Bruits de bottes outre-Rhin


Le 11 novembre 2019 − Source german-foreign-policy.com

Suite à l’annonce par Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre de la Défense allemande, la semaine dernière, de l’expansion du déploiement de la Bundeswehr [l’armée allemande, NdT], les hommes politiques allemands de premier plan ont fait monter les enchères et ont énergiquement appelé de leurs vœux une politique étrangère et militaire plus agressive de la part de l’Allemagne et de l’UE. Vendredi dernier, Ursula von der Leyen, la prochaine présidente de la commission européenne, dans son discours auprès de la Fondation Konrad Adenauer — affiliée à la CDU [le parti social démocrate au pouvoir en Allemagne, NdT] — a affirmé que le « soft power » ne suffisait plus dans le monde d’aujourd’hui, et que « l’Europe doit apprendre le vocabulaire de la puissance » 1.

Le vocabulaire de la puissance

D’un côté, « cela signifie que nous devons développer nos propres muscles » en matière de politique de sécurité. D’un autre côté, l’Union doit se faire « plus stratégique au vu des intérêts extérieurs de l’Europe ». Sous von der Leyen, la Commission poursuit son projet d’accumulation d’armes pour l’Union européenne, qui se compte en dizaines de milliards d’euros2. À en croire la « Stratégie mondiale pour l’Union européenne », adoptée en 2016 3, prévoyant des « capacités militaires haut de gamme », et statuant sur un besoin des États membres de l’UE en matière de « capacités tous azimuts : terrestres, aériennes, spatiales et maritimes ». Les critiques n’ont de cesse de répéter — dans le vide — que les traités de l’UE interdisent le financement de dépenses militaires.

Le focus de la présidence du Conseil de l’Union européenne

Dimanche, Heiko Maas, le ministre allemand des affaires étrangères, a mis de nouvelles exigences sur la table. Dans un article de fond, il a d’abord pris pour cible les critiques de l’OTAN par Macron. Macron, dans une interview, avait déclaré « la mort cérébrale de l’OTAN »4. Maas, de son côté, a affirmé que « sans les États-Unis d’Amérique, ni l’Allemagne, ni l’Europe ne sont en position de se protéger efficacement ». Il serait par conséquent « dangereux de se dissocier des États-Unis. « Nous aurons encore besoin de l’OTAN pendant de nombreuses années »5. Maas s’est accordé avec Macron sur l’idée de rechercher une « Europe forte et souveraine ». Le président français avait affirmé que « l’Europe » allait « disparaître », faute de « réussir à se concevoir comme une puissance mondiale ». Le ministre allemand des affaires étrangères a annoncé qu’il allait travailler avec son homologue français sur l’« idée » d’établir un « Conseil de sécurité européen ». Tel doit être le « phare à l’horizon », qui doit être « au centre de la présidence allemande du conseil de l’Union européenne » au second semestre 2020. Le Royaume-Uni doit être impliqué, même s’il quitte l’Union européenne.

Des milliards pour la guerre

Le char allemand Leopard 2A7V avec plein d’autocollants européens sur le canon

En quelques jours, d’importants projets d’accumulation d’armements pour la Bundeswehr ont été adoptés, soutenus par une offensive de propagande de la part de Berlin en faveur d’une politique étrangère et militaire plus agressive. Mercredi déjà, le Comité du Budget du Bundestag allemand [le parlement, NdT] avait approuvé des projets d’armement à hauteur de 560 millions d’euros. Ce sont jusque 2200 « structures de commandement » qui peuvent être ainsi acquises, permettant, à en croire le ministère de la défense, l’intégration des « véhicules de combat, de commandement et de soutien ainsi que d’autres structures de commandement mobile » au « réseau numérique d’information et de communications »6. Ces équipements seront au départ nécessaires au « Groupe de travail interarmées pour une réactivité très forte » [Very High Readiness Joint Task Force, VJTF – NdT] et coûteront plus de 115 millions d’euros. Ce sont également presque 300 millions d’euros supplémentaires qui ont été alloués à l’acquisition de 50 missiles guidés Patriot PAC-3 MSE, et environ 73 millions d’euros sont prévus pour la maintenance de 196 chenillettes Wiesel. En outre, le comité de défense du Bundestag appelle à l’acquisition de 80 chars de combat Leopard 2A7V supplémentaires. Ces derniers sont également nécessaires au VJTF, actuellement sous commandement de la Bundeswehr, et dont la Bundeswehr reprendra le commandement en 2023. Ces nouveaux véhicules amèneront le nombre de chars de combats allemands à plus de 400. Les coûts en sont estimés à environ un milliard d’euros 7.

Mettre les choses au net

L’offensive de propagande, couplée aux décisions d’accumulation d’armements, précèdent les prestations de serments des nouvelles recrues, que la Bundeswehr a organisées pour demain (le 12 novembre 2019) à Plön (Schleswig-Holstein), Stralsund (Mecklenburg-Poméranie occidentale), Rotenburg/Wümme (Basse Saxe), Fribourg (Saxe-Anhalt), Mainz (Rhénanie-Palatine) et à Berlin. Une autre cérémonie de prise de serments est prévue à Munich le 18 novembre. Les cérémonies seront tenues à l’initiative du ministre de la défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, qui avait annoncé, dans son allocution gouvernementale au Reichstag [Le bâtiment hébergeant le parlement, NdT] en date du 24 juillet 2019, qu’elle proposait la date du 12 novembre — la date anniversaire de la fondation de la Bundeswehr en 1955 — aux premiers ministres de chacun des États fédéraux allemands. Les cérémonies de prestation de serment envoient « un signal fort et constituent une démonstration flagrante de reconnaissance envers nos soldats »8. Dans les faits, les hommes et femmes politiques de Berlin considèrent comme problématique le persistant manque d’enthousiasme de la population pour les missions à l’étranger de la Bundeswehr. Par exemple, avant qu’un conseil de sécurité nationale ne puisse décider « de faire usage de moyens militaires, en accord avec d’autres Européens », la « majorité de notre société doit être prête à l’accepter », a déclaré le week-end dernier Sigmar Gabriel, ancien ministre allemand des affaires étrangères, « nous avons encore un long chemin à faire » 9. Un débat public pourrait « nous faire du bien », a conjecturé Gabriel, et « apporterait enfin de la clarté ».

Les trois femmes fortes d’Allemagne – de gauche à droite, Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre de la Défense, Ursula von der Leyen, prochaine présidente de la commission européenne, et Angela Merkel, chancelière.

« Faire preuve de caractère! »

C’est avec ces éléments en tête que la chancelière, Angela Merkel, avait appelé à des cérémonies de prestations de serments publics à la Bundeswehr. Elle « aimerait simplement dire merci » à « tous ceux qui assurent un service au sein de la Bundeswehr », a déclaré Merkel le week-end dernier : « Vous faites du super boulot » 10. Les cérémonies du 12 novembre constituent une « bonne occasion » de « démontrer que la Bundeswehr fait partie intégrante de notre société ». « Je vous invite, mes chers concitoyens », a-t-elle appelé, « à assister, et à faire preuve de caractère par votre présence, ou en faisant preuve de votre soutien d’une autre manière ». Environ 400 recrues vont prêter serment dans la cérémonie centrale de Berlin. Il a été annoncé que Wolfgang Schäuble, président du Bundestag, animerait la cérémonie, qui aura lieu en face du Reichstag. Les entrées seront réservées aux invités — « pour des raisons de sécurité », explique le ministère de la défense.

Voir aussi notre vidéo : Combattre pour l’Allemagne.

Note du Saker Francophone

La prise de contrôle de l'UE par l'Allemagne, au plus grand bénéfice des intérêts de cette dernière, est manifeste et en marche. Côté français, la réponse de Macron a d'abord été de signer le traité d'Aix la Chapelle, s'engageant sans contrepartie à céder le siège de la France à l'ONU à l'Allemagne, par UE interposée… Comme cela s'est toujours répété dans l'histoire, les bénéficiaires de la servilité ne gardent que peu de respect pour qui a trahi en leur faveur.

Outre ce point, voilà un peu plus de grain à moudre pour quiconque croirait encore que l'Europe, c'est la paix.

Enfin, on note la distinction pas très subtile dans la propagande occidentale : quand vous êtes président réélu de la Bolivie depuis 13 années et que vous accordez des droits sociaux à la majorité pauvre de votre pays, vous êtes un dictateur complice des pires régimes terroristes de la planète, vous-même à la tête d'un régime. Mais quand vous êtes chancelière d'Allemagne réélue depuis 14 années, que vous avez instauré les mini-jobs payés 80 centimes de l'heure et que vous remilitarisez ouvertement votre pays, vous êtes un porte-drapeau exemplaire de démocratie.

Il serait aussi intéressant de savoir qui sont ces nouvelles recrues. Il serait amusant de découvrir que la Bundeswher ne soit plus qu'une annexe de l'armée turque.

Traduit par José Martí, relu par Kira pour le Saker Francophone

Notes

  1. Ursula von der Leyen: Europa-Rede. Berlin, 8 novembre 2019.
  2. Voir aussi : Les Allemands vont au front
  3. Vision commune, action commune: une Europe plus forte. Une stratégie globale pour la politique étrangère et de sécurité de l’Union européenne. Bruxelles, 2016
  4. Emmanuel Macron in his own words (French). economist.com 07 novembre 2019
  5. Heiko Maas: Nous avons besoin de l’OTAN, et voulons y rester – spiegel.de – 10 novembre 2019
  6. Équipements : Environ 560 millions d’euros pour la Bundeswehr – bmvg.de – 07 novembre 2019
  7. Matthias Gebauer, Gerald Traufetter: De nouveaux chars pour l’armée – spiegel.de – le 8 novembre 2019
  8. Kramp-Karrenbauer en faveur de serments publics à la Bundeswehr – tagesspiegel.de – le 24 juillet 2019
  9. Sigmar Gabriel: « Ce ne serait pas mal de connaître la constitution allemande »tagesspiegel.de – le 9 novembre 2019
  10. Transkript Podcast « Jubiläum Bundeswehr » – bundesregierung.de – le 9 novembre 2019
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