Le problème du pan-européanisme


Par Adam Garrie −Le 23 août 2019 − Source eurasiafuture.com

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Parmi les nombreuses grandes aberrations inhérentes au pan-européanisme politique, la conception de la nationalité, variée selon où en Europe on se place, et nécessairement opposée d’un pays européen à l’autre, figure parmi les plus insolubles. Au point que la meilleure manière de définir cette aberration est de la considérer comme un problème monolithique empiré par une tentative de solution — solution qui, depuis 1992, est connue sous le nom d’Union Européenne.

L’Allemagne

Riche d’une longue histoire culturelle, qui remonte des milliers d’années avant l’existence d’un État-nation allemand, l’Allemagne n’a jamais été plus heureuse ni plus forte, tant de son point de vue que de celui de ses voisins, que tant qu’elle constitua une culture immense mais satisfaite, plutôt qu’un État-nation frustré. Bien avant qu’un murmure même d’État-nation allemand fût évoqué, l’Allemagne existait en tant que culture unifiée et partagée entre de petites et grandes unités souveraines. [En 1793, on comptait 300 États indépendants distincts dans ce qu’est devenue par la suite l’Allemagne. En 1815, ils étaient amalgamés à 30. Y voir, et voir à la montée subséquente de Bismarck, une réponse aux guerres napoléoniennes, c’est à dire aux agressions émanant de l’extérieur, est tout sauf délirant. Ce point est développé par Russel Grenfell dans son chef d’œuvre « Haine inconditionnelle », au chapitre VI, NdT].

Cet arrangement s’avéra tout à fait judicieux pour les Allemands, mais également pour le reste du monde. La clé du génie allemand est sa capacité à créer, à jouir, et à exporter une culture plutôt unifiée sans porter la charge des inconvénients, ou celle des bénéfices perçus d’un État-nation. Comment Beethoven, Wagner et Goethe, nés dans des entités souveraines distinctes, purent-ils malgré tout relever de la même culture bien définie?

C’est là que réside la grande énigme allemande. Une culture plein de ressources, mais sans ressources physiques, était vouée à attraper la contagion de la révolution, et ce faisant, l’impulsion de construire un État-nation, jusqu’alors dormante, prit rudement le pas sur une culture qui s’était fort bien portée à cheval sur de nombreuses entités souveraines.

Ceux qui cherchent la rédemption par la géopolitique considèrent souvent les premières réussites de l’Allemagne sous Bismarck comme le vrai visage de la grande Allemagne. Certes, Bismarck fut un homme politique brillant, mais c’est plutôt sa grandeur, au sein de deux mille ans d’histoire allemande, qui constitue la plus grande des aberrations! Bismarck s’employa à modeler un État suivant le modèle de la France, tout en conservant les traits culturels de l’Allemagne. Il y réussit de son vivant, mais à peine fut-il disparu que les contradictions internes à sa grande création remontèrent de la manière la plus violente.

Depuis que Bismarck n’est plus, l’Allemagne lutte avec le paradoxe d’essayer de conserver une culture qui prospéra dans des conditions de fragmentation politique d’un côté, avec l’idéal français de l’État unifié moderne de l’autre côté. Les résultats en sont connus avec le recul : la guerre « finale » de Bismarck contre la France ne fut que la première de nombreuses autres guerres allemandes contre la France.

L’Union Européenne constitue une tentative de résoudre cette énigme en transformant l’Europe en une collection d’États à l’allemande [les euro-régions, NdT] qui existaient comme entités séparées avant la poussée vers l’unification prussienne opérée par Bismarck. Le problème est qu’en réduisant les membres de l’UE en simples « électeurs allemands » au sens de l’Empire Romain Germanique, l’Allemagne se retrouve à présent face au problème, égal et opposé : l’énigme en devient comment combiner la culture allemande avec la conception française de l’État moderne.

Le résultat est que la culture allemande a été réduite à néant par la politique, et que la souveraineté des nations non-allemandes a été réduite à néant par les pressions visant à leur faire adopter les traits culturels allemands et les habitudes informelles qui constituent le ciment de l’unification allemande au départ, et du Saint Empire Romain avant l’Allemagne.

La Grande-Bretagne

Autant la culture allemande est facile à définir et le fut bien avant la création du Reich allemand moderne sous Bismarck, autant on définit beaucoup plus facilement la Grande-Bretagne par son unité politique que par une culture. Le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord est une union de nations, chacune présentant ses caractéristiques propres, avec les traditions de l’Angleterre et sa Common Law, qui constitue la principale d’entre elles.

En Grande-Bretagne, la culture, la loi, la politique et la nation sont toutes si indélébilement entrelacées que la culture britannique ne peut être distinguée de la culture anglaise, ni plus tard de l’histoire politique, cléricale et légale britannique. Là où les Allemands ont Goethe et Beethoven, les Anglais (et à bien des aspects les Britanniques) ont la Magna Carta et les hymnes anglicans dont les auteurs sont inconnus, ou d’une identité qu’il n’importe pas de connaître.

Il faut ici évoquer un immense paradoxe. Les traditions légales de l’Angleterre établissent une forte prépondérance de la propriété de chaque occupant individuel sur la souveraineté générale. L’Allemagne, en contraste, ne comportait pas un seul État sous lequel unifier sa propriété jusqu’aux années 1870, et même après, ce qui fit que l’Autriche allemande continue de provoquer diverses crises politiques.

En Grande-Bretagne, le concept d’État était simple : il ne réside pas dans l’État lui-même, mais dans l’histoire des institutions au sein des nations d’Angleterre, d’Écosse, de Galles et d’Irlande (ultérieurement, d’Irlande du Nord uniquement). En Grande Bretagne, la tradition constituait ainsi une partie intégrante et implicite de l’individualité de chacun, alors qu’en Allemagne, ce sont de grands personnages qui ont façonné une tradition culturelle.

Voilà qui contribue à expliquer pourquoi aucune force étrangère ne peut facilement conquérir la Grande-Bretagne. Là où la Russie est impossible à dompter du fait de son immensité, la Grande-Bretagne est impossible à dompter parce que la culture britannique n’est pas enfermée dans un monument, dans une constitution écrite, ni dans quelque groupe de grands hommes bien connus. La tradition orale de constitutionnalisme et la Common Law, prenant en compte des précédents britanniques, font du Royaume-Uni un endroit où vouloir adopter des traditions étrangères, relevant d’une logique riche en soi, ou même dont la beauté est présentée en tant que finalité, relève de l’illusion.

La grande constitution britannique continue d’évoluer, et ses caractéristiques culturelles intrinsèques, qui sont transmises au travers d’elle, sont paradoxalement inclinées vers la tradition, le gradualisme et l’évolution, par opposition à la modernité, la politique totémique et la révolution.

C’est pour cette raison que le concept moderne de l’Union Européenne n’a réussi qu’à entrer en conflit avec la tradition britannique, et même la vie quotidienne en Grande-Bretagne.

La France

Si elle n’est pas un État, la France n’est rien. Sa langue, sa poésie, sa musique, ses arts et son architecture ne constituent pas à proprement parler les contreforts de l’État, mais forment plutôt la grande collection hébergée par l’édifice de l’État. L’une des raisons pour lesquelles la France a été si encline historiquement aux guerres de religions, aux guerres dynastiques, et depuis 1789 aux guerres idéologiques/révolutionnaires relève de la confiance suprême en l’idée que, quelle que soit la faction qui l’emportera, elle sera finalement étatiste.

Dans ce sens, là où l’Allemagne a pâti des notions d’État, et là où l’histoire de la Grande-Bretagne a été celle où l’État s’est laissé affaiblir au bénéfice des libertés institutionnelles et des classes au sein de l’État, en France, l’État constitue la seule constante. C’est pour cela que chaque conflit interne, que chaque révolution menés en France sont tenus afin de prendre en premier lieu le contrôle de l’État, puis le contrôle de ce que l’État représentera.

C’est ainsi que l’État français est resté fort alors que les formes d’État appliquées à la France pouvaient varier fortement entre la monarchie et la république, entre l’État religieux et l’État laïque, son caractère belliqueux ou pacifique. Au cœur de tous ces importants changements, l’État n’a jamais perdu son rôle suprême. En fin de compte, l’État français est semblable à un corps, qui changerait du tout au tout en matière vestimentaire, ou en matière d’apparence, toutes les quelques décennies ; le corps en reste le même malgré ses ondulations extérieures.

Et c’est là qu’on arrive au schisme fondamental entre les conceptions française et allemande de l’Union Européenne. Pour l’esprit allemand, l’UE va soulager l’Allemagne de sa grande crise culture contre nation en transformant toute l’Europe en un Saint Empire Romain Germanique moderne, où les États-nations seront réduits à l’état d’électeurs dans le cadre d’une souveraineté impériale plus large. Pour les français, une telle conception est absolument impénétrable.

C’est pour cela que les dirigeants français ont tendance à pousser une conception plus unitaire de l’Union Européenne. Une Union unitaire rentre dans la conception française de l’État — un monolithe indépendant des événements qui surviennent à ses frontières. Pour la France, les événements au sein d’un État sont facile à gérer jusqu’au moment où ces événements menacent de changer les qualités définissant l’État. Jusqu’à ce moment, plus un cil ne bat, et l’on mange beaucoup de gâteau.

La Russie ?

La Russie est-elle européenne ou asiatique? La géographie et l’histoire de la Russie apportent une réponse contradictoire à cette question. L’énigme se résout facilement lorsqu’on comprend que la Russie ne constitue ni une culture comme l’Allemagne, ni une union de nations comme la Grande-Bretagne, ni un État comme la France.

La Russie est une religion personnifiée par un ensemble de populations sur un territoire souverain ; c’est à dire que plus que dans n’importe quelle région mentionnée dans le présent article, la Russie vit et respire comme une grande église, dans laquelle les interactions sociales et les développements culturels relèvent d’une longue Liturgie Divine, cependant que la guerre et la diplomatie remplissent les fonctions d’un grand synode.

Avec la prise de pouvoir bolchevique d’octobre 1917, la Russie ne fit que substituer l’Église Orthodoxe chrétienne par une église païenne de Lénine, puis de Staline. Mais à l’image de l’ancienne Russie, guidée principalement par sa foi depuis le baptême du Prince Vladimir, la Russie soviétique fut obligée de vénérer l’autel communiste suivant des forces semblables.

Mais en fin de compte, la vraie religion de la Russie réside dans l’Orthodoxie, pas dans le Léninisme. Voilà qui explique pourquoi, en 1991, un « État » que le peuple aimait tomba aussi facilement, au sein d’une population qui vénérait l’autorité de ce qui est russe, tout en rejetant l’idéologie très étrangère du marxisme. Le russe ne peut pas vivre hors d’un saint empire, même s’il rejette l’hérésie temporaire des gouvernants de cet empire.

La grande crise entre l’Europe et la Russie présente de multiples manifestations géopolitiques au niveau spirituel. L’Europe a constitué historiquement un territoire sur lequel sont bâties des églises et d’autres institutions influentes. La Russie, en contraste, est elle-même une église, et toutes les institutions au sein de la Russie existent sous le dôme doré de la religion.

Conclusion

La seule méthode permettant d’unifier ces traditions variées et disparates sous une souveraineté unique passerait par des actions d’une violence suprême. Une telle notion ne pouvait être considérée que comme inique, la meilleure solution au problème du pan-européanisme est d’accepter que l’Europe ne peut pas être unifiée, mais qu’au travers du poids respectable du respect westphalien, et des relations commerciales modernes, il n’est pas non plus nécessaire que l’Europe soit une terre où le sang coule.

L’Europe ne peut pas exister comme unité politique, mais l’Europe est tout aussi maudite si elle ne se reconnaît pas comme un espace restreint, doté d’une destinée mondiale en matière de commerce. C’est la raison pour laquelle à l’avenir les livres d’histoire feront preuve à l’égard des Euro-sceptiques et des Brexiteurs d’une affection couplée de charité, et maudiront leurs opposants pour le tas de fumier qu’aura constitué leur témérité.

Adam Garrie

Traduit par Vincent, relu par San pour le Saker Francophone

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