La géopolitique de la Méditerranée orientale se fait de plus en plus complexe


Par Andrew Korybko − Le 11 janvier 2026 − Source korybko.substack.com

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Les tensions vont croissantes entre la Turquie et le Pakistan, d’une part, et Israël, Chypre et la Grèce d’autre part.

 

Trois développements récents font que l’on ne peut plus tenir comme acquise la stabilité en Méditerranée orientale :

  1. la rivalité turco-israélienne croissante dans la Syrie de l’après-Assad ;
  2. les projets attribués à Israël d’établir une force de réaction rapide avec Chypre et la Grèce ;
  3. les nouveaux liens militaires entre le Pakistan, allié de la Turquie, et le général Khalifa Haftar qui contrôle l’Est de la Libye.

Ces évolutions interviennent dans un contexte marqué par les projets israéliens d’un gazoduc sous-marin (EastMed) vers la Grèce, tandis que les revendications maritimes de la Turquie empiètent directement sur son tracé prévu.

Cette force de réaction rapide pourrait donc être constituée pour défendre le gazoduc EastMed si sa construction venait à commencer. Parallèlement, le Pakistan pourrait établir une présence militaire dans l’est de la Libye, sous couvert d’entraîner les forces de Haftar, afin de compléter le dispositif turc dans l’ouest du pays et ainsi aider Ankara à faire face à cette situation. Les observateurs qui ne seraient pas au courant de ces dynamiques peuvent consulter cet article pour en apprendre davantage sur le rapprochement entre la Turquie et Haftar, d’anciens ennemis, un rapprochement qui sert les revendications maritimes précitées d’Ankara.

Le tandem turco-pakistanais (TPT) n’entrerait pas forcément en confrontation directe avec Israël au sujet du gazoduc EastMed, du moins pas dans un premier temps. Il est en effet bien plus probable que la Turquie commence par faire pression sur Israël en Syrie, tandis que le Pakistan créerait des troubles en mer en son nom (peut-être au moyen de drones), grâce à sa présence militaire potentielle dans l’Est de la Libye. L’objectif serait de maintenir les tensions à un niveau gérable et de préserver un « déni plausible ». Cela deviendrait toutefois difficile s’ils ciblaient la Grèce, membre de l’OTAN, ce qui pourrait se retourner contre eux en amenant l’Alliance à se rallier à Athènes.

C’est la raison pour laquelle le TPT ferait sans doute usage de provocations hybrides de bas niveau et permettant un « déni plausible » contre Israël pour commencer, même s’il est prévisible qu’Israël le dénonce publiquement si cela se produit. Il n’est pas possible de prédire avec précision les événements qui pourraient suivre, mais il suffit de présager qu’Israël ne resterait sans doute pas les bras croisés, car c’est rarement ce qu’il fait en cas de pression militaire. Une escalade conventionnelle pourrait donc se profiler, ce qui, en cas d’emballement, pourrait à son tour enflammer toute la région.

L’intérêt pour la Turquie d’impliquer le Pakistan dans ce différend ne serait pas seulement de diluer la responsabilité de toute escalade liée à ses revendications maritimes. Il serait aussi de bénéficier du soutien de la seule puissance nucléaire musulmane, afin de dissuader Israël de réagir d’une manière qui risquerait de déclencher une guerre entre eux. De son côté, le Pakistan serait probablement heureux de brandir la menace militaire contre Israël, car cela serait populaire sur le plan intérieur, mais il ne voudrait évidemment pas qu’Israël le force à choisir entre ouvrir les hostilités ou reculer.

Toute escalade sérieuse entre le TPT et Israël entraînerait assurément une intervention diplomatique étasunienne, les trois pays étant des partenaires proches des États-Unis. La position que prendraient ces derniers n’est cependant pas claire. Bien qu’Israël soit l’un de ses partenaires les plus privilégiés, le gazoduc EastMed pourrait menacer l’hégémonie énergétique récemment acquise par les États-Unis sur l’UE. On peut donc avancer que Washington pourrait préférer imposer un compromis par lequel Israël fournirait du gaz à la Turquie, à l’instar de ce qu’il s’apprête à faire avec l’Égypte.

Si la Syrie rejoint les Accords d’Abraham, un gazoduc pourrait être construit sur son territoire pour relier Israël à la Turquie, et le Liban pourrait également y être associé s’il signe lui aussi ces accords. Même en l’absence d’un tel accord, un gazoduc sous-marin pourrait connecter les gisements gaziers israéliens en mer à la Turquie. Cela renforcerait leur interdépendance complexe, réduisant ainsi le risque de conflit. Ce serait, du point de vue américain, le scénario idéal pour résorber les tensions turco-israéliennes en Méditerranée orientale.

Andrew Korybko est un analyste politique étasunien, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

Traduit par José Martí, relu par Wayan, pour le Saker Francophone

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