Quand la Russie a-t-elle été déclarée ennemi public numéro un?


Phil Butler

Par Phil Butler – Le 17 octobre 2015 – Source New Eastern Outlook

Les relations étrangères entre ce qu’on appelle l’Ouest et la Russie sont devenues de plus en plus hostiles ces deux dernières années. Cependant, si des tensions graves ont pu apparaître maintenant, un regard sur les politiques de l’Amérique menées sous les deux dernières administrations met en évidence une vieille stratégie de calomnie à l’encontre de la Fédération de Russie. Voici un aperçu de la rhétorique utilisée par les médias depuis 2003. La Russie n’a pas été déclarée comme l’ennemi seulement maintenant, pour certains, elle l’a toujours été.

Dans l’Amérique d’aujourd’hui, beaucoup de gens pensent que Vladimir Poutine a personnellement abattu le MH17. Il est vrai aussi que le supporter typique de la ligue nationale de football (NFL) croit vraiment que Poutine a arraché la couronne du SuperBowl à Robert Kraft, le propriétaire des Patriotes de la Nouvelle-Angleterre [équipe professionnelle de football américain près de Boston, NdT]. Oui, vous avez bien compris, une des raisons principales de la guerre incontrôlée entre l’Amérique et la Russie était une tricherie pour le trophée du propriétaire de la NFL (voir le scandale du dégonflement des ballons). Peu de gens ont noté le fait que le milliardaire Rupert Murdoch, propriétaire de l’entreprise de presse News Corp, était prétendument témoin de ce crime abominable. Étrange coïncidence, n’est-ce pas, que l’un des hommes chargés de déverser des calomnies sur la tête de la Russie dans des journaux ait aussi été le témoin du crime du siècle (voir la vidéo de CNN)? Je peux comprendre que tout ceci soit nouveau pour vous. Voyez-vous, même moi j’ai cru que cette nouvelle Guerre froide avait commencé à une date qui coïncidait avec le soulèvement de l’Euro-Maïdan en Ukraine. Mais j’étais très loin de la vérité, comme vous allez le voir.

Ce qui s’est passé le 21 novembre 2013 sur la place de l’Indépendance [le Maïdan, NdT] à Kiev était un coup d’État, c’est certain. Cependant, les événements ont subitement fait apparaître ce soulèvement comme un plan d’urgence au cas où Vladimir Poutine interviendrait dans le plan d’extension de l’Otan vers Moscou. Cela a pris des années, et pas simplement des mois. Global Research et de nombreuses autres analyses de médias le montrent bien. Quant aux médias dominants, nous savons qu’ils n’évoquent pas ce genre d’allusions. Donc des gens comme Murdoch, et d’autres qui ont des intérêts particuliers dans des secteurs comme l’énergie, les fonds d’investissement et les devises, possèdent tout à fait par hasard la plupart des médias, de Berlin à Los Angeles et retour. Sans argumentation supplémentaire concernant les médias vendus à la corruption, si nous sommes astucieux, nous pouvons retracer la couverture médiatique sur les points clés que nous voyons se manifester aujourd’hui.

La politique américaine à l’égard de la Russie a opéré un changement radical à l’instant où George W. Bush a quitté son poste. Si on examine les résultats, la couverture médiatique et les politiques annoncées de 2001 à aujourd’hui, plusieurs faits essentiels apparaissent. Une fois que Barack Obama a prêté serment, même avant que la vérité ne soit connue, la rhétorique anti-russe a passé à la vitesse supérieure. En observant les informations diffusées par Google News, par dates, j’ai trouvé une transition d’une netteté remarquable, allant de la détente normale jusqu’à l’état de guerre que nous voyons actuellement. Je cite ci-dessous les grands titres clés de 2003 à aujourd’hui, avec les dates, seulement à titre d’illustration.

  • L’année 2003 pour CNN se focalisait sur «La lutte de Poutine contre les oligarques»
  • En 2004 le plus grand titre du New York Times affirmait : «Le saumon trouve un allié dans l’Extrême-Orient russe»
  • Le 1er décembre 2005, l’article le plus négatif de la BCC que j’ai trouvé était titré : «Une horde d’écureuils russes tue des chiens»
  • En décembre 2006, le Spiegel online avait le titre le plus grandiloquent : «La Russie de Poutine : le Kremlin truffé d’anciens agents du KGB»
  • 2007 a été une année au ralenti, ABC a rapporté : «Russie : faites l’amour, ayez des bébés, gagnez de l’argent»
  • En 2008 les choses se réchauffent en août, le New York Times commence avec «La Russie soutient l’indépendance des enclaves géorgiennes»
  • Plus tard en 2008, après les élections, The Telegraph annonce : «La Russie veut couper les fournitures de gaz à l’Ukraine, menaçant l’approvisionnement de l’Europe»
  • En 2009, juste après son inauguration, dans le Washington Post : «Nous cherchons une renormalisation des relations avec la Russie, dit Biden» 
  • En 2009 aussi, l’accord de dessous de table dont Vladimir Poutine a parlé récemment est apparu sous la forme de lettres secrètes d’Obama à Dmitri Medvedev. (International New York Times)
  • En 2010 le coup de poignard dans le dos était en bonne voie, comme le rapporte la BBC : «L’Otan et la Russie annoncent un nouveau départ au sommet de Lisbonne».
  • Ensuite est arrivé le Printemps arabe et, au début de 2011, le New York Times annonçait : «Pour changer, la Russie accepte d’essayer de parler à Kadhafi pour qu’il parte».
  • En décembre 2011, The New York Times : «Les électeurs regardent les sondages, et y voient la fraude».
  • Plus tard en décembre 2011, The New York Times dépasse de nouveau Google News : «Un rassemblement défiant le parti de Poutine draine des dizaines de milliers de personnes».
  • L’année 2012 commence avec «La Russie et la Chine bloquent l’action de l’ONU sur la crise en Syrie», via le New York Times.
  • Ensuite le Spiegel carillonne en août que «La Russie de Poutine est devenue une dictature parfaite».
  • En 2013, Poutine a contraint les États-Unis à la modération, et la BBC a rapporté que les États-Unis et la Russie acceptent l’accord sur les armes chimiques de la Syrie.
  • En décembre 2013, le Wall Street Journal de Murdoch lance : «Ne vous attendez pas à ce que l’Allemagne soutienne la Russie».
  • Février 2014 démarre avec les reportages sur la débâcle des Jeux olympiques de Sotchi, le Washington Post titre : «A Sotchi, les journalistes tweetent en direct leurs expériences hilarantes et grossières dans les hôtels».
  • Ensuite 2014 est devenue l’année de la russophobie, de l’anti-Poutine, et d’un million d’histoires sur l’ignominie de la Russie de Poutine.
  • 2015 – Guerre froide 2.0 en règle.

Bien que le point critique entre l’Ouest et l’Est me semble évident, il peut ne pas l’être pour tout le monde. Je pense qu’il est intéressant ici de revenir en particulier sur l’élection de 2008. Avant l’intronisation de Barack Obama en janvier, beaucoup de mouvements de personnel ont eu lieu. Après le Printemps arabe, nous voyons aujourd’hui décimer l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, et la situation en Ukraine, cette élection mérite donc une attention spéciale, ne serait-ce que pour les rôles des participants. En 2008, Hillary Clinton et Barack Obama ont d’abord été des candidats d’opposition acharnés à la présidence, et plus tard des collaborateurs de la politique étrangère des États-Unis. Pour ce qui est de Clinton, elle élude encore les allégations de méfaits à Benghazi, le scandale de l’uranium et la question de ses E-mail. Plus intéressant même est le fait que l’adversaire d’Obama dans cette élection, le sénateur de l’Arizona John McCain, a perdu l’élection, puis a été nommé en Syrie et en Ukraine comme le rabatteur en charge de la guerre. Le vice-président Joe Biden s’est retiré de la course électorale pour soutenir Obama puis il est devenu son co-listier. Le fils de Biden est allé travailler plus tard en Ukraine pour une compagnie énergétique locale.

Je suppose qu’on pourrait aussi soutenir que Vladimir Poutine, qui a été élu à la présidence de la Russie en mars 2012, a eu quelque rôle dans la creusement du fossé entre l’Amérique et la Russie. Après tout, Dmitri Medvedev avait proposé Poutine pour un troisième mandat dès septembre 2011. Cependant, même si cela peut avoir rendu les choses plus faciles, c’est évidemment l’initiative de Poutine dite «De Lisbonne à Vladivostok » (2010) qui était indésirable. Mon argument porte là-dessus.

Lorsque les États-Unis étaient solidement engagés en Afghanistan et en Irak, la préoccupation et la mission de l’administration Bush étaient de remporter ces guerres – et les affaires que de telles guerres amènent. L’émergence de la Russie était une préoccupation secondaire, même si nous avons vu l’Otan entrer en Géorgie et dans d’autres anciennes Républiques soviétiques. Avec l’affaiblissement de ces guerres et notamment le besoin urgent de nouveaux conflits à soutenir, les buts de l’administration Obama étaient clairs comme de l’eau de roche. Je crois que les administrations états-uniennes ont tenté d’aspirer la Russie dans une sorte de fraternité occidentale – un plus contrarié par le retour de Poutine au pouvoir. D’autres que moi l’ont insinué. Neil Buckley du FT a parlé de l’avertissement de Poutine aux Européens à propos de la religion. Il cite Poutine :

«Les gens dans de nombreux pays européens ont honte et ont peur de parler de leurs convictions religieuses. Les congés [religieux] sont supprimés ou dénommés autrement, cachant scandaleusement l’essence du jour férié.»

Ce commentaire de Poutine est arrivé dans le sillage des appels lancés à l’Ouest pour le boycott des jeux de Sotchi, mais le ton résume les vues de M. Poutine, les vues de la Russie, qu’Obama a pour mission d’entraver. Considérant tout ce qui a transpiré depuis qu’Obama a pris ses fonctions, y compris la peinture véhémente de la capitale de l’Amérique aux couleurs de l’arc-en-ciel [symbole gay, NdT], rend clairement ce point de départ essentiel. Quasiment à l’instant où la politique russe s’est détournée du projet flagrant de Washington, l’enfer s’est déchaîné pour condamner tout ce que faisait Poutine. Depuis 2009, la clique de joueurs à Washington a tout fait pour condamner Poutine. John McCain, le porte-parole à un milliard de dollars de l’industrie de l’armement, s’est payé un article dans la Pravda sur Poutine qui scelle sa place parmi les dirigeants psychopathes dans l’Histoire. Sur la position de la Russie (de Poutine) sur les gays, McCain a écrit :

«Ils écrivent des lois pour codifier la bigoterie contre des gens dont ils condamnent l’orientation sexuelle. Ils jettent les membres d’un groupe de rock punk en prison pour le crime d’avoir été provocateurs et vulgaires et pour avoir eu l’audace de protester contre le régime du président Poutine.»

C’est dans cette sorte de comportement maniaque que le lecteur peut stimuler ma conception de la politique aujourd’hui. Lisez ce que McCain a écrit dans l’un des journaux influents de Russie. Sa rhétorique n’atteste pas seulement de son manque de respect pour le peuple russe, mais aussi de son ignorance de l’immoralité de l’époque. L’homme qui a été élu président a tué des milliers de gens avec des drones, son compétiteur politique court comme un malade, applaudissant le chaos et la guerre partout dans le monde. Pire encore, il ne trouve même pas indécente la vulgarité dans un lieu de culte, et encore moins un crime. En tant que sudiste, je vous dis que si les Pussy Riot avaient réalisé leur performance dans une église baptiste de Caroline du Sud ou de l’Alabama, elles auraient prié pour être condamnées à une peine de prison. Ma maman disait toujours : «Il y a un temps et un lieu pour toute chose.» Et la plupart des Américains de ma génération se rangeraient aux côtés de Poutine pour celle-là.

En résumé, il semble honnête de supposer que la mission contre la Russie et d’autres pays n’était pas seulement une réaction à Poutine en Syrie. Le Printemps arabe n’était pas non plus quelque chose de spontané. Depuis que la prétendue guerre contre le terrorisme a commencé, peut-être même avant, une nouvelle élite a surgi à Washington, et son pouvoir est maintenant indéniable. Deux présidents Bush, un Clinton et une à venir, avec une administration Obama intégrant tous les éléments de ces derniers, la démocratie n’est plus un choix. Quant à l’idéal d’une collaboration pacifique entre l’Amérique et la Russie, il n’y a probablement jamais eu aucun espoir. L’Amérique est actuellement victime de sa propre dominance. Le statu quo des dirigeants et des citoyens satisfaits avec le suffisamment bon – c’est à cause de ça que le monde est en péril aujourd’hui. Cette nouvelle Guerre froide n’a pas commencé au moment où la Crimée a rejoint la Russie, les droits des LGBT n’étaient pas non plus le problème principal – jamais. Influence, mensonges, logistique et stratégie guerrière à long terme – cela n’a jamais cessé. Sachant cela, nous devrions être capables de faire une pause et de réévaluer ce qu’est un véritable choix démocratique. Un grand peut-être.

Phil Butler, est un chercheur et analyste politique, politologue et spécialiste de l’Europe de l’Est, qui écrit exclusivement pour le magazine en ligne New Eastern Outlook.

Traduit par Diane, relu par jj pour le Saker Francophone

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