Pourquoi l’Ukraine veut la guerre


Par Andrew Korybko − Le 9 avril 2021 − Source Oriental Review

andrew-korybkoL’Ukraine veut la guerre contre la Russie, en raison d’une combinaison de facteurs intérieurs et internationaux, mais un tel scénario constituerait un désastre pour ce pays d’Europe de l’Est, et ne servirait les intérêts que de l’élite politique et de leurs parrains étrangers.

Le monde entier retient son souffle en regardant si l’Ukraine et la Russie vont se faire la guerre pour le Donbass, comme le craignent de nombreux observateurs au vu des derniers événements en date. Cette semaine j’ai posé la question : « Les vaccins sont-ils la vraie force poussant aux dernières déstabilisations dans le Donbass ?« , rappelant les grands intérêts stratégiques qu’ont les États-Unis quant à provoquer une crise qui mettrait une pression politique sans précédent sur l’UE pour qu’elle n’achète pas le vaccin Spoutnik V de la Russie, chose que les principaux membres du bloc envisagent de faire pour l’instant ; mais à des niveaux stratégiques inférieures, d’autres raisons existent pour cette guerre.

L’Ukraine veut la guerre contre la Russie en raison d’une combinaison de facteurs intérieurs et internationaux, parmi lesquels le désir de l’élite du pays de dévier l’attention du public d’une suite de crises intérieures. En vrac, on peut y trouver ses tentatives d’éliminer l’opposition populaire croissante en pratique une suite de chasses aux sorcières, d’attirer l’aide financière occidentale visant à contribuer à son redressement économique difficile, et peut-être la chose la plus importante pour l’occident, qu’ils puissent enfin recevoir les vaccins très demandés pour leur population, chose qui a été refusée jusqu’ici au pays pour des raisons inexplicables. En outre, il ne faut pas non plus négliger l’influence importante qu’ont les milices ultra-nationalistes (fascistes) dans ce pays.

Sur le front extérieur, les États-Unis ne manquent certes jamais de provoquer des problèmes pour la Russie en toute occasion possible. Dans le contexte présent, toute « guerre de continuation » dans le Donbass pourrait en théorie imposer des coûts financiers à la Russie, et l’opportunité pourrait également se faire jour d’énoncer de nouvelles sanctions contre elle. De manière large, les États-Unis pourraient également espérer pouvoir manipuler les optiques du conflit qu’ils œuvrent à provoquer pour faire pression sur l’Allemagne afin qu’elle se dédie de son accord quant à finaliser le gazoduc Nord Stream II, pour tiré par les cheveux que puisse être en réalité un tel résultat.

L’élite politique ukrainienne et ses parrains étrangers seraient les seuls bénéficiaires possibles d’un tel conflit si les États-Unis réussissaient à le déclencher, mais le retour de flamme pour aller jusque les atteindre dans le cas où les forces armées ukrainiennes et leurs alliés, les milices ultra-nationalistes (fascistes) se feraient battre de manière décisive sur le terrain. Confrontée à ce probable scénario, Kiev pourrait demander un soutien urgent de la part de l’OTAN, bien qu’il serait douteux que celui-ci soit accordé, et que s’il était accordé, dans quelle mesure et notablement, quant à savoir si l’OTAN disposerait d’un mandat pour se battre contre les rebelles favorables aux Russes, voire contre la Russie elle-même si elle devait intervenir pour protéger ses frontières et ses ressortissants.

La seule chose qui soit vraiment certaine à ce stade est que l’Ukraine veut la guerre. Ce point est prouvé non seulement par les arguments ci-avant, mais également par les exigences de son principal négociateur dans le Donbass, qui demande que la suite des négociations de Minsk soit menée non pas au Bélarus, mais plutôt en Pologne, alors que ce pays a indiscutablement une position partisane dans ce conflit étendu. Cela signifie que Kiev ne s’intéresse pas à poursuivre une résolution pacifique à sa guerre civile patente, chose qui va de soi pour tous les observateurs objectifs depuis un bon moment déjà : ce fut déjà bien le gouvernement ukrainien qui refusa de mettre pleinement en œuvre les accords de Minsk après les avoir négociés.

Les rebelles favorables à la Russie, et le voisin éponyme qui les soutient politiquement (et, selon certains rapports douteux, militairement) ont depuis longtemps appelé Kiev à accorder au Donbass le statut spécial que le gouvernement ukrainien avait précédemment accepté de lui donner dans le cadre des accords de Minsk. Les États-Unis ont poussé de manière constante leur client ukrainien à ne pas mettre en œuvre les réformes politiques promises, afin de maintenir ce pays en état d’ulcère de guerre hybride sur la frontière russe, pouvant peu à peu dévorer ses intérêts de sécurité légitimes et en fin de compte resservir à un moment stratégique, comme nous le constatons à présent.

Le calendrier des dernières provocations ukrainiennes anti-Donbass, soutenues par les États-Unis, est lié à la réussite en cours de la « diplomatie vaccinale«  russe avec l’Union européenne, la fin prochaine de construction du gazoduc Nord Stream II, qui provoquent du point de vue étasunien des intérêts quant à soutenir militairement l’Ukraine, nonobstant ce que tout autre dirigeant étasunien a pu promettre en une telle occurrence. Cela fait monter le niveau de risque pour la Russie, car Biden pourrait décider l’impensable, en allant jusqu’à déployer des troupes de combat étasuniennes en Ukraine de l’Est dans le scénario du pire.

Comme on peut le voir, l’Ukraine veut la guerre pour des raisons d’intérêts propres, mais n’aurait aucune chance réaliste d’en tirer parti sans le soutien des États-Unis — et spécifiquement, de la famille Biden. Personne d’autre, et certainement pas la Russie, n’aspire à l’explosion d’un nouveau conflit en Ukraine de l’Est, mais Moscou va défendre ses intérêts de sécurité légitimes en lien avec ses frontières internationales, ainsi que la sécurité de ses ressortissants présents au Donbass si la situation doit vraiment partir prochainement en vrille. Kiev connaît donc le risque d’ouvrir une sacrée boîte de Pandore si elle poursuit sa marche vers la guerre, et s’il est possible que les États-Unis et la Russie n’en viennent pas au conflit direct, le résultat pourrait bien être un effondrement de l’Ukraine.

Andrew Korybko est un analyste politique étasunien, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

Note de Saker Francophone

C'est bien cette dernière hypothèse qui peut apparaître la plus probable, la politique traditionnelle étasunienne étant de se battre contre la Russie jusqu'au dernier ukrainien (puis pourquoi pas jusqu'au dernier polonais, letton, finlandais, etc. L'on trouve également des similarités intéressantes avec la situation pré-1939 entre l'Allemagne et la Pologne, cette dernière étant attisée par les anglo-saxons pour provoquer et refuser toute négociation avec l'Allemagne à l'époque, notamment sur la situation de la ville de Dantzig. On a vu la suite. La principale différence est peut-être que l'on parle aujourd'hui de puissances nucléaires...

Traduit par José Martí pour le Saker Francophone

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