essence de l’histoire de ce continent, qui permet la compréhension de sa situation stratégique élargie de nos jours ; le passé et l’histoire ont ici comme ailleurs une influence directe sur les enjeux stratégiques actuels. Ajoutons que le présent travail ne vise pas à l’exhaustivité, et que le lecteur intéressé par le sujet trouvera nombre de sources complémentaires. Notre objectif dans ce passage en revue introductif est de familiariser le lecteur avec la situation passée et présente en Amérique du Sud, continent comparable à nul autre, et de paver le chemin à l’analyse détaillée qui suivra dans le chapitre suivant.

Les limites − en étendue comme en profondeur − dans lesquelles ce travail est présenté étant posées, voici les événements historiques les plus significatifs dans le modelage de l’identité de l’Amérique du Sud en tant que continent et en tant que bloc géopolitique contemporain :

L’Ibérie divise le « Nouveau Monde »

Presque tout le monde le sait, mais juste au cas où, l’Amérique du Sud est partagée en deux moitiés hispanophone et lusophone, ou pour le dire autrement, les pays pratiquant l’espagnol, et celui qui pratique le portugais (c’est à dire le Brésil, qui occupe quasiment la moitié du continent, en taille comme en population). Les autres puissances colonisatrices − Royaume Uni, France, Hollande − s’étaient accaparé les territoires des Guyanes [dont la Guyane française, restée territoire français, mais aussi le Guyana qui reste membre du Commonwealth, et le Surinam, NdT], dans la zone nord-est du continent, mais ces conquêtes sont restées géographiquement limitées et isolées physiquement par rapport au reste des événements géopolitiques d’Amérique du Sud. Il est donc beaucoup plus simple de qualifier ce continent comme partage entre les pays ibériques d’Espagne et du Portugal ; même si ces deux pays partagent une grande part de civilisation, ils ont également chacun leur histoire et culture propre, qui les distinguent et ont donc laissé leur marque en terme d’identité sur les deux moitiés d’Amérique du Sud au travers des siècles. Cette histoire finit par contribuer à une rivalité entre le Brésil et autres pays, dans la période suivant l’indépendance, et même si les divergences ont été surmontées en apparence, on trouve des rémanences de méfiance, qui pourraient revenir faire le jeu de démagogues dans les pays hispanophones.

Bolivar et San Martin sauvent l’Amérique du Sud

Les pays hispanophones d’Amérique du Sud doivent leur indépendance aux héros révolutionnaires Simon Bolivar et José de San Martín, qui ont libéré et laissé leur plus grand héritage, respectivement, dans les zones nord et sud du territoire. Les anciennes colonies/vice-royautés furent projetées dans l’incertitude politique après que Napoléon a conquis et occupé l’Espagne [en 1808, NdT] et ces événements mirent en mouvement les longues guerres d’indépendance qui allaient se poursuivre en Amérique du Sud jusqu’aux années 1820, au cours desquelles le Pérou et la Bolivie furent les derniers pays à arracher leur liberté. Chacun de ces deux dirigeants de l’ère indépendantiste a laissé une influence profonde dans le modelage de l’identité des États nouvellement établis en séparation de l’Espagne, et l’histoire récente des relations internationales du continent remonte directement à cette époque. Le Portugal fut occupé de la même manière [par Napoléon, NdT] mais le roi du Portugal traversa l’Atlantique et poursuivit son règne depuis le Brésil. Ce ne fut qu’au début des années 1820 que le Brésil se lança dans sa Guerre d’Indépendance, en émergeant rapidement sous la forme d’Empire du Brésil.

De deux à six États

D’un point de vue géopolitique, il est tout à fait intéressant que deux grands « super États » d’Amérique du Sud ont fini par s’écrouler et donner naissance à six états séparés. Nous parlons ici de deux entités définies anachroniquement par les historiens comme « Grande-Colombie » (simplement appelée République de Colombie à l’époque) et la Confédération péruvio-bolivienne. Le premier émergea comme État unifié en 1821 à l’issue de sa Guerre d’Indépendance, mais s’effondra en 1831 en raison de tensions internes inconciliables. il était formé de  l’Équateur, du Venezuela et la Colombie (cette dernière connut à son tour la sécession du Panama en 1903). Quant à l’autre entité politique, la Confédération péruvio-bolivienne, ses deux parties constituantes commencèrent en tant qu’États indépendants, puis décidèrent de fusionner quelques années, entre 1836 et 1839, mais la fédération fut finalement brisée par le Chili.


Les drapeaux des États issus de la « Grande-Colombie »

Quoique chacun de ces « supers États » n’ait existé que pendant un temps très court, chacun d’eux a marqué d’une empreinte profonde l’identité de ses successeurs. Les États anciennement membres de la « Grande-Colombie », par exemple, ont jusqu’à aujourd’hui des drapeaux qui se ressemblent beaucoup en raison de leur histoire commune, et ont conservé des relations complexes entre eux, en raison des rivalités qui ont pu sortir de leur séparation. Pour ce qui concerne la Confédération péruvio-bolivarienne, les deux pays présentent de nombreuses ressemblances historiques, culturelles et en terme de populations indigènes, qui expliquent pourquoi ils avaient fait le choix de fusionner au départ ; les différences entre eux ont pu se creuser au cours des deux derniers siècles, mais ce qui les rassemble reste plus fort que tout facteur de séparation. Nous verrons plus loin qu’une reconsolidation de ces « super États » est en cours, ou est tentée dans une démarche d’intégration, ce qui soulève à nouveau le sujet de la concurrence entre les deux pays en ce qui concerne l’Équateur moderne.

Buenos Aires face à Brasília

Ce titre « accrocheur » est historiquement inexact, la capitale du Brésil n’étant devenue Brasília qu’en 1960 (c’était précédemment Rio de Janeiro) et la rivalité entre l’Argentine et le Brésil étant bien antérieure, mais l’intention en est de laisser une accroche marquante, résumant l’idée. La compétition entre les deux pays vient de ce qu’ils sont relativement peuplés, sont tous deux prometteurs en termes économiques, et en ce que leur voisinage cristallise la division hispanophone/lusophone, mais la goutte qui allait faire déborder le vase de leur longue (et pourrait-on dire, toujours existante) concurrence fut le sort de l’Uruguay.

Cet État moderne se battit pour arracher son indépendance au Brésil au cours de la guerre de Cisplatine de 1825 à 1828. L’Uruguay ne s’était jamais reconnu comme intégré à l’Empire − lui ayant été greffé de force au milieu des années 1810 − après avoir été pris à la vice-royauté espagnole de Rio de la Plata par Lisbonne. C’est par voie de conséquence que les Provinces-Unies du Río de la Plata, principal État successeur de la vice-royauté et prédécesseur de ce qui allait devenir l’Argentine, décidèrent d’aider les Uruguayens dans leur guerre d’indépendance contre le Brésil et, par la suite, continuèrent d’interférer dans les affaires internes du pays au cours de sa guerre civile.

Les détails éclairant cette période complexe ne sont pas très pertinents pour expliquer l’état actuel des choses, nous préciserons donc simplement que Buenos Aires ne s’unifia et ne se stabilisa que dans les années 1860 et que ce « démarrage relativement tardif » s’explique partiellement par la montée rapide du Brésil comme puissance dominante sur le continent à cette période. Quoi qu’il en soit, les deux pays voisins ont toujours conservé des relations difficiles depuis leur guerre par procuration en Uruguay et ce conflit larvé a constitué un facteur géopolitique constant depuis cette époque, avec ses hauts (le Mercosur) et ses bas (course aux dreadnoughts en Amérique du Sud du début du XXe siècle [une course aux armements navals − le dreadnought était alors un cuirassé révolutionnaire, NdT]).

Mise à bas du Paraguay

La guerre la plus sanglante dans l’histoire de l’Amérique du Sud fut la guerre de la Triple-Alliance, souvent appelée guerre paraguayenne, qui vit − comme le suggère son nom − une triple alliance composée de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay envahir et défaire le Paraguay dans ce qu’on décrirait aujourd’hui comme un conflit génocidaire de destruction totale. On peut simplifier les origines de la guerre ainsi : le dirigeant paraguayen Francisco Lopez essaya de sortir son pays de son statut d’État enclavé, voulant lui ouvrir l’accès à la mer au travers d’une alliance avec la faction qui perdit la guerre uruguayenne de 1864-1865, si bien que les gagnants du conflit uruguayen s’allièrent avec l’Argentine et le Brésil contre l’État révisionniste, qui les « menaçait » tous.

Pour résumer ce tragique chapitre de l’histoire, le Paraguay sortit de la guerre avec une population réduite à moins de la moitié par rapport à avant le conflit, subissant la mort d’au moins 90% de sa population masculine. Au lieu de rayer le Paraguay de la carte et de se partager ses territoires, le Brésil et l’Argentine, les deux grands rivaux d’Amérique du Sud, laissèrent perdurer l’État vaincu et l’utilisèrent depuis lors comme zone géopolitique tampon entre eux. Cette guerre fut la vitrine de la puissance et du rôle montant des forces militaires brésiliennes, qui allaient ensuite mener un coup d’État pro-républicain contre l’Empereur [du Brésil] en 1889 ; elle renforça également l’aversion paraguayenne pour l’Argentine, qui ne voyait historiquement son voisin moins grand que comme une « province rebelle ».

En fin de compte, le conflit renforça le patriotisme paraguayen et le sens de la nation qui se révélèrent précieux pour la victoire du pays contre la Bolivie, dans la guerre du Chaco de 1932-1935, alors que le Paraguay n’était vraiment pas présagé comme gagnant du conflit. C’est également pour cela que les Paraguayens ont gardé une identité très forte jusqu’à ce jour, et restent méfiants vis à vis de