Russell Grenfell – Haine Inconditionnelle – Chapitres 5 et 6


La culpabilité allemande pour la guerre et l’avenir de l’Europe


Par le − Publié en 1953 Source Unz Review

Au fil du temps, on nous a répété et insinué que les aventures, les anxiétés et les austérités du demi-siècle écoulé avaient amené notre pays, en 1940, à son heure de gloire ; et peut-être que tel est bien le cas, mais alors il faut bien insister sur le fait qu’il ne s’agit pas de l’heure de gloire des hommes politiques qui, pour dire la vérité, ont fait preuve d’incompétence crasse, et ont de par leurs imbécillités amené la Grande Bretagne au bord de la catastrophe. Non, il faut bien préciser alors que l’on parle de l’heure de gloire des soldats.

Citation de Cecil Algernon dans La Reine Victoria et Ses Premiers Ministres – p. 338

Chapitre 5 – Qui commença la première guerre mondiale

Le 28 juin 1914, l’année suivant la conclusion des guerres des Balkans, l’Archiduc François Ferdinand, héritier de l’Empereur d’Autriche au grand âge, était assassiné avec son épouse lors d’une visite à Sarajevo, une province slave d’Autriche, convoitée par la Serbie. La Bosnie avait précédemment connu l’administration turque, mais s’était vue occupée par l’Autriche, avec l’accord de la Russie, en 1877. L’Autriche, lors de la conférence de Berlin, en 1878, s’était vue accorder le droit d’annexer cette province quand elle le voudrait. Elle exerça ce droit en 1908, pour des raisons en lien avec la révolution des “jeunes turcs” la même année à Constantinople. L’annexion déclencha un torrent d’indignation en Serbie, où se firent entendre des clameurs pour une guerre contre l’Autriche. On peut ajouter que l’Archiduc François-Ferdinand était connu comme libéral et de disposition conciliante, et que l’on aurait pu s’attendre, une fois sur le trône — ce qui n’aurait plus tardé au vu de l’âge avancé de son oncle –, à ce qu’il fasse tout son possible pour réconcilier les portions slaves de son Empire avec l’administration autrichienne.

L’assassinat, dont les autrichiens soupçonnèrent à l’époque (et l’on en convient en général de nos jours) qu’il avait été organisé en connivence avec le gouvernement serbe, voire par lui, fut considéré par le gouvernement autrichien comme la provocation de trop de la part des serbes. Les hommes d’État autrichiens savaient que les serbes complotaient depuis des années en vue de renverser l’Empire autrichien, encouragés en cela par la Russie. À tort ou à raison, les autorités autrichiennes parvinrent à la conclusion que l’assassinat de l’Archiduc constituait donc le point décisif de la question austro-serbe. Sauf à se laisser aller passivement à un démembrement progressif, l’Empire autrichien devait à présent se lever contre l’agression serbe. Et pour calmer les intentions menaçantes de la Serbie, il fallait lui donner une leçon mémorable.

Faut-il en vouloir à l’Autriche d’avoir adopté cette attitude? Pas du tout. Ses prétentions territoriales sur la Bosnie étaient historiquement mieux fondées que celles de la Serbie, la Bosnie ayant pendant de longues périodes avant l’arrivée des turcs constitué soit partie de l’Empire occidental, soit partie du Royaume de Hongrie, qui était à présent unifié à l’Autriche sous le même Empereur. Pour ces mêmes raisons historiques, les bosniaques étaient des catholiques romains ou des musulmans, alors que les serbes étaient de l’église grecque.

Après avoir attendu presque un mois, les autrichiens envoyèrent à la Serbie le 23 juillet 1914 une note très sèche, exigeant que diverses mesures drastiques soient adoptées pour mettre fin à l’agitation et aux activités hostiles anti-autrichiennes.

Qu’aurait fait la Grande Bretagne en pareille situation? Dans un contexte similaire en Irlande en 1920, elle s’y prit d’une manière très similaire à celle de l’Autriche en 1914, en appliquant d’immenses contraintes sur l’IRA qui essayait ouvertement de libérer l’Irlande de l’administration britannique. Des opérations impitoyables furent durablement conduites contre les forces de la guérilla irlandaise, aux cours desquelles des atrocités horribles se virent perpétrées par les deux parties ; du côté britannique, il s’agissait principalement d’une force spéciale de “Noirs et Fauves1” recrutés parmi les gangsters. Au cœur de la campagne, M. Lloyd George, le premier ministre, déclara publiquement qu’“il n’y aurait aucune poignée de main avec le meurtre”. Mais à la fin, il serra bel et bien la main au meurtre, en partie du fait que l’Irlande se révélait constituer une antagoniste particulièrement dur, et en partie parce que les USA tordaient la queue du lion depuis l’autre rive de l’Atlantique. Mais si le Prince de Galles avait été assassiné par des tireurs irlandais lors d’une visite à Dublin, il n’y a guère à douter que le conflit anglo-irlandais se serait révélé encore plus amer et plus prolongé.

Le risque spécifique à l’action autrichienne était, bien sûr, d’entraîner l’Europe toute entière dans une guerre. On savait que la Russie soutenait la Serbie, si bien qu’une action punitive de l’Autriche sur celle-ci aurait pu faire intervenir les russes. L’entrée de la Russie déclencherait celle de l’Allemagne, et peut-être de l’Italie aux côtés de l’Autriche, ce qui pouvait en cascade amener à l’entrée de la France et peut-être celle de la Grande Bretagne. Alors, l’Autriche allait-elle ne rien faire contre les assassins de son héritier au trône, ou pour répondre au travail de sape continu et avoué que menaient les serbes contre les fondations de l’Empire? En l’occurrence, cela aurait signifié que face à des intentions indubitablement agressives de la part d’un voisin, elle n’avait pas le droit de se défendre.

La question de savoir si l’action autrichienne contre la Serbie allait dégénérer en guerre générale dépendait en réalité de la réaction de la Russie. Si la Russie s’abstenait d’aider la Serbie, la paix pouvait être sauvée. On sait que ni l’Allemagne, ni le Royaume-Uni ne voulaient la guerre. Il est vrai que l’Allemagne ne fit rien dans les premiers temps de la crise pour décourager l’Autriche d’adopter des mesures drastiques contre les serbes. Mais l’Allemagne aurait difficilement pu faire autrement. L’ensemble de sa politique stratégique se basait sur la Triple Alliance, comptant elle-même, l’Autriche et l’Italie. Elle n’avait guère confiance en la loyauté italienne, et ce à raison. Le seul soutien probable qu’il restait à l’Allemagne était donc l’Autriche. Si les serbes devaient poursuivre sans entrave leurs intrigues et leurs projets de destruction de l’Empire autrichien, ils auraient pu parvenir à leurs fins ; et cela aurait laissé l’Allemagne seule face à une alliance regroupant la France, la Russie, et sans doute la Grande Bretagne. Il relevait des intérêts vitaux allemands que l’Empire autrichien restât intact, et donc que les conspirations serbes soient tenues sous contrôle.

Les anglais de la génération 1914 se souviendront de la perception, commune à l’époque, d’une Allemagne comme colosse militaire européen, terrorisant les autres nations par la menace de son immense armée. Un examen dépassionné des faits stratégiques peut suggérer que l’image en était significativement différente du point de vue allemand. Les estimations pré-conflit des forces et armées en présence donnent à la combinaison franco-russe un avantage sur la combinaison germano-autrichienne compris entre 700 000 et 1 200 000 hommes ; et les preuves existent que malgré leur arrogance déclarée et leur confiance affichée, les allemands étaient gouvernés par une authentique crainte des millions de soldats de la Russie. Cela peut être difficile à croire au vu de l’effondrement pitoyable que connut la Russie une fois en guerre. Mais souvenons-nous que les périls nous apparaissent toujours particulièrement redoutables quand nous les considérons à l’avance. Les britanniques, disposant pourtant de l’avantage décisif en matière de puissance maritime, n’en craignaient pas moins d’avoir à affronter une flotte allemande inférieure ; ils le craignaient tant qu’ils tombèrent dans les bras de la France et de la Russie, les deux principaux ennemis traditionnels révélés par le passé. Aucun anglais n’est donc fondé à mettre en doute que l’Allemagne se préoccupait fortement de la menace causée par l’armée russe supérieure2. Le lecteur n’aura pas non plus besoin qu’on le convainque de la préoccupation profonde de l’ensemble du monde occidental, États-Unis d’Amérique y compris, au cours des cinq à huit dernières années3, quant à la taille considérable signalée de l’appareil militaire russe contemporain.

Si, cependant, l’Allemagne avait de bonnes raisons de considérer l’assassinat de l’Archiduc François Ferdinand comme une menace prégnante, non seulement pour l’Autriche, mais pour elle-même, les raisons existent de penser qu’aux yeux de la Russie, l’événement constituait au contraire une opportunité bienvenue. Cet assassinat dut apparaître aux yeux des russes comme l’étincelle propre à allumer l’incendie de la guerre européenne totale, dont toutes les raisons existent à présent de penser que la Russie et la France souhaitaient voir se produire ; la Russie comptait dessus pour obtenir Constantinople et les Détroits, et la France pour récupérer l’Alsace et la Lorraine. Peut-être devrait-on pointer du doigt, non pas la Russie et la France, mais Sazanov et Poincaré et leurs soutiens respectifs dans le camp de la guerre ; car comme l’a dit Sir Patrick Hastings, “la guerre est le fait des individus et non pas des nations4”.

Les intérêts respectifs de l’Autriche, de l’Allemagne et de la Russie au vu de la crise de l’assassinat doivent à présent être plutôt limpides. L’Autriche estimait que les intrigues et ambitions serbes constituaient une menace mortelle face à la poursuite de l’existence de son Empire, et tel était sans aucun doute le cas, et elle savait qu’elle devait, de deux choses l’une, ou bien restreindre les capacités de la Serbie à lui causer de nouveaux torts, ou bien voir périr son Empire, et ce sans doute dans un horizon proche. Et s’il fallait agir à quelque moment, l’assassinat de l’héritier du trône autrichien par des terroristes se reconnaissant comme serbes constituait une opportunité des plus favorables à ne plus tarder. Les autrichiens se trouvaient donc déterminés à répondre sans attendre. Une action résolue et immédiate pouvait réussir. Et dans le cas contraire, si cela précipitait une guerre européenne, si cette guerre devait causer du tort à l’Autriche — hé bien, si l’Empire austro-hongrois devait tomber, que cela ne soit pas sans combattre. Cette ligne argumentaire a pu ou non justifier les actions décidées par les autorités autrichiennes en 1914 ; à tout le moins est-elle plausible et compréhensible.

Quant à l’Allemagne, son intérêt était de contenir le conflit austro-serbe afin qu’il reste local, pour que les autrichiens puissent s’occuper des serbes sans que quiconque ne s’en mêle de l’extérieur5. La Russie, de l’autre côté, était intéressée à soutenir la Serbie, et se trouvait résolue à utiliser l’assassinat de Sarajevo pour déclencher une guerre générale, et les actions qu’elle mena durant cette crise l’indiquent clairement.

Une mode circule parmi les historiens anglais, qui consiste à décrire la réponse serbe à la note autrichienne comme extraordinairement conciliante, la Serbie souscrivant à toutes les demandes autrichiennes, sauf deux. L’auteur du présent ouvrage ne partage pas cette opinion. Les deux exigences rejetées par la Serbie constituaient les deux exigences principales de l’Autriche, et à elles seules elles auraient pu garantir l’ensemble des demandes autrichiennes. Toutes les autres hormis ces deux, même si elles avaient été formellement acceptées par la Serbie, pouvaient en pratique être facilement contournées et réduites à néant par elle. La réponse serbe, qui sans aucun doute avait été rédigée en sous-main par la France et probablement la Russie, pourrait donc être considérée comme fabriquée de manière très habile, sans faire de réelle concession, afin de faire porter la responsabilité de la guerre sur les autrichiens6. Mais les autrichiens n’avaient besoin que de fort peu d’excuses pour rompre les relations.

La réponse serbe fut rendue le 25 juillet 1914 à 18h. Avant cette heure, les russes avaient décidé de lancer les premières étapes de la mobilisation, qui fut ordonnée le lendemain. Le 28 juillet, à 11h, l’Autriche déclarait la guerre à la Serbie. Immédiatement, les russes ordonnèrent une mobilisation plus étendue. Dans les mêmes temps, l’Allemagne n’avait pris aucune mesure de mobilisation. Elle n’en prit d’ailleurs aucune ce jour-là. Au contraire, le Kaiser envoya une note à l’État-Major, qui prévoyait qu’une guerre restait peu probable. Qui plus est, un télégramme fut envoyé à l’ambassadeur allemand à Vienne, l’instruisant de recommander la modération au gouvernement autrichien avec insistance.

Le 29 juillet, l’État Major allemand, sachant que la mobilisation partielle était lancée en Russie, envoya un mémorandum au Kaiser, décrivant le danger d’une inaction allemande face aux préparations militaires de la Russie. Mais l’Allemagne n’ordonna toujours pas la mobilisation ce jour-là, ni même le lendemain, montrant une longanimité qui, selon Lowes Dickenson7, montre qu’à ce stade, “l’intention de l’Allemagne restait sincèrement d’éviter la guerre. Les tentatives allemandes furent mises en échec par la course des événements en Russie”.

Car le soir du 29 juillet, la mobilisation générale de l’armée russe était lancée, même si elle fit l’objet d’un contre-ordre de dernière minute par le Tsar lui-même, après qu’il reçut un télégramme du Kaiser l’enjoignant à la retenue. À ce moment-là, les mesures militaires prises en Russie était déjà connues à Paris et à Londres, et Sir Edward Grey avait prévenu l’ambassadeur allemand qu’en cas de guerre générale, le Royaume-Uni rejoindrait le combat aux côtés de la France et de la Russie face à l’Allemagne et à l’Autriche. L’Allemagne, dans le même temps, exerçait de fortes pressions sur l’Autriche pour qu’elle accepte une médiation et se montre aussi conciliante que possible.

Tôt le matin du 30 juillet, le ministre des affaires étrangères de la Russie, en association avec l’État-Major russe, commença à presser le Tsar pour qu’il retire son veto sur la mobilisation totale. L’Empereur tint bon jusque 16h, puis céda. Les télégrammes furent envoyés. Le général en charge de cette fonction “disparut” alors, pour diminuer ou annihiler toute chance d’un nouveau contre-ordre.

Dans le même temps, des appels urgents étaient envoyés dans deux directions opposées. Sir Edward Grey, depuis Londres, suppliait l’Allemagne de faire usage de toute son influence pour modérer l’Autriche ; et les preuves abondent que l’Allemagne ne ménagea pas ses efforts en ce sens. Et dans le même temps encore, les allemands pressaient Sir Edward en retour, et de manière répétée, de prendre des actions semblables vis à vis de la Russie, et en particulier au sujet de sa mobilisation. On n’a, malheureusement, pas autant de preuves qu’il s’y employât que les britanniques aimeraient qu’on ait.

Le 31 juillet, les allemands, après deux journées entières de retenue, sans précaution aucune face à la mobilisation russe, ne pouvaient plus se payer le luxe d’attendre. La nouvelle de la mobilisation générale en Russie, ordonnée le 30 juillet à 18h, ne parvint à Berlin qu’à 11h30 le lendemain. À 13h45, l’Allemagne ordonnait à son tour la mobilisation générale.

Deux heures plus tard, l’Allemagne envoyait un ultimatum à la Russie, lui enjoignant d’annuler sa mobilisation. Cet ultimatum peut donner l’apparence d’une responsabilité allemande dans le commencement de la guerre générale. Mais en toute justice, voici ce qu’il y a à dire pour elle. L’état de mobilisation générale entre les deux pays proches de l’hostilité mutuelle que constituaient la Russie et l’Allemagne à ce moment de l’histoire, signifiait, tous les États-Majors en étaient conscients, que la guerre était inévitable entre elles. Si la guerre devait éclater, il était évidemment d’importance vitale pour chacune des deux parties de tirer profit de chaque élément à sa portée. L’un des avantages cardinaux dont disposait l’Allemagne sur la Russie était un système de mobilisation plus rapide et plus efficace, et pour en user pleinement, l’Allemagne devait frapper son ennemi sitôt sa mobilisation terminée. C’est d’autant plus vrai que la Russie disposait d’une armée plus nombreuse, qui, si on lui laissait le temps de terminer sa mobilisation avant de l’attaquer, aurait été en capacité de jouer de sa supériorité numérique avec le plus grand avantage. En réalité, le projet allemand dans une guerre franco-russe était de commencer par démolir les français, et de s’en prendre aux russes par la suite. Mais le facteur temps restait tout aussi important, d’où la nécessité de l’ultimatum allemand. Si les russes avaient été laissés à eux-mêmes, ils auraient sans doute attendu d’avoir disposé l’ensemble de leurs effectifs le long de la frontière avec l’Allemagne avant de lui déclarer la guerre, et l’avantage qu’un processus de mobilisation plus rapide apportait à l’Allemagne aurait été éliminé. Il était d’importance vitale pour les allemands de devancer les russes.

Il est, je pense, tout à fait établi que la marche des événements vers un embrasement européen généralisé fut déterminée par la Russie. Si elle n’avait pas lancé sa mobilisation, il est quasiment certain que l’Allemagne ne l’aurait pas fait non plus ; et tant que ni la Russie ni l’Allemagne ne franchissaient cette dernière et fatale étape, il restait toujours une chance de garder la guerre austro-serbe contenue localement. L’initiative russe d’ordonner la mobilisation ne fut pas forcée par quelque nécessité impérieuse.

Sa sécurité n’était menacée en aucune manière par le conflit austro-serbe. Les autrichiens avaient même assuré que de toutes les mesures punitives qu’ils pourraient adopter à l’égard de la Serbie, aucune ne consisterait à s’accaparer des territoires serbes pour eux-mêmes ; et si l’on peut penser que les russes auraient pu trouver des raisons de ne pas les en croire, nous savons que les ministres autrichiens s’opposaient à voir rattachés à l’Empire d’autres échantillons de cette population serbe turbulente. Dans tous les cas, la situation austro-serbe pouvait de toute évidence suivre de nombreux développements avant que la sécurité de la Russie ne se vît compromise. Mais la Russie ne souhaita pas attendre ; et il ne fait aucun doute que sa mobilisation précipitée fût déterminée par l’ambition, et non par la peur. Ainsi que par l’assurance certaine de disposer du soutien de la France8.

Nous en revenons à ce point à la question de la France et de l’“oiseau-boucher”. Il s’agissait de la deuxième occasion à laquelle, à en croire la légende, la France innocente se voyait sans raison attaquée par une Allemagne prédatrice. En même temps que leur ultimatum à la Russie, les allemands, bien au fait de l’alliance franco-russe et sachant que les hostilités contre la Russie en impliqueraient également à l’égard de la France, en envoyèrent également un à cette dernière. S’agissant d’une conséquence inévitable de la situation qui était survenue, on pourrait penser que les français, s’ils s’étaient montrés préoccupés d’éviter la guerre, auraient mis la pression sur leurs alliés russes afin de n’en point forcer l’issue. Mais les français, non contents de n’engager aucune action de cette sorte à Saint-Pétersbourg, encouragèrent réellement — quoique secrètement — les russes à adopter des mesures extrêmes.

Pourquoi donc les français œuvrèrent-ils à la guerre ? Pour deux raisons. Quand M. Poincaré devint président de la République en 1912, il énonça clairement aux russes que ceux-ci pouvaient compter sur le soutien militaire de la France en toutes circonstances9, que la Russie fût attaquée ou qu’elle fût elle-même à l’origine de l’attaque. Et cette assurance complète de la part du président résultait sans doute possible de sa détermination à en venir à une guerre générale, seul moyen de récupérer l’Alsace et la Lorraine, couplée à l’estimation de l’État-Major français qui voulait que la France alliée à la Russie puissent battre l’Allemagne alliée à l’Autriche10. Il s’agissait d’une répétition de 1870. L’armée française était de nouveau prête jusqu’au dernier bouton de guêtre : les généraux français étaient suprêmement confiants en une issue victorieuse.

Hélas, ils s’étaient trompés dans leurs calculs pour la deuxième fois : et pour la seconde fois, la faute n’en revient aucunement aux allemands. La stratégie française se basait sur la théorie de “l’offensive inconditionnelle”, dont les qualités magiques allaient rapidement porter l’armée française jusque Berlin. Mais les vraies caractéristiques de cette théorie se révélèrent plus suicidaires que magiques, et menèrent surtout à une boucherie terrifiante au sein des rangs français. En quelques jours, le plan de guerre français se retrouva en ruines, et l’armée française, au lieu d’avancer vers l’Allemagne, se retrouva en retraite en direction de Paris. Les français avaient également surestimé la valeur militaire de leurs alliés russes, qui se révéla très en dessous de leurs attentes.

S’il faut trouver un coupable pour l’invasion de la France par les allemands en 1914, ce sont les français eux-mêmes. Si leur président avait jeté tout son poids dans la balance pour dissuader les russes de lancer leurs préparations militaires, au lieu de les y pousser, il est assez probable que l’Armageddon n’aurait pas eu lieu. Mais Poincaré et le parti de la guerre voulaient leur revanche après la débâcle de 1870, étaient fermement déterminés à récupérer les départements de l’Alsace et de la Lorraine, et s’auto-hypnotisèrent à se prendre pour les héritiers de la grande armée victorieuse du grand Napoléon. En réalité, ils tenaient beaucoup à avoir la guerre.

Quant à l’idée que les allemands auraient déclenché la guerre de 1914, l’opinion de l’auteur est qu’il ne pourrait exister de plus grand mythe dès lors que l’on considère les éléments de preuve. Si quelque nation avait pu, à son avis, “démarrer” la guerre au sens de faire les premiers pas menant aux hostilités, il s’agissait de la Serbie pour la guerre austro-serbe, et de la Russie pour l’extension du conflit. Si les serbes s’étaient assis sur leurs ambitions d’une “grande Serbie”, il ne semble exister aucune raison pour qu’eux-mêmes et les autrichiens seraient jamais entrés en conflit. De mon point de vue, les serbes constituaient les premiers agresseurs et les causeurs fondamentaux de la première guerre mondiale. Mais ils se virent secondés de près par les russes, qui constituèrent les agents initiaux de la conversion d’un conflit local en désastre mondial. Que les serbes fussent coupables de planifier et d’œuvrer à un dessein de “grande Serbie”, et que les russes les y aient encouragés, est une toute autre affaire, sur laquelle je ne discuterai pas. Mon sujet ici est de savoir si les allemands ont “commencé” la guerre de 1914, comme cela leur a si souvent été reproché, et je pense que telle n’est pas la vérité.

On peut diviser les participants originels à cette guerre en deux catégories : ceux qui espéraient quelque gain positif d’une guerre européenne, et ceux qui ne désiraient que conserver ce qui était leur. Dans la première catégorie, on trouvait les serbes, les russes, et les français, et deux parmi ces trois finirent par obtenir le butin par eux convoité. Dans la deuxième catégorie, on trouvait les autrichiens et les allemands, qui, pour cette raison, avaient le plus à perdre, et donc — et surtout pour ce qui concerne l’Allemagne — étaient moins enclins que les autres à vouloir d’une guerre générale. Au cours de cet été maudit de 1914, je dirais que parmi toutes les grandes puissances européennes, celles qui voulaient le moins la guerre étaient l’Allemagne et le Royaume-Uni.

On a craché tant de venin sur le militarisme prussien au cours des dernières quarante à cinquante années, qu’il est relativement choquant de découvrir que le 29 juillet 1914, au plus fort de la crise, l’État-Major allemand adressa à son gouvernement un mémorandum qui faisait part de sentiments de la nature la plus équilibrée, portant une vision longue, et digne d’un [grand] homme d’État. Les généraux allemands écrivirent :

La Russie vient d’annoncer qu’elle va lancer la mobilisation contre l’Autriche si l’Autriche envahit la Serbie. L’Autriche devra donc se mobiliser contre la Russie. Le conflit entre les deux États sera dés lors inévitable. Mais cela constitue, pour l’Allemagne, le casus fœderis . Elle devra donc lancer elle aussi sa mobilisation. La Russie mobilisera alors le reste de son armée. Elle dira : “ Je suis attaquée par l’Allemagne ”. Alors, l’alliance franco-russe, tant vantée comme purement défensive, créée uniquement aux fins de contrer les projets agressifs de l’Allemagne, s’activera et la boucherie mutuelle des nations civilisées d’Europe commencera… Une fois ce schéma déroulé, les choses doivent se développer et le feront, sauf, pourrait-on dire, si un miracle vient prévenir au dernier moment le déclenchement d’une guerre qui annihilera pour des décennies la civilisation de presque toute l’Europe.11

Est-il possible, après avoir pris connaissance de l’extrait ci-dessus, de continuer à voir l’État-Major allemand comme un simple ramassis de traîne-sabres bottés et marchant au pas ; ou comme l’organisation criminelle que l’accusation à Nuremberg s’escrima à décrire ? Pas pour moi, en tous cas. Je ne connais aucun État-Major de l’époque ayant montré autant de réticence que l’on en trouve inscrite dans le mémorandum allemand. Le journal personnel tenu par Sir Henry Wilson le fait lui-même apparaître ou bien comme se léchant les lèvres à l’idée d’une guerre, ou bien s’arrachant les cheveux à l’idée que le Royaume-Uni n’y prendrait pas part.

La prévision du mémorandum de l’État-Major allemand n’était que trop vraie. Elle contient, en fait, une seule erreur. Les russes n’attendirent pas la mobilisation allemande pour lancer leur propre mobilisation générale. Ils la précédèrent — de 20 heures.

Enfin, qu’il me soit permis de livrer ici les verdicts de trois historiens : un anglais, un américain, et un français, quant à qui porte la responsabilité de la guerre. L’anglais, G. Lowes Dickinson, résume la question comme suit :

… nous devons rechercher qui avait les plus grandes justifications — un État (l’Autriche) se défendant contre la déstabilisation, un autre (la Serbie) désireux d’étendre son pouvoir par la déstabilisation de son voisin. Telle était vraiment la question entre l’Autriche et la Russie. Je devrais répondre moi-même… que la justification en revient à l’Autriche, et l’agression à la Russie.

Nous en arrivons ensuite à l’Allemagne. La plus grande part de l’indignation morale des puissances victorieuses s’est vue dirigée contre elle. Mais il devrait être clair que ceci n’était pas justifié par les faits, après notre analyse… Les puissances de l’Entente affirment que le soutien allemand à l’Autriche constituait l’affront. Les allemands affirment que le soutien russe à la Serbie constituait l’offense… À mon avis, la position allemande est la plus raisonnable.12

Deuxièmement, voici l’opinion du distingué historien américain, le Dr. H. E. Barnes. Pour résumer les responsabilités relatives de la guerre dans son étude détaillée des preuves, le Dr. Barnes indique :

Pour estimer le degré de culpabilité des divers pays, nous pouvons affirmer sans prendre de risque que la seule responsabilité directe et immédiate pour la guerre mondiale en revient à la Serbie, à la France et à la Russie, la culpabilité de chacune étant également distribuée. La suivante par ordre — loin après la France et la Russie — serait l’Autriche, mais elle n’a jamais désiré une guerre générale pour l’Europe.

Enfin, nous devrions placer l’Angleterre et l’Allemagne, toujours suivant l’ordre, en opposition à la guerre lors de la crise de 1914. Sans doute le public allemand était-il dans une certaine mesure plus favorable aux activités militaires que le peuple anglais, mais, comme nous l’avons abondamment expliqué ci-avant, le Kaiser fit preuve d’efforts plus ardents pour préserver la paix en Europe que Sir Edward Grey13.

Enfin, le français, M. Morhardt, a ceci à déclarer sur la visite du président Poincaré en Russie en juillet 1914, au plus fort de la crise de Sarajevo :

Le simple fait en soi de réaliser une telle visite à un tel moment impliquait un projet de guerre… Si M. Raymond Poincaré avait voulu la paix, une lettre envoyée à Saint-Pétersbourg aurait suffi. Si la Russie s’était vue avertie que la France était résolue à ne pas épouser, face au monde, la cause des assassins de Sarajevo, l’affaire toute entière aurait trouvé une solution.

La paix aurait été maintenue. S’il [M. Poincaré] n’était pas allé prêcher brutalement la croisade à SaintPétersbourg, comme nous l’a révélé M. Maurice Paleologue, le lâche Nicholas II n’aurait jamais osé prendre l’initiative d’une agression1415.

Note du Saker Francophone

Il y a d'autres raisons qu'il aurait fallu évoquer. Notamment la montée en puissance de l'industrie allemande menaçait à moyen terme l'Empire Britannique notamment au Moyen-Orient autour des questions pétrolières. Les anglais aussi voulait briser cet élan.

Chapitre 6 – L’Allemagne et la Pologne (1939)

La guerre 1914-1918 démontra pour la deuxième fois de suite la capacité des français à commettre de grossières erreurs stratégiques. Ils avaient cru en une guerre de conquête rapide en 1870 et en 1914. Et ils s’étaient trompés de manière désastreuse dans les deux cas. En 1870, ils furent battus de manière décisive en quelques mois. En 1914, le rouleur compresseur russe , en lequel ils faisaient preuve d’une telle foi qu’ils en avaient pressé la mise en branle contre l’Allemagne, se révéla constituer un assemblage de joints non-étanches, de roulements usés et de mauvais ajustements. En 1917, ce n’était plus qu’un tas de ferraille, et l’armée française se mutina cette année-là. Sans la présence sur son sol de plus de deux millions de soldats britanniques, qui maintinrent les allemands occupés le temps que l’armée française rétablisse la discipline, la France se serait fait battre de nouveau. L’armée britannique la plus conséquente à l’œuvre sur le continent, à l’époque de Wellington, n’avait pas dépassé les 70 000 hommes. En proportion des évolutions démographiques , l’équivalent en 1914 s’établissait à 280 000. 40 000 soldats britanniques perdirent la vie au cours des six années que dura la guerre d’indépendance espagnole. Ce nombre s’éleva à 750 000 pour les quatre années de la première guerre mondiale. La méthode “scientifique” de M. Haldane, consistant à mener la guerre en rejoignant les français, avait fait monter l’effort de guerre britannique d’un facteur 10, et le nombre de morts d’un facteur 20. On répondra que, faute de cet effort considérable et ce nombre immense de pertes humaines, les allemands auraient gagné la guerre. Mais si les français n’avaient pas reçu officieusement toutes les garanties que l’armée britannique serait à leur côtés dans une guerre contre l’Allemagne, la guerre ne se serait peut-être pas déclenchée du tout. En outre, et nous l’avons déjà soulevé, la défaite de la France n’impliquait nullement une défaite automatique de l’Angleterre ; c’est là chose que la seconde guerre mondiale a démontré.

En 1918, les français se mirent à raconter qu’ils s’étaient fait attaquer vicieusement par les allemands, et haussèrent la voix pour demander des garanties de sécurité contre de tels brigandages futurs. Lors des négociations de paix, leurs collègues britanniques et américains ne virent rien à redire à cela, et acceptèrent que l’Allemagne soit désarmée, militairement et économiquement ; et elle le fut. Qui plus est, l’Empire autrichien fut démembré, et les nouveaux États de Pologne et de Tchécoslovaquie furent créés, aux frontières Est et Sud de l’Allemagne16. La France s’empressa de nouer des alliances avec ces deux nouveaux États. Elle adopta donc la politique périlleuse de la paix par la répression, visant à garder sa principale rivale dans un état de faiblesse et sous une surveillance permanentes. Les français avaient repris les départements partiellement allemands d’Alsace et de Lorraine, et s’emparèrent également de l’ensemble de la région charbonnière de la Sarre.

Cette politique durait depuis quinze ans quand la loi action, réaction s’affirma. Les allemands, qui avaient constitué lors de la guerre la meilleure nation combattante d’Europe — et de loin –, se fatiguèrent de l’état de sujétion auquel ils avaient été réduits, et portèrent les nazis au pouvoir. Il s’agissait là du débouché inévitable de la politique répressive française.

L’Allemagne gouvernée par les nazis commença à se réarmer ; et, pour avoir pris part à ce réarmement, des personnalités allemandes se retrouvèrent sur le banc des accusés aux procès de Nuremberg, pour motifs de violation du traité de Versailles. Ces accusations étaient-elles justifiées? Je ne le pense pas. Le désarmement de l’Allemagne, décrété en 1919, avait à l’époque été déclaré dans un objectif plus large que celui de limer les dents militaires de l’Allemagne. On avait déclaré qu’il s’agissait de “la première étape vers la réduction et la limitation des armements (de toutes les nations) recherchée (par les alliés et les puissances associées) en vue de prévenir les guerres futures le plus efficacement possible…” Je ne sais pas combien de fourches les langues des alliés et de leurs associés ayant prononcé cette déclarations comportaient. Mais il devint rapidement limpide que la France ne figurait pas dans la liste hypothétique des puissances victorieuses impatientes de procéder à leur propre désarmement. Elle continua de maintenir une vaste armée de conscrits, toute conscription étant dans le même temps interdite aux allemands.

En 1927, M. Lloyd George, représentant en chef pour le Royaume-Uni à la conférence pour la paix, commençait à se sentir mal à l’aise. Il fit part au Parlement des “nations qui s’étaient promises à opérer un désarmement, suivant l’exemple allemand”, mais qui “n’avaient pris aucune mesure concrète de désarmement”. Et il n’était certes pas le seul à éprouver de tels doutes.

Cinq années plus tard, en 1932, arriva la très médiatisée conférence mondiale pour le désarmement, tenue à Genève. Ce fut un échec total. Toutefois, les puissances victorieuses du premier conflit mondial continuèrent d’attendre de l’Allemagne qu’elle respecte scrupuleusement les clauses de désarmement du traité de Versailles. Il était dès lors devenu évident aux yeux du monde, et tout particulièrement aux yeux des allemands, que la promesse de “désarmement général” du traité de Versailles était frauduleuse. Aucune nation n’allait se désarmer jusqu’à atteindre le niveau allemand. Le désarmement, de toute évidence, ne s’appliquait qu’à l’Allemagne seule, et ce apparemment à perpétuité.

Les allemands s’étaient faits tromper. Les nations victorieuses n’avaient aucune intention de se désarmer. Il est vrai que le désarmement aurait pu être imposé à l’Allemagne uniquement par voie de force majeure. Mais les nations victorieuses s’étaient retenues de cette action. Elles avaient volontairement affirmé qu’elles procéderaient également à un désarmement. Mais, rendu en 1933, quand Hitler prit le pouvoir, il était clair et limpide qu’elles allaient déshonorer leur promesse.

On ne peut espérer d’aucune grande nation, même après qu’elle a constitué sans doute possible une puissance d’agression, qu’elle accepte un état d’asservissement sans limite de temps. Et si elle ne se considère pas elle-même comme un agresseur, malgré le fait que ses ennemis l’affirment, elle sera encore moins encline à se soumettre à un tel abaissement. Hitler parvint au pouvoir en Allemagne sur une base de promesses de soustraction de son pays de cet asservissement, et de restauration de sa liberté souveraine. Et il remplit cet objectif, au moyen d’une combinaison d’audace politique astucieuse, de bluff, et de prévarication. Pour ses mensonges répétés face au public, en particulier dans ses déclarations sur ses prétentions territoriales sur des pays étrangers, il fut amèrement attaqué et qualifié de menteur patent. On aurait cependant pu avancer, à son corps défendant, que les anciens adversaires de l’Allemagne lui avaient menti de manière toute aussi patente quant à leurs intentions de se désarmer ; et pas seulement cela. En janvier 1918, Wilson, le président des États-Unis, énonça quatorze points dans un discours au Congrès, qu’il présenta comme les bases d’une paix durable qui ferait suite à la guerre alors en cours. En septembre de la même année, les allemands formulèrent une offre de paix qui se conformait à ces quatorze points. Cette offre fut acceptée par le président au nom de ses alliés, étant spécifiquement convenu que l’Allemagne négociait la paix sur la base de ces quatorze points. Mais à peine les allemands s’étaient-ils conformés aux clauses de désarmement de l’Armistice que les vainqueurs s’empressèrent de déchirer la condition selon laquelle les quatorze points devaient constituer le guide du traité de paix. Il est agréable de noter que des protestations outragées se firent entendre au Royaume-Uni quand ce lien de confiance fut rompu. Ainsi, Lord Buchmaster déclara ce qui suit :

… inciter une nation, quelle qu’elle soit, et aussi malveillante et abominable qu’elle puisse être, à déposer les armes dans une convention, puis, une fois qu’elle se retrouve sans défense, lui imposer une nouvelle convention, constitue un acte de déshonneur indélébile.

La conscience et le sens de l’honneur britanniques restaient à l’époque assez actifs (1922).

Si, donc, quelque chicanerie fut employée délibérément envers l’Allemagne en relation avec les termes de sa reddition, puis plus tard fut renouvelée pour la garder en état de faiblesse aussi longtemps que possible, il n’était certes pas pire du point de vue de Hitler de faire usage de duperie pour rendre à l’Allemagne sa force aussi rapidement que possible. En matière de politique internationale, on peut s’appuyer sur un mensonge pour en justifier un autre. Mais la majorité des critiques britanniques dénonçant de manière forcenée l’utilisation par Hitler du mensonge comme arme stratégique n’avait sans doute jamais entendu parler de la tromperie des quatorze points ou de la clause de “désarmement généralisé” du traité de Versailles. On peut donc comprendre leur indignation, bien qu’elle fût déplacée.

En mars 1939, Hitler, du fait principalement de son initiative personnelle et même contre l’opposition de son État-Major, avait ressuscité une armée allemande de conscrits ainsi qu’une armée de l’air, remilitarisé la Rhénanie, absorbé l’Autriche, et annexé le plus gros de la Tchécoslovaquie. Il avait réduit à néant la quasi-totalité des dispositions anti-allemandes du traité de Versailles, au soulagement naturel des allemands.

Restaient, outre les colonies, les affaires de l’Alsace-Lorraine et du corridor de Dantzig. Hitler déclara n’avoir aucun différend avec la Pologne ; mais ce type d’affirmation a si souvent constitué le prélude d’une attaque envers le pays cité que personne ne sut s’il fallait ou non l’en croire.

Le gouvernement britannique subissait à ce moment-là des pressions très importantes à faire quelque chose pour “arrêter Hitler” ; et le 21 mars 1939, elle accorda, chose très malavisée, des garanties à la Pologne. Le 1er septembre, Hitler envoya son armée contre la Pologne et en fit la conquête en moins de trois semaines. En résultante, les britanniques, obéissant à la garantie qu’ils avaient donnée, déclarèrent la guerre à l’Allemagne le 3 septembre, suivis le même jour et non sans une évidente réticence par les français. C’est par conséquence de son attaque envers la Pologne, en dépit de la garantie britannique, et donc en sachant avec certitude que la guerre s’étendrait aux puissances majeures, qu’on accusa Hitler d’avoir démarré la seconde guerre mondiale. Mais il s’agit d’un jugement trop superficiel.

Tout d’abord, y avait-il quoi que ce soit de fondamentalement sournois dans le désir de Hitler de reprendre le corridor de Dantzig? Si tel était le cas, la sournoiserie n’en était pas plus grande que l’ambition française implacable, de 1870 à 1918, de récupérer l’Alsace et la Lorraine. L’Alsace et la Lorraine étaient plus allemandes que françaises, malgré le fait qu’elles avaient respectivement appartenu à la France, avant 1870, pendant 220 et 100 ans. Mais on peut en arguer de même du corridor de Dantzig, qui avait constitué un territoire allemand pendant le plus clair d’un siècle et demi ; il contenait de nombreux allemands ainsi que de polonais, et son retour à la Pologne recréée de 1919 séparait l’Est de la Prusse du reste de l’Allemagne, et impliquait l’isolation et un état de semi-ruine à l’importante ville de Dantzig, résolument allemande. La prétention allemande sur le corridor de Dantzig était aussi valable que celle de la France sur l’Alsace et la Lorraine. Et après que les vainqueurs, à Versailles, parmi lesquels on comptait les britanniques et les français, avaient reconnu ce droit de possession antérieure à la France, pour les deux départements devenus français, les motifs d’agression criminelle contre l’Allemagne — et contre certaines personnalités allemandes — pour avoir appliqué des prétentions du même type au corridor de Dantzig étaient franchement hypocrites.

Mais qu’en est-il de la question associée, d’avoir déclenché une guerre majeure? Il est très facile de sauter à la conclusion qu’un pays attaquant un territoire faisant l’objet d’une garantie se montre forcément coupable de provoquer le conflit élargi qui s’ensuit. Quand on y réfléchit plus avant, on trouve deux raisons pour lesquelles une telle supposition peut se révéler dangereusement superficielle. D’une part, c’est un moyen trop facile de jeter l’opprobre sur un adversaire potentiel. Tout ce qu’une grande puissance a à faire, si elle estime que ses intérêts territoriaux particuliers risquent de se voir défiés par une autre, est de lancer au vent des garanties afin que la puissance défiante se retrouve automatiquement marquée comme criminelle mondiale. Voilà qui aurait bien mal tourné pour la Grande Bretagne dans les temps où elle constituait elle-même la puissance défiante ; comme, par exemple, en Espagne au XVIème siècle, en Hollande au XVIIème siècle, ainsi qu’en Espagne et en France au XVIIIème siècle.

D’autre part, une garantie, tout en ne constituant pas un obstacle certain — comme Hitler l’a montré — au déclenchement des hostilités, peut au contraire les provoquer. Une garantie, en soi, constitue un défi. Cela constitue à défier publiquement un rival d’ignorer la garantie, et d’avoir à en affronter les conséquences ; après quoi il devient très compliqué pour ce rival de tenter la recherche d’une solution pacifique à son différend conjointement avec le pays bénéficiant de la garantie sans apparaître soumis au chantage.

Une garantie peut donc fonctionner comme une incitation au conflit majeur même qu’elle est supposée prévenir. Il est des plus significatifs, comme l’examen scrupuleux des preuves que mène F. H. Hinsley dans son ouvrage Hitler’s Strategy17 le révèle, que la détermination du dictateur allemand à forcer la situation envers la Pologne au point d’en arriver à la guerre remonte au jour même où la garantie britannique fut prononcée.

Qu’en viendrions-nous à penser s’il prenait aux russes l’idée de garantir à l’Égypte la possession de la zone du canal [de Suez], sans se soucier particulièrement d’être en position d’aider effectivement l’Égypte sur ce point, à l’image de la Grande Bretagne, qui n’était pas en position d’aider la Pologne à conserver le corridor de Dantzig? Devrions-nous docilement faire nos bagages et partir? Ou, si nous restions, devrions nous volontairement souscrire au stigmate de constituer les agresseurs et les “déclencheurs” de la troisième guerre mondiale? Je ne le pense pas.

Quant à la troisième invasion allemande de la France, qui se déroula en 1940, ce sont les français qui avaient déclaré la guerre aux allemands en 1939. L’armée française n’avait fait aucune tentative en vue d’aider les polonais en s’en prenant aux allemands depuis l’Ouest. Elle resta plutôt retranchée de son côté de la frontière. Depuis 1914, les idées militaires françaises s’étaient complètement inversées. Du désastreux positionnement offensif inconditionnel adopté aux premiers jours de la première guerre mondiale, l’État-Major français avait fait la culbute vers un positionnement défensif inconditionnel. L’armée française devait rester dans sa ligne Maginot fortifiée, et attendre l’assaut. Ce positionnement stratégique, quoi qu’opposé, était tout aussi rigide, et ne fut pas plus propice au succès que son prédécesseur. Pour la troisième fois, les français furent repoussés ; cette fois, comme en 1870, jusqu’à la catastrophe finale.

Nous avons à présent établi une image plus claire des trois invasions “brutales et non-provoquées” de la France par l’Allemagne, dont les Vansittarts côté britannique et dont les français eux-mêmes ont trouvé tant de choses amères à dire. Nous disposons du fait significatif que sur les trois occurrences, par deux fois, c’est la France qui a déclaré la guerre à l’Allemagne, alors que, dans la troisième d’entre elles, la France s’employait subrepticement à presser son allié russe à lancer une guerre contre l’Allemagne, dans laquelle la France savait qu’elle serait impliquée. Les preuves, de fait, abondent pour soutenir la thèse que c’est la France, et non l’Allemagne, qui, pour reprendre la phrase de Lord Vansittart sur cette dernière, “fabriqua soigneusement” la guerre de 1914. En outre, dans deux cas sur les trois, les français prévoyaient qu’ils seraient à Berlin dans les deux mois. Ce furent leurs propres erreurs de jugement militaire et leurs propres lacunes, et non quelque turpitude allemande, qui firent que les invasions ciblèrent Paris au lieu de Berlin.

Les propos français sur la tonalité “pas de veine” quant à leur mauvais traitements infligés par l’Allemagne ne sont pas vrais, mais ces propos ont été avalés tout ronds par un public crédule, ignorant des faits historiques. Et les français reprennent à présent les mêmes histoires de “pas de veine” pour saboter la création d’une armée en Allemagne de l’Ouest.

Depuis 1919, le monde en a entendu beaucoup quant aux invasions allemandes de la France. Mais bien peu a été dit quant aux invasions françaises de l’Allemagne. Pourtant, deux cents années durant, c’est l’Allemagne qui constitua le champ de bataille d’Europe. Les guerres du XVIIIème siècle constituèrent le théâtre d’un va-et-vient des armées françaises entre l’Allemagne et l’Autriche, cependant que le sol français restait intact. Et ce fut de nouveau contre les territoires allemand et autrichien que Napoléon remporta ses victoires tant vantées au cours du XIXème siècle.

Les français n’oublient pas ces épisodes antérieurs, au cours desquels la gloire militaire revenait à la France : leurs statues, et le nom de leurs rues, à Paris et ailleurs, abondent de Wagrams, d’Austerlitzs, de Iénas, et de Friedlands. Mais ils aimeraient que le reste du monde oublie ces épisodes-là, et ne se souvienne que de la terrible menace que constitue pour la France contemporaine une Allemagne unifiée. C’est ainsi que s’expliquent les tentatives persistantes de la France d’affaiblir et de briser l’Allemagne.

Mais quelle fut la cause première de l’unification allemande? Rien d’autre que les fréquentes agressions de la France unifiée. C’est la sujétion de l’Allemagne par Napoléon, en 1806, qui constitua l’origine explicite du sentiment de pan-germanisme. Face au danger français, les populations germaniques de toute l’Europe commencèrent à s’assembler, et conçurent un sentiment élargi de fraternité germanique. Alors qu’en 1793 on comptait 300 États séparés indépendants dans ce qui est devenu l’Allemagne contemporaine, ce nombre se trouva réduit par amalgame à 30 en 1815. Le processus, une fois démarré, se poursuivit. Nous avons vu, dans le chapitre précédent, comment, après 1815, les États germaniques formèrent un corps consultatif commun avec la Confédération germanique. Le terrain était préparé, au niveau mental, pour les manœuvres de Bismarck. Les français sont les moins habilités de tous les peuples à se plaindre d’une menace allemande, car celle-ci résulte de leurs propres actions.

Et pourtant, en créant assez de tapage, ils réussirent à faire passer cette complainte, à partir de 1919, pour une sorte d’objet sacré de politique internationale ; et jusqu’à ce jour, les hommes politiques et les commentateurs occidentaux s’expriment comme si la France disposait d’un droit naturel à se voir protégée de l’Allemagne, la protection devant être assurée par le reste du monde. Ainsi, à chaque fois que la France se montre particulièrement difficile au sujet de la recréation d’une armée allemande, ou la question de la restauration de l’Allemagne comme État souverain, il ne manque jamais de se trouver quelque apologiste britannique provenant de quelque haute sphère pour déclarer qu’“au vu de toutes les souffrances endurées par la France du fait de l’Allemagne, etc, etc” ; et pour cette raison, il apparaît que les jeunes britanniques et ceux d’autres pays doivent se tenir prêts à se voir sacrifier de nouveau pour éviter que la France ne se voie dérangée.

Cela est, bien entendu, totalement absurde. La France n’a aucun “droit” à aucune sécurité. Aucun pays n’y a droit. Nous vivons tous dans un monde dangereux, et toute nation désireuse d’assurer sa sécurité se doit d’assurer sa propre sécurité au mieux de ses capacités ; par elle-même, ou par quelques combinaison appropriée si elle ne peut y parvenir seule. Mais chacun est responsable de soi-même, n’en déplaise à la classe précieuse qui constitue les corps internationaux qui croissent de nos jours. Après tout, si le reste du monde subit l’obligation de protéger la France de l’Allemagne, il subit l’obligation symétrique de protéger l’Allemagne de la France, si bien que la conséquence logique d’une protection internationale gratuite n’est autre que la guerre civile internationale.

La France n’a qu’un calcul à faire pour sa propre protection. Il s’agit de revenir en arrière jusqu’au XVIIIème siècle, et de garder l’Allemagne faible en la laissant divisée, désarmée et désunie. Cette formule illustre le niveau de stupidité dont une nation intelligente peut faire preuve. Car la suite naturelle d’une tentative de garder un pays comme l’Allemagne au plus bas est un effort vigoureux et inévitable de sa part visant à se débarrasser des entraves d’un contrôle de l’étranger ; et plus la répression est forte, plus violent sera le bouleversement final pour la liberté nationale et l’amour-propre.

Quant à l’accusation voulant que l’Allemagne ait “démarré” les deux guerres mondiales, elle est toute à fait fausse pour ce qui concerne la première guerre, et porte au moins à questions pour la seconde.

A suivre

Voir les chapitres précédents : chapitres 1 et 2 chapitres 3 et 4

Notes

… Fauves1
Black and Tans , NdT

… supérieure2En 1914, les puissances en paix des armées russe et française étaient plus importantes que celle de l’Allemagne
… années3la période de l’immédiate après-guerre, entre 1945 et 1953, NdT
… nations4Sir Patrick Hastings, Autobiography , p. 52
… l’extérieur5L’une des propositions autrichiennes pour y parvenir, qui aurait pu fonctionner ou non en pratique, était de partager des morceaux de territoire serbe entre les bulgares, les grecs et les roumains
… autrichiens6La nature des exigences formulées par l’Autriche à la Serbie est portée en Appendice 2
… Dickenson7G. Lowes Dickenson, International Anarchy , 1904-1914, p. 447
… France8Gooch et Temperley — British Documents on the Origin of the War , No. 125.
… circonstances9Lowes Dickinson, The International Anarchy , pp. 329-354.
… l’Autriche10Voir, entre autres, Benckendorff to Sazanov , 25-2-1913.
… l’Europe11Cité par Lowes Dickinson dans son ouvrage International Anarchy , pp. 445 & 448.
… raisonnable12 The International Anarchy , pp. 478, 479
… Grey13Harry Elmer Barnes, The Genesis of the World War , Knopf, pp. 661, 668.
… agression14M. Morhardt, Les Preuves, pp. 299-301
…1415Nous peinons à trouver la version française originale de cet extrait du livre de M. Morhardt, et malheureusement, il ne s’agit ici que d’une re-traduction de sa traduction en anglais, NdT
… l’Allemagne16L’État séparé de Hongrie, et une Serbie très agrandie, sous le nom de Yougoslavie, furent également créés sur les ruines de l’Empire autrichien
… Strategy17Cambridge University Press, p. 11.

Note du Saker Francophone

Nous publions notre traduction du livre de Russell Grenfell, en 1953, sous le titre "Haine Inconditionnelle". L'ouvrage traite de géopolitique de l'Europe du XIXème - XXème siècle, et (surtout) analyse les grossières erreurs politiques britanniques ayant entraîné le Royaume-Uni dans les guerres mondiales. Ce livre est décapant, rafraîchissant, et très instructif.

Le livre en anglais est proposé par Ron Unz à la lecture ici. Quand nous l'aurons finalisé, l'ouvrage au format PDF sera mis en ligne ici.

Traduit par Vincent, relu par San pour le Saker Francophone

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