Amérique du sud : l’affrontement des blocs


Par Andrew Korybko – Le 26 juin 2017 – Source geopolitica.ru

VenezuelaArgentineBrésil

La dernière partie de la revue géopolitique sud-américaine consiste en un examen détaillé de ce que l’auteur a nommé « L’affrontement des blocs ». Il fait référence à la compétition encouragée par les USA entre l’Alliance Pacifique et le Mercosur pour prendre les rênes du continent. L’état contemporain de la bataille est très différent de ce qu’il fut au départ, les rivalités se sont exacerbées et les rôles de part et d’autre semblent être en cours d’inversion de manière intéressante. C’est ce que nous allons voir dans ce chapitre avec l’idée de fond d’étudier les dynamiques géopolitiques des relations Alliance Pacifique-Mercosur de 2012 à fin 2016. Cette étude va nous permettre d’éclairer et de mieux comprendre la stratégie générale américaine vis à vis de l’Amérique du sud ainsi que les opportunités possibles pour l’ordre mondial multipolaire émergent.

La première partie du présent chapitre couvre les généralités structurelles de l’Alliance Pacifique, du Mercosur et de l’Amérique du Sud (tenant lieu de rappel  afin que le lecteur ait bien en tête l’image générale) après toutes les analyses spécifiques du chapitre précédent. Dans la suite, nous détaillerons les moments historiques les plus notables de l’« affrontement des blocs » en reliant leur importance vis à vis des objectifs généraux recherchés par les USA. Nous parlerons entre autres des dernières réactions décidées par la Chine, qui ont préservé la fenêtre multipolaire en Amérique du Sud et des conséquences de ces changements sur les plans originels des USA. Pour conclure, nous aborderons l’état des affaires courantes en Amérique du Sud ainsi que l’inversion surprise qui est en train de se produire dans la compétition qui se déroule à l’échelle du continent.

Fiche d’information conceptuelle

Le schéma global d’intégration régional a progressé de manière impressionnante en Amérique du Sud depuis la conceptualisation d’Unasur en 2004. Les trois étapes fondamentales qui ont rendu possible l’idée d’une consolidation continentale sont la défaite des gouvernements de droite pro-USA dans les années 1980, l’accord de commerce de 1985 entre l’Argentine et le Brésil et la création en 2000 de l’Initiative d’intégration de l’infrastructure de la région sud-américaine [Iniciativa para la Integración de la Infraestructura Regional Suramericana – IIRSA , NdT]. Ces changements ont compté, respectivement, en ce qu’ils ont libéré les pays sud-américains du niveau d’influence le plus fort de la part des USA auquel ils avaient été exposés, réduit les probabilités que la rivalité historique entre Argentine et Brésil ne déstabilise les trois pays qui les séparent (Bolivie, Paraguay et Uruguay) et mis le continent sur la voie d’une intégration transnationale et mutuellement bénéfique des infrastructures. Si chacune de ces trois évolutions n’avait pas eu lieu, l’Unasur n’aurait probablement jamais vu le jour et les perspectives d’intégration continentale se seraient montrées infiniment plus compliquées qu’elles ne le sont à ce jour.

On peut voir l’établissement de deux blocs dominants sur le commerce sud-américain comme une étape institutionnelle vers la consolidation du continent. Le Mercosur fut le premier à voir le jour en 1991 suivi plus de 20 ans après par l’Alliance Pacifique en 2012. Ces deux organisations/institutions peuvent être considérées comme représentatives des intérêts géopolitiques atlantique et pacifique du continent. Au départ, le Mercosur ne comptait que l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, mais il a été rejoint de manière controversée par le Venezuela en 2012, année où la Bolivie a présenté sa candidature, le groupe l’ayant refusée jusque 2015 (et à ce jour, la Bolivie n’est toujours pas membre à part entière). En résumé, l’ascension du Venezuela − étant survenue peu de temps après la suspension du Paraguay suite à son « coup d’État constitutionnel » de 2012 (nous y reviendrons plus loin dans le présent chapitre)− a présenté des problèmes. Asuncion allègue que cet événement rend irrégulière l’appartenance de Caracas au groupe, d’où la crise politique de la deuxième moitié de 2016 pour savoir si le Venezuela peut légalement prendre la présidence tournante du groupe. L’observateur avisé aura noté que 2012 est justement l’année de la mise en œuvre de l’Alliance Pacifique, comprenant le Mexique, la Colombie, le Pérou et le Chili.

Les cartes

Voici une carte illustrant simplement la couverture quasi totale du continent par les deux blocs, elle montre également que la Bolivie n’est pas encore membre du Mercosur et que le Venezuela en a récemment été suspendu (point qui sera discuté plus loin) :

Comme nous l’avons conclu au chapitre précédent, la Bolivie constitue le cœur géostratégique incontestable de l’intégration sud-américaine ce qui explique que le Mercosur était bien content d’intégrer ce pays. Il faut comprendre le ressenti historique très important qui existe toujours en Bolivie après l’annexion par le Chili de ses territoires en bordure du Pacifique à la fin du XIXe siècle ; ces ressentiments font que Sucre [capitale constitutionnelle de la Bolivie, alors que La Paz héberge le gouvernement, NdT] n’accepterait jamais de rejoindre la même alliance de libre-échange que Santiago si elle pouvait prendre une autre option (c’est au demeurant ce qu’elle a fait en rejoignant Mercosur) et verrait des réactions de révolte et de changement de régime de la part de sa population si cela arrivait. Souvenons-nous qu’en 2003, alors que le gouvernement de Bolivie avait prévu de vendre son gaz naturel au monde en prenant le Chili comme intermédiaire, les bolivariens était tellement furieux qu’ils avaient lancé ce que les médias mainstream avaient appelé la « Guerre du gaz » qui avait elle-même fini par amener à l’élection révolutionnaire du président actuel Evo Morales fin 2005. Il est donc tout à fait sensé de penser que la Bolivie restera durablement plus loyale au Mercosur qu’à l’Alliance Pacifique même si la possibilité existe que le pays se positionne pragmatiquement comme « pont » entre les deux organisations.

C’est d’ailleurs bien ce que la Bolivie essaye de dessiner avec le chemin de fer Transocéanique [Trans-Oceanic Railroad – TORR, NdT] qui reliera le pays enclavé à ses voisins brésilien du Mercosur côté Atlantique et péruvien de l’Alliance Pacifique à l’ouest. Gardons à l’esprit que TORR est un projet assez jeune, dont l’annonce ne remonte qu’à 2015 et dont les premiers plans ne traversaient pas du tout la Bolivie qui n’y a été intégrée qu’au deuxième semestre 2016. Il est donc trop tôt pour considérer TORR comme objet d’analyse dans l’extrapolation des objectifs stratégiques des USA dans l’« affrontement des blocs » jusqu’à cette date, mais a contrario TORR est entré dans le centre de toute analyse à l’échelle continentale menée depuis lors. Pour rafraîchir la mémoire du lecteur, nous avions expliqué dans le dernier chapitre que TORR relie ce qu’on décrivait jusqu’alors comme zone centrale de l’Amérique du Sud. Voici une copie de la carte publiée à l’époque pour illustrer le découpage du continent en trois zones géostratégiques :

Il est notable que chaque état membre de l’Alliance Pacifique fait partie d’une zone géostratégique distincte, alors que la plupart des états membres du Mercosur est concentrée dans le sud du continent. De manière simpliste, on peut identifier trois paires de pays qui constituent autant de ponts entre les différences géographiques qui séparent les deux blocs :

Analyse

L’axe Pérou-Bolivie est actuellement le plus stable et prometteur des trois,  évidemment et notablement en raison de la grande et ancienne proximité culturelle de ces deux pays ainsi que de leurs rôles dans le projet TORR. Pour le binôme Colombie-Venezuela, il est peu probable qu’une quelconque intégration entre les deux se produise sauf si le gouvernement chaviste venait à être destitué par la guerre hybride soutenue par les USA − ce qui constitue une raison de plus pour laquelle cette guerre est un facteur crucial par les temps qui courent. Si Maduro ou l’un de ses potentiels successeurs peut préserver le pouvoir au sein du pays, les probabilités de voir la « Grande Colombie » s’établir dans un cadre géostratégique concret seront très diminuées ; et de la même manière, l’opposé serait vrai si le gouvernement chaviste venait à être renversé. Pour la troisième paire dans la zone sud, les relations commerciales entre l’Argentine et le Chili ont toujours été sous-optimales, comme en héritage de la rivalité et de la défiance qui existent entre les deux pays même si les réseaux de développement Capricorn (de l’IIRSA), Mercosur-Chili et l’intégration des Andes du Sud pourraient proposer une base solide pour améliorer les liens du gouvernement de droite de Buenos Aires avec son voisin de l’ouest.

Un balayage superficiel laisse à penser que l’Alliance Pacifique détient toutes les cartes en Amérique du Sud. Les économies du Mercosur n’ont pas d’accès par la terre au Pacifique à moins de passer par les pays de l’Alliance Pacifique ce qui avec le recul pourrait avoir été un coup de génie géopolitique de la part des stratèges de cette dernière alliance. En considérant que l’Alliance Pacifique a originellement démarré comme bloc de commerce néo-libéral très affilié aux USA et que l’Opération Condor 2.0 au Brésil (voir plus loin) de Washington a si bien réussi au Mercosur, on comprend pourquoi les observateurs pourraient penser que le monde unipolaire reste très en avance du monde multipolaire dans les affaires d’Amérique du Sud. Mais la vérité est que l’influence de la Chine et de TORR a bouleversé ce qui aurait été le paradigme dominant et a créé une situation stratégique où les rôles se sont inversés entre le Mercosur et l’Alliance Pacifique.

Pour pleinement saisir pourquoi et comment on en est arrivé à ce retournement, le lecteur doit d’abord se familiariser avec l’objectif initial que les USA avaient en tête quand ils ont encouragé l’« affrontement des blocs » ce qui nécessite un bref rappel historique de l’histoire récente de la compétition sur ce continent.

L’agression américaine

Ambitions stratégiques

Comme mentionné dans l’introduction au présent chapitre, l’Amérique du Sud se dirige vers une intégration à l’échelle continentale et ce processus ne semble pas présenter un risque proche – ou même plus lointain – de retomber. Le résultat inévitable d’unifier une aussi grande zone territoriale que l’Amérique du Sud est que deux blocs de commerce, définis géographiquement, ont pris forme de manière naturelle : le Mercosur Atlantique et l’Alliance Pacifique. Le Mercosur a commencé à se présenter comme acteur géopolitique mondial après la montée du Brésil dans les BRICS au milieu des années 2000, en concurrence avec la Marée Rose (socialiste) qui montait également à travers le continent. Les révolutions électorales de gauche/socialistes ont été concentrées surtout dans les états du Mercosur et n’ont pas eu d’impact significatif sur la Colombie, le Pérou ou le Chili. Les USA savaient donc que le temps était venu de solidifier les pratiques commerciales néo-libérales de ces trois pays et d’institutionnaliser leur opposition économique systémique face au Mercosur axé à gauche. Cette pensée consistait à tenter de sauver ce qui restait d’influence des USA sur l’Amérique du Sud et d’établir une base suffisamment solide pour lancer leur contre-offensive continentale au travers de l’Opération Condor 2.0.

Le premier chapitre du livre s’étendait plus en détail sur les desseins stratégiques généraux des USA en Amérique du Sud, mais pour les résumer brièvement, Washington viserait dans l’idéal à rétablir son influence hégémonique sur l’hémisphère ouest au travers d’un bloc allié qui pourrait grandement simplifier sa gestion en mode « tirer les ficelles ». Cependant, pour arriver à ce but, les USA doivent non seulement neutraliser mais aussi démanteler ou s’emparer du Mercosur et leur meilleure chance d’y parvenir est l’approche conjuguée de l’Alliance Pacifique néolibérale et de l’Opération Condor 2.0. Dans la vision de Washington, l’Alliance Pacifique pourrait servir de fondation au développement du continent et pourrait tenir lieu d’aimant auquel les membres du Mercosur pourraient venir se rattacher et ainsi, venir rejoindre la zone d’influence américaine. La restauration de gouvernements pro-américains − de droite et anti-socialistes dans les pays du Mercosur, une initiative concurrente − vise également à ramener les états membres dans le giron de l’Alliance Pacifique, faisant au passage toutes les concessions qui s’avéreraient nécessaires pour approfondir l’intégration continentale sous l’égide l’Unasur et l’IIRSA.

L’objectif final que les USA voulaient originellement atteindre était que l’Amérique du Sud marche sur les traces de l’Union Européenne, puis entre dans un accord de commerce du style du TTIP [un autre acronyme du célèbre TAFTA – Transatlantic Free Trade Area, NdT] nommé FTAA (« Free Trade Area of the Americas ») que l’auteur nommerait aujourd’hui FTAA 2.0 puisque la première tentative a échoué. Mais l’élection de Donald Trump a complètement changé la donne : la nouvelle administration américaine est opposée aux larges accords commerciaux de ce genre et lui préfère les accords bilatéraux avec des pays importants sélectionnés. Dans ce cas précis, les USA se contenteraient de maintenir les accords de libre-échange déjà en vigueur avec les quatre membres de l’Alliance Pacifique (et même son bientôt cinquième membre, le Costa Rica) et ne les élargiraient pas dans un format multilatéral. Washington prendrait également des postures plus décisives pour sceller des accords similaires avec l’Argentine et le Brésil. Des négociations sont d’ailleurs en cours précisément avec le Brésil et remontent curieusement à l’époque de la présidence Dilma Rousseff. Ces deux buts sont atteignables, car il est peu probable qu’on voie l’Alliance Pacifique ou le Mercosur fusionner en une seule entité économico-politique de sitôt, quelle que soit l’influence que la première exerce sur le second.

Étape par étape

Paraguay

Dans le déroulement de la stratégie de l’ère Obama de fragiliser le Mercosur de l’intérieur et de le rendre plus vulnérable à l'(ancienne) influence économique institutionnelle pro-américaine en provenance de l’Alliance Pacifique, les USA ont lancé le premier coup d’état réussi depuis la fin de la guerre froide. Le « coup d’État constitutionnel » de 2012 au Paraguay renversa rapidement le président de gauche démocratiquement élu et légitime au profit d’un réactionnaire de droite. La réponse du Mercosur fut naturellement de suspendre l’appartenance du Paraguay à ses rangs et d’utiliser le calendrier opportun pour accepter le Venezuela dans le groupe. Le Paraguay s’était précédemment opposé à l’admission du Venezuela mais comme Asunción était suspendu à ce moment-là, les autres membres « assouplirent quelque peu les règles » vers une zone de moralité grise et laissèrent Caracas adhérer. Même si on peut défendre ce choix comme « bien intentionné » le résultat en fut une bombe à retardement qui explosa à la mi 2016. Nous repasserons bientôt sur ces détails.

Outre un résultat d’admission controversée du Venezuela au Mercosur après la suspension du Paraguay de cette même organisation, le « coup d’État constitutionnel », dans ce pays enclavé, eut également comme conséquence son rapprochement avec l’Alliance Pacifique. L’auteur a écrit à ce sujet de manière détaillée dans un article d’opinion à l’été 2014 publié sur RT et dont le titre était « Le Paraguay et la machination trans-Pacifique pour diviser l’Amérique du Sud ». Cet article disait, en substance,  que le gouvernement réactionnaire de droite nouvellement établi au Paraguay s’ouvrait à l’Alliance Pacifique dans un jeu d’enchères pour démontrer au Mercosur qu’il disposait d’autres choix. D’un point de vue général, ces événements ont démontré la vulnérabilité du bloc à une dissolution interne causée par les intérêts propres de l’un ou l’autre de ses membres et, en reconsidérant ces événements, ceux-ci présagèrent en quelque sorte l’attitude qu’auraient plus tard les gouvernements de droite en Argentine et au Brésil. La principale différence entre 2012 et 2016 reste que la première période ne vit qu’un seul membre « rebelle »/suspendu se tourner vers les fondamentaux de droite et s’employer à diviser le bloc, alors que les années suivantes montrent la plus grande partie dudit bloc osciller à ce rythme, repositionnant par conséquent le groupe dans une transformation fondamentale.

L’Opération Condor 2.0

Cette grande opération de changement de régime a été exhaustivement décrite dans les chapitres précédents, mais nous en reparlons ici une nouvelle fois pour rappeler au lecteur l’importance qu’elle a pu prendre dans la transformation géopolitique de l’Amérique du Sud. Le pré-conditionnement structurel que les USA avaient établi en vue d’influencer les élections argentines et le « coup d’État constitutionnel » auquel ils contribuèrent au Brésil ont été le moment décisif qui amena à l’émergence de deux états disposant de gouvernements pro-USA, de droite dans deux des pays les plus important géo-économiquement d’Amérique du Sud. Si seulement un seul de ces deux complots avait fonctionné, les USA auraient pu se résoudre à monter les gouvernements opposés de droite et de gauche de part et d’autre l’un contre l’autre, fissurant ainsi le Mercosur, mais à présent que les deux État sont du même « côté » idéologique, Washington peut avancer en réinventant complètement l’organisation dans son ensemble, et l’aligner sur les principes de commerce néolibéraux de l’Alliance Pacifique (que ce soit dans les faits ou dans la lettre).

Le Venezuela, se retrouvant isolé comme seul gouvernement sincèrement de gauche membre du Mercosur (en laissant de côté la Bolivie, qui n’est pas encore membre à part entière) vit son appartenance suspendue afin de l’empêcher de nuire aux desseins décrits ci-avant. La Bolivie, quand elle finira par adhérer au Mercosur, se montrera probablement beaucoup plus souple au « nouvel ordre »  du Mercosur que le Venezuela, pour la simple et bonne raison qu’elle a besoin de cette alliance pour survivre. Le Brésil, géant du Mercosur, dépendra de la Bolivie à cause de son positionnement irremplaçable sur la voie du TORR, si bien qu’il est peu probable qu’il tentera de perturber le nouveau membre. L’Argentine, quant à elle, pourrait être plus réticente à accepter l’adhésion du gouvernement socialiste bolivien car elle n’est pas, contrairement au Brésil, partie prenante à la réussite du pays ; ceci pourrait provoquer un début de fracture dans l’organisation entre Brasília et Buenos Aires.

Cependant, l’un dans l’autre, on peut prédire que la stratégie des USA sera de conserver le Mercosur uni, sous contrôle de la droite, pour transformer ce bloc en entité commerciale alignée avec l’Alliance Pacifique, s’appuyant sur une guerre hybride au Venezuela pour « isoler » la République bolivarienne, et brandir ensuite l’épée de Damoclès de la guerre hybride au dessus de la Bolivie pour garder le Brésil dans les rangs.

Vaincre le Venezuela

Le dernier acte en date de la stratégie des USA contre le Mercosur a été de mener une guerre hybride sans fin contre le Venezuela, puis de retourner ses anciens alliés contre lui dans l’objectif d’« isoler » la République bolivarienne et d’augmenter les pressions asymétriques sur son gouvernement. Il est notoire que le Venezuela a été victime de Révolution de Couleur et de techniques de guerre non conventionnelles depuis l’époque de Chavez, et même si l’intensité de ces événements a flué et reflué, ils n’en sont pas moins restés un facteur constant des relations USA-Venezuela. Les USA détestent le caractère iconique de la révolution du Venezuela dans l’hémisphère et son rôle de porte drapeau dans la Marée Rose de la décade précédente, mais plus important encore, Washington lorgne sur les réserves de pétrole de la ceinture de l’Orénoque, sous contrôle de Caracas, qui ne sont rien moins que les plus grandes réserves mondiales. En installant un gouvernement de droite à la tête du pays, les USA pourraient disposer d’un contrôle par procuration sur ses réserves, et faire usage de leur influence sur Caracas pour s’ingérer dans l’accès de la Chine à ces ressources. Pour arriver à ces fins, il faut cependant que la guerre hybride réussisse à vaincre le gouvernement révolutionnaire bolivarien.

Il y a matière à mener une étude complète et séparée sur la guerre hybride menée par les USA contre le Venezuela, mais outre les tactiques directes de changement de régime mises en œuvre par les leviers que sont les Révolutions de Couleur et les guerres non conventionnelles, les USA mènent également un conflit intense dans les domaines économique, institutionnel, et autres envers ce pays. Il est pertinent de mentionner dans le cadre d’étude de l’Amérique du Sud et son dernier chapitre « L’Affrontement des blocs » que les nouveaux gouvernements de droite du Mercosur se sont ligués contre le Venezuela et ont exploité le vide légal grâce auquel ce pays était devenu membre de l’alliance au départ. La deuxième moitié de 2016 a été dominée par la controverse sur la présidence du groupe, qui a jeté la tourmente sur le bloc, dès lors que le Paraguay refusa que l’Uruguay ne cède la présidence tournante (à période de six mois) au Venezuela. Le Mercosur est globalement resté sans direction pendant cette période et le scandale atteignit son apogée en décembre, quand le groupe vota la suspension de l’adhésion du Venezuela pour avoir soi-disant violé la « démocratie ». Le vrai motif de cette décision était, quoi qu’il en soit, d’« isoler » le Venezuela et de le soustraire de l’appareil de décision du bloc et ce faisant, les gouvernements pro-USA de la région ne faisaient que jouer le jeu de leur bienfaiteur américain en réalisant la transformation institutionnelle du Mercosur.

Les contre-mesures de la Chine

Il apparaît bien peu probable que le Venezuela réintègre le Mercosur tant qu’il gardera son gouvernement actuel. La suspension du pays du Mercosur constituait une déstabilisation asymétrique, minutieusement élaborée, visant à faire monter le niveau de guerre économique contre le pays et à faciliter la tâche des médias mainstream dans leur guerre d’information dénonçant l’« isolement »  du Venezuela face à ses « alliés ». Aussi longtemps que des gouvernements de droite contrôleront le Mercosur, ou à tout le moins dans les deux centres de pouvoir que sont l’Argentine et le Brésil, il n’y a quasiment aucune chance de voir révoquée la suspension d’un Venezuela chaviste. Si des forces multipolaires revenaient au pouvoir à Brasília et à Buenos Aires, on pourrait envisager qu’elles fassent plier Asuncion et Montevideo en vue de lever la suspension, mais si seulement l’un des deux grands pays passait à gauche et s’opposait à l’autre, on pourrait voir un dangereux début de fracture dans le groupe. L’hypothèse la plus probable est que le Venezuela restera suspendu un temps indéfini, sauf à voir la guerre hybride le mettre à bas et Caracas devrait donc s’attendre à ce que la dernière décision du groupe à son égard soit un bannissement pur et simple, pour une période longue, vague et indéfinie.

Xi Jinping 2014

Alors que les USA s’employaient à planifier et à conduire l’Opération Condor 2.0 et leur tentative énorme de rétablir leur hégémonie sur toute l’Amérique du Sud, la Chine n’est pas restée les bras croisés, même si elle a agit de manière bien plus discrète et multipolaire. Les mouvements charnières de Pékin étant relativement récents, il y a peu à en dire pour l’instant mais on peut les énumérer et en fournir une brève analyse à ce stade. Comme dans d’autres régions du monde, la Chine s’est solidement positionnée comme partenaire commercial de premier plan pour la plupart des pays du continent et en est arrivée au résultat prévisible, qui est que le pouvoir multipolaire rebat les cartes de l’ordre géopolitique établi dans la région et réalise des percées allant à l’encontre des USA. Les détails des relations stratégiques, commerciales et financières entre la Chine et la mosaïque des états sud-américains devrait être regardés de plus près par le lecteur curieux, le but du présent article n’étant pas de relater chaque avancée sur ce front mais de faire part des tendances générales et des événements en instance. Ceci étant dit, il y a trois visites que des hauts représentants chinois ont faites qui méritent d’être mentionnées en connexion avec ces développements :

Le dirigeant chinois a visité l’Argentine, le Brésil, Cuba et le Venezuela en 2014, mettant la lumière sur l’importance de chacun de ces pays pour Pékin pour diverses raisons. L’Argentine et le Brésil, par exemple, constituent des destinations d’investissements pour la capitale chinoise et leurs marchés respectifs constituent des cibles pour les surproductions chinoises, ce qui coïncide parfaitement avec les principes de la vision One Belt One Road. Cuba, de son côté, constitue un point stratégique sur la mer des Caraïbes à tout juste 150 km des côtes américaines et représente un symbole idéologique significatif comme dernier état communiste de l’hémisphère ouest, ainsi qu’un dirigeant très respecté dans la région ibéro-américaine. Le Venezuela répond à un besoin chinois très différent − qui a évidemment à voir avec ses réserves énergétiques. Considérées comme un tout, les visites du président Xi à chacun de ces quatre pays furent saluées comme un succès et majoritairement interprétées comme une déclaration officielle de la Chine de l’importance de l’hémisphère ouest dans les hauts desseins stratégiques de Pékin. On se doit de noter, également, que le dirigeant chinois n’a visité que des pays socialistes et aucun pays constituant l’Alliance Pacifique.

Li Keqiang 2015

Li Keqiang, Premier ministre chinois, a rendu visite à l’Amérique du Sud en mai 2015, soit un an après le président Xi ; il a rencontré le Brésil, le Chili, la Colombie et le Pérou. À l’inverse de la visite du président, l’Alliance Pacifique figurait cette fois en bonne place dans l’agenda de ce dignitaire même s’il n’en a pas fait mention directement lors de ce déplacement. Mais cela reste un événement important qui montre que la Chine, comme à son habitude, ne prend pas position dans l’« affrontement des blocs » et préfère garder ouvertes toutes ses options, de manière pragmatique, dans l’objectif de construire des coopérations gagnant-gagnant avec les états du Pacifique. Cela apparaît comme très logique dans la mesure où du point de vue chinois, ces régions sont beaucoup plus accessibles que les pays du Mercosur ouverts sur l’Atlantique ; et c’est pour remédier à ce dernier point et aux fins d’établir un vrai partenariat continental, que le premier ministre Li a annoncé pendant ce voyage que la Chine avait ce désir ambitieux de construire une voie de chemin de fer Trans-Océanique (TORR) rapprochant les côtes du continent et établissant un lien entre des états du Mercosur et de l’Alliance Pacifique. Le trajet de ce chemin de fer  n’impliquant au départ que le Brésil et le Pérou, a depuis été revu pour y intégrer le cœur continental que constitue la Bolivie.

Xi Jinping 2016

Le voyage le plus récent du président Xi en Amérique du Sud l’a amené au Chili, en Équateur et au Pérou en novembre 2016, dans l’enchaînement de sa présence au sommet de l’APEC [Coopération économique pour l’Asie-Pacifique, NdT] à Lima. Ne s’arrêtant cette fois dans aucun pays atlantique du Mercosur, l’ensemble du voyage fut centré sur des états d’Amérique du Sud côté Pacifique, parmi lesquels deux membres de l’Alliance Pacifique. L’Équateur n’est pas membre de ce groupe, mais est un partenaire économique très proche de la Chine qui l’a utilisé par le passé comme plaque tournante pour ses exportations vers les marchés sud-américains ; l’Équateur constitue également pour la Chine un partenaire de premier plan dans le domaine énergétique. Le Pérou va bien entendu héberger l’un des terminus de la ligne TORR et le Chili constitue, comme toujours, un partenaire de choix pour tout pays au vu de sa stabilité économique et politique. Le président Xi annonça même lors de sa visite que le niveau de relations de son pays avec le Chili serait élevé au niveau impressionnant d’un partenariat stratégique étendu, établissant l’importance que la Chine accorde à ce pays du Pacifique. Il a déclaré en outre que la Chine s’emploierait à tisser une coopération plus étroite avec l’Alliance Pacifique et à travailler aux fins d’établir un accord de libre-échange total sur la zone APEC, recherché sur le long terme par Pékin qui en attend beaucoup, en remplacement du TPP exclusif que les USA ont échoué à établir.

L’état du Jeu

Les contre-mesures chinoises ont démontré leur efficacité face à l’agression des USA constituée d’un panel de guerres hybrides d’intensités variables contre les pays de la Marée Rose du Mercosur. La situation géopolitique de l’Amérique du Sud a considérablement évolué au cours de ces dernières années. L’opération Condor 2.0 a réussi à renverser les gouvernements argentin et brésilien et réciproquement, les influences chinoises ont retourné l’Alliance Pacifique de l’organisation centrée sur l’Amérique vers un bloc de commerce plus pragmatique et multipolaire. Alors qu’auparavant on voyait des inclinaisons vers la Chine de la part du Mercosur et que l’Alliance Pacifique penchait plutôt vers les USA, on constate que la situation s’est en quelque sorte inversée ; le Mercosur est en fort rapprochement avec les USA cependant que certains pays membres de l’Alliance Pacifique (en particulier le Pérou, suivi du Chili) se tournent vers la Chine.

Le premier de ces changements peut être imputé en premier chef à l’Opération Condor 2.0 alors que le second a été fortement incité par l’abandon américain du TPP après son échec − alors que le Pérou et le Chili comptaient en faire partie. Après avoir mis leurs œufs dans le « mauvais panier » Lima et Santiago tachent maintenant de diversifier leurs partenariats afin de ne plus se retrouver dans cette situation inconfortable et la Chine est réputée − à l’opposé des USA − comme partenaire économique fiable et prédictible. La Chine ne pose également aucune condition politique préalable aux partenariats d’affaires et n’a jamais d’exigence  politique de la part de ses partenaires si bien qu’elle est positionnée comme acteur absolument pragmatique avec qui interagir, ce qui est sous-jacent au basculement en cours des loyautés des pays réalistes et soucieux de leurs intérêts propres de Washington vers Pékin.

Le changement actuellement mené par la Chine qui aura le plus d’impact est pourtant bien la construction du TORR, qui reliera le Mercosur et l’Alliance Pacifique et facilitera leur intégration dans un futur proche. La présente étude n’a pas été sans insister sur l’idée que l’intégration continentale est déjà commencée et que les desseins originels des USA étaient d’utiliser l’Alliance Pacifique pro-américaine comme mandataire institutionnel pour « absorber » de fait un Mercosur post-Opération Condor 2.0 « désocialisé » dans le giron du bloc commercial néo-libéral. Cela devait amener à un accord semblable au TAFTA entre les USA et l’entité en construction qui aurait représenté un FTAA 2.0 ; mais faisant suite à l’élection de Trump et aux contre-mesures chinoises, ils ont dû modifier leur projet originel pour établir à sa place une série d’accords de commerce bilatéraux (qui sont déjà scellés avec tous les membres de l’Alliance Pacifique) en y intégrant en fin de compte également l’Argentine et le Brésil.

Alors que les USA poursuivent leur stratégie, la Chine avance également ses pions, sauf qu’au lieu d’essayer de casser le Mercosur et de diviser l’Amérique du Sud pour mieux y régner au travers de mandataires institutionnels, Pékin évite les grandes manœuvres des jeux de pouvoir des USA et s’emploie simplement à développer des relations gagnant-gagnant au travers de TORR et des partenariats bilatéraux avantageux, comme celui qu’elle vient de conclure avec le Chili. Le chemin de développement emprunté par la Chine, si on le laissait suivre son cours sans interruption par les subterfuges américains, pourrait amener à un rapprochement apaisé entre l’Alliance Pacifique et le Mercosur, tracté par l’IIRSA et le TORR. En lieu et place d’un avenir unipolaire dessiné par les USA, l’Amérique du Sud pourrait bien échapper avec intelligence à ce destin funeste  avec l’aide de la Chine et se transformer en poste avancé multipolaire dans l’hémisphère ouest, s’appuyant sur des connexions économiques fondamentales avec Pékin ainsi qu’une coopération bilatérale ou multilatérale dans les domaines politique, militaire et stratégique.

La présente analyse peut paraître optimiste mais il ne faut pas oublier que les USA conservent de puissants leviers d’influence en Argentine, au Brésil et en Colombie, dont nous avons précédemment dépeint les dirigeants dans le cadre des présents travaux. Tout analyste honnête doit admettre que les USA ne vont pas s’effacer dans le néant et laisser la Chine reprendre ses dernières conquêtes dans ce que le pays considère comme sa « chasse gardée ». Les réponses les plus probables des USA envers la Chine seront probablement plus de guerre hybride (surtout de type « conventionnel » pratiqué dans tout l’hémisphère est et à l’œuvre en Bolivie, en Équateur et au Venezuela) des accords de commerce bilatéraux en mode diviser pour mieux régner qui pourraient compromettre d’autres accords multilatéraux (comme ceux qui sont en préparation avec l’Argentine et le Brésil, dont nous avons parlé plus tôt) et un resserrement de leur étreinte sur les gouvernements de droite qui sont leurs mandataires.

Mais même pétris d’interférences politiques américaines, les états d’Amérique du Sud ont des intérêts propres tellement évidents qu’ils doivent protéger et faire avancer, ce qui les incite naturellement à prendre part au jeu de la Chine, sauf si les USA les sabotent à coups de guerre hybride, leur proposent un « meilleur accord » au travers de liens commerciaux bilatéraux et autres « édulcorants » (comme des « aides » de dessous de table, etc.) ou leur « resserrent les vis » par la provocation de scénarios où ces « partenaires » déclarent la loi martiale ou se font renverser par des régimes militaires. Même ainsi, il ne faut pas s’attendre à ce que toutes les sinistres machinations des USA réussissent, mais en même temps, il serait naïf de croire que Washington ne va pas essayer de troubler le jeu de Pékin en Amérique du Sud, devenant même de plus en plus désespérée au fil du temps face à la Chine qui gagne en influence dans les affaires continentales. On ne peut pas prévoir toutes les actions qu’entreprendront les USA, important par là-même la nouvelle guerre froide depuis l’hémisphère et directement à leur porte dans l’hémisphère ouest.

Andrew Korybko

Le présent article s’intègre dans une suite de quatre, écrits mi 2017 par le même auteur, qui sont :

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker Francophone

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