Dmitry Orlov, aux Russes : Non, vous ne pouvez pas revenir à l’URSS ! Vous pouvez faire mieux


Le 20 mai 2015 – Source Club Orlov

Une des fausses histoires entretenues par certains politiciens américains, avec l’aide des médias occidentaux, est que Vladimir Poutine (qui, répètent-ils comme un mantra, est un dictateur et un tyran) veut reconstituer l’URSS, dont l’annexion de la Crimée est le premier pas. Au lieu d’écouter leurs bavardages, nous allons présenter les faits. L’URSS a été officiellement dissoute le 26 décembre 1991 par la déclaration N°142-H du Soviet suprême. Il a reconnu l’indépendance des quinze républiques soviétiques, et à la place de l’URSS a créé une Communauté des États indépendants, qui n’avait pas le même potentiel.

A l’Ouest, cela a suscité beaucoup de joie, et tout le monde a supposé que ce sentiment était partagé par tous à l’Est. Mais voilà qu’une drôle de chose a eu lieu, un référendum à l’échelle de l’Union tenu le 17 mars 1991 qui a produit un résultat étonnant : avec plus de 80% de participation, des 185 647 355 personnes qui ont voté, 113 512 812 ont voté pour préserver l’URSS. Ça fait 77,85% – pas exactement une petite majorité. Leur souhait n’a pas été pris en considération.

Est ce que ce sentiment public était temporaire ? Porté par la peur face à l’incertitude ? Et s’il devait persister, ce serait sûrement une chose purement russe, car les populations de tous les autres États indépendants, ayant goûté à la liberté, ne voudraient jamais envisager de rejoindre la Russie. Eh bien, voici une autre chose drôle : en septembre 2011, deux décennies après le référendum, les sociologues ukrainiens ont découvert que 30% des gens là-bas voulaient un retour à une économie planifiée du style soviétique (étonnamment, 17% étaient des jeunes, des personnes sans expérience de la vie en URSS) et seulement 22% souhaitaient une sorte de démocratie de style européen. Le souhait d’un retour à la planification centrale de style soviétique est révélateur : il montre juste le misérable échec de l’expérience en Ukraine pour installer une économie de marché de type occidental. Mais, encore une fois, leurs souhaits n’ont pas été pris en considération.

Cela semble indiquer que le postulat présomptueux d’un projet de Poutine pour reconstituer l’URSS aurait beaucoup de soutien populaire, non ? Ce qu’il a dit sur le sujet, lorsqu’on le lui a demandé directement (en décembre 2010) est la chose suivante: «Celui qui ne regrette pas l’effondrement de l’URSS n’a pas de cœur ; celui qui veut le voir renaître n’a pas de tête.» Autant que je peux le mesurer, Poutine a une tête. Donc, une URSS 2.0 n’est pas pour demain.

Fait intéressant, il a continué à dire quelques mots sur le sujet. Il a dit que l’URSS avait un avantage concurrentiel comme un marché unifié et une zone de libre-échange. Cet élément de l’URSS est maintenant incorporé dans l’Union douanière, dont la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan et plusieurs petits pays sont membres, et cela semble être un succès.

L’Ukraine – avec plus de 40 millions d’habitants, un gros morceau – a refusé de rejoindre cette union, tout en continuant à commercer avec la plupart des membres de l’Union douanière. Cette stratégie s’est avérée désavantageuse, pour employer un euphémisme, avec une économie ukrainienne qui est maintenant en effondrement rapide, après avoir baissé de plus de 17% cette année en un trimestres seulement . Ainsi, alors que la théorie de l’avantage concurrentiel peut être ou non valide, le désavantage concurrentiel à l’inverse de ne pas rejoindre l’Union douanière est visible aux yeux de tous.

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Bien sûr, de nombreux aspects de l’ancienne URSS sont tombés dans l’oubli. Parmi eux :

  • L’idéologie communiste : le Parti communiste n’a plus le monopole du pouvoir.
  • La mentalité de bloc : le Pacte de Varsovie s’est évaporé, laissant derrière lui l’Otan comme un manchot qui applaudit d’une main. Le nouveau système est un système multipolaire.
  • La planification centrale : remplacée par une économie de marché.
  • L’isolationnisme économique : remplacé par une économie axée sur l’exportation, à base d’accords commerciaux avec de nombreux pays à travers le monde.
  • La gouvernance autoritaire [du parti, NdT] : remplacée par une gouvernance autorisée, dans laquelle les dirigeants tirent leur autorité de leur popularité, qui est basée sur leur performance réelle, alors que précédemment le secrétaire général du PCUS était un peu comme le pape, infaillible par définition.

Ce sont tous des changements positifs, et très peu de gens regrettent qu’ils aient eu lieu, ou souhaitent un retour au statut précédent.

Il existe de nombreux autres aspects de l’ancienne URSS qui se sont dégradés, parfois sévèrement, mais néanmoins restent en place. Parmi eux se trouvent la santé publique et l’éducation publique.

L’URSS avait un système de médecine socialisée qui a excellé dans certains domaines et était médiocre dans d’autres. Le passage à la médecine privatisée a été un succès, à certains égards, mais c’est très dur pour ceux qui ne peuvent pas payer les soins ou les médicaments. Le système éducatif est encore très bon à tous les niveaux, mais ici aussi il y une dégradation significative déplorée par de nombreux observateurs.

L’URSS avait investi massivement dans la science et la culture, et beaucoup a été perdu pendant la période difficile des années 1990 – ce que beaucoup de gens regrettent. L’URSS dominait le monde de la recherche scientifique fondamentale, s’attaquant à des questions qui ne débouchaient pas sur des applications commerciales, simplement parce qu’elles étaient scientifiquement intéressantes et menaient à des résultats publiables. Les États-Unis ont dominé le monde dans la conception des produits, quelque chose que les ingénieurs soviétiques étaient heureux de simplement copier la plupart du temps, pour économiser du temps et des efforts. Comme ils ne tentaient pas d’exporter sur les marchés de consommation occidentaux, un léger décalage pour les mises sur le marché était sans conséquence pour eux.

D’autre part, les Américains ont toujours eu des difficultés pour engager leurs chercheurs et financer la recherche scientifique sans avoir absolument aucune application commerciale envisageable [sauf militaires, Ndt]. En outre, l’anti-intellectualisme répandu dans la culture américaine a provoqué une prolifération d’autres sortes de scientifiques : politologues, sociologues, spécialistes de l’alimentation … un diplôme en science d’aide à la personne ou en gardiennage d’immeuble ne serait pas exagéré.

La science fondamentale est l’effort intellectuel transnational majeur de l’espèce humaine des temps modernes, et les dommages causés à la science soviétique ont été dommageables à la poursuite de la connaissance scientifique du monde entier, avec une diminution de l’effort scientifique. Maintenant, même en Russie, les scientifiques sont obligés de courir après l’argent des subventions en poursuivant une recherche convenue qui mène à des gadgets et des brevets.

Une des choses qui a été retenue, c’est le mode de vie. Au cours des sept décennies d’existence de l’URSS, il y a eu une transformation en profondeur d’une population rurale dispersée à travers la campagne en une population industrialisée et concentrée dans les grandes villes. Les gens sont passés de leurs cabanes à des appartements 1. Suite à la dissolution de l’URSS, le stock de logements a été privatisé, et maintenant de nombreuses familles sont propriétaires de leur résidence libre et sans charges financières. La capacité de vivre sans loyer leur fournit un très grand avantage concurrentiel par rapport aux familles des pays endettés et aux loyers élevés tels que les États-Unis.

Les immeubles ont été construits densément, en grappes, accessibles à pied avec un système de transports publics. Cela, aussi, est resté pratiquement intact, et dans de nombreuses villes, ce parc a été agrandi et modernisé. Ceci, à nouveau, offre de nombreux avantages à la population, et leur donne un avantage vis-à-vis des personnes dans les pays tributaires de l’automobile, où les gens passent une grande partie de leur vie coincés dans le trafic, et où les personnes âgées, trop vieilles pour conduire en toute sécurité, sont souvent contraintes de choisir entre rester coincées dans leurs maisons ou risquer leur vie (et celles des autres) au volant.

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Quand quelque chose est annoncé comme s’étant effondré, les gens supposent souvent que cela a a simplement cessé d’exister. Mais les effets de l’effondrement dépendent de la nature de la chose qui s’effondre. Quand un barrage hydroélectrique s’effondre, il cesse de produire de l’électricité, mais il détruit aussi beaucoup de choses en aval, en plus de perturber l’accès à l’eau. Quand une école s’effondre, elle peut tuer des écoliers et certains enseignants, mais elle ne détruit pas nécessairement la connaissance qui y a été enseignée. Et quand un mausolée s’effondre, seulement sa description change : il peut alors être décrit comme en ruines 2.

Certains effondrements sont fréquents, d’autres pas. Les économies, en particulier les économies de bulles, s’effondrent tout le temps. Les empires s’effondrent avec une grande régularité. Les civilisations sont annoncées comme devant s’effondrer, mais le font-elles vraiment ? Une civilisation peut être considérée comme une machinerie en fonctionnement, mais penser ainsi incite à confondre un ensemble de principes [de rouages,NdT] avec l’entité qui les incarne. Les principes civilisationnels peuvent être tout à fait durables : l’Empire romain avait disparu depuis un millier d’années quand l’Europe est redevenue capable d’organisation sociale à grande échelle.

Et les Européens ont dépoussiéré les anciens codes juridiques romains et les principes de l’organisation, et ont commencé à les appliquer 3. En attendant, dans les collèges et les universités, le latin était resté la langue du discours appris, en l’absence de tout romain survivant présent pour donner des cours en live. Il semblerait que les civilisations ne fusionnent pas vraiment; elles deviennent juste suspendues 4. De nouveaux développements peuvent les ramener à la vie, ou elles peuvent éventuellement être supplantées par une autre civilisation.

L’URSS a disparu en tant qu’entité politique, mais comme une entité civilisationnelle, elle semble tenir debout toute seule, sauf qu’il lui manque un nom. Le nom en deux parties, Soviet, plus Soyouz (Union) – tombe en morceaux. Le mot soviet, utilisé comme un adjectif [souvent péjoratif, NdT], s’applique uniquement au passé. Comme un nom, cela signifie conseil, tirant son origine des conseils ouvriers révolutionnaires, et c’est encore utilisé, bien que prudemment : aider avec un conseil veut dire, pour un  Russe, seulement aider. Mais le terme de Soyouz vit ; c’est le nom du seul vaisseau spatial qui peut encore transporter des passagers vers la Station spatiale internationale ; la nouvelle Union douanière est un Soyouz des douanes. Et les enfants russes grandissent encore dans le Soyouz, qui est une manière de parler, grâce à Soyuzmultfilm, le studio de l’ère soviétique qui a produit d’excellents films d’animation pour enfants, qui sont encore très populaires et maintenant disponibles sur Youtube.

Pensons au Soyouz en tant que civilisation, plutôt qu’au sens URSS, qui était un empire politique. Un effort important a été fait par les Russes pour la remplacer par la civilisation occidentale, par l’introduction de l’économie de marché et par un afflux d’importations occidentales, à la fois matérielles et culturelles. Les principes civilisationnels occidentaux ont dominé pendant un temps, avec parmi eux, des innovations occidentales comme que l’octroi du statut d’égalité à des pratiques homosexuelles, sans tenir compte du rôle de l’ethnicité dans l’organisation politique et l’abnégation de la souveraineté économique et politique au centre impérial à Washington, DC. Tout cela a été piétiné pendant un temps. Ensuite, ces principes ont refait surface, partout dans l’ex-URSS à l’exception de quelques cas isolés, le premier d’entre eux étant l’Ukraine. Mais partout ailleurs, une fois que le fiasco complet des valeurs occidentales est devenu clair pour tous, les principes civilisationnels précédents ont refait leur grand retour à la vie.

Peut-être qu’avant toute chose, on trouve le conservatisme social. La Fédération de Russie a deux grandes religions : le christianisme orthodoxe et l’islam, et un gros effort est en cours pour le maintien de leur compatibilité mutuelle, de sorte que la religion ne devienne pas un facteur de division. L’introduction de constructions artificielles qui sont étrangères aux deux religions, comme le mariage homosexuel, est vouée à l’échec. Mais la polygamie n’est pas inenvisageable, et un haut fonctionnaire tchétchène a récemment pris une jeune femme pour seconde épouse. Cet événement a fait sensation, mais a été autorisé en Tchétchénie musulmane.

Deuxièmement, il y a le principe que l’ethnicité est importante dans l’organisation sociale et politique. La Russie n’est pas une nation, c’est une fédération multinationale. Il y a plus de 190 nations différentes qui la composent, avec des Russes ethniques représentant un peu plus des trois quarts de la population. Ce pourcentage est susceptible de diminuer au fil du temps : la Russie est la seconde destination d’immigration après les États-Unis en nombre d’immigrants qu’elle absorbe, dont les pays d’origine, triés par nombre d’immigrants, sont : l’Ukraine, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, l’Azerbaïdjan, la Moldavie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Arménie, le Bélarus, la Chine, l’Allemagne et les États-Unis.

Au cours de l’existence de l’URSS, la composition multi-ethnique du pays a été un sujet central. De nombreuses petites nations ont eu leurs langues écrites pour la première fois, en utilisant un alphabet cyrillique en pleine expansion, et dotées d’une littérature nationale. Les langues nationales ont été incluses dans les programmes scolaires, et plusieurs nations les ont utilisées dans leur auto-gouvernance locale, pour agrandir leur autonomie et améliorer leur cohésion sociale. En substance, la Fédération de Russie prévoit la souveraineté ethnique de chaque nation qui peut prétendre à une mesure de souveraineté pour elle-même, statuer elle-même et créer ses propres lois, à condition qu’elles ne soient pas en contradiction avec l’ensemble plus vaste. Un exemple de cela est la Tchétchénie moderne : Moscou est content de leur laisser organiser leur propre campagne anti-terroriste, pour mettre à bas les djihadistes restants, financés par l’étranger.

Imaginez le principe de souveraineté ethnique appliqué aux États-Unis, où l’origine ethnique est sans intérêt, la société fournissant les apparences, les sons et les comportements suffisamment anglo. Aux États-Unis, l’origine ethnique a été réduite à des questions de musique et de cuisine, avec peut-être un festival ici et là, mais toujours avec l’accord tacite que ethnique signifie l’autre: il n’y a pas d’anglo-ethnie. Comme l’origine ethnique est tabou, une construction complètement artificielle de la race est utilisée à la place, avec des étiquettes artificielles et discriminatoires attachées à des catégories d’individus. Le label latino est particulièrement faux, car il y a  très peu en commun entre, disons, un Cubain et un Bolivien, sauf que les deux sont susceptibles de faire face à la discrimination, pour n’être pas considéré comme suffisamment blancanglo, voila ce que c’est. Mais imaginez si les Mexicains ou les Afro-Américains devaient se voir accorder un niveau similaire d’autonomie au sein des États-Unis ? Cela ferait exploser le pays !

Un pays fondé sur la protection des privilèges des blancs ne peut absolument pas survivre à une telle corruption de ses principes fondateurs. Les États-Unis se sont battus lors de leur révolution pour garder l’esclavage légal (il était sur le point d’être aboli par la couronne britannique) ; puis il y a eu une guerre civile pour changer l’esclavage d’une forme à une autre (il y a plus d’Afro-Américains dans les prisons américaines aujourd’hui qu’il n’y avait d’esclaves dans le Sud confédéré avant la guerre civile) 5.

Personne ne sait ou les guerres nous mènent, ou ce qui les provoque, mais cette ligne de faille entre les civilisations est susceptible d’être fondamentale. Pour ce qui est d’une nation ? Est-ce votre tribu, ou est-ce un tas de mercenaires qui prétendent être anglo pour être acceptés au country-club ? Seul le temps dira laquelle des deux civilisations se révélera être la plus durable.

Note du Saker Francophone

Par un heureux hasard, je suis en train de lire le livre d’Hervé Juvin, La Grande Séparation, qui livre un plaidoyer sans appel pour la sauvegarde des identités, des cultures, des frontières, non pas facteurs de guerre, mais au contraire facteurs de sauvegarde des plus faibles, des plus fragiles face à la mondialisation qui produit de l’homogénéité stérile partout où son capitalisme  passe.

La religion de l’universalisme est en train de tuer toute diversité humaine aussi sûrement que le capitalisme tue toute biodiversité.

Traduit par Hervé, relu par jj pour le Saker Francophone.

  1. Propriétés de l’état, louées pour des sommes dérisoires, NdT
  2. En gardant sa fonction sacrée
  3. Grâce à un montage romano-canonique issu du corpus juridique romain. Lire à ce sujet Pierre Legendre : L’Autre Bible de l’Occident : le Monument romano-canonique qui a fondé l’État Moderne en Europe à la fin du Moyen-âge
  4. Elles s’empilent comme les couches géologiques successives dans lesquelles les hommes vont puiser leurs ressources énergétiques. Ici il s’agit de retrouver les ressources principielles NdT
  5.  2,3 millions de personnes sont incarcérées aujourd’hui aux États-Unis, avec le record mondial du taux d’incarcération par habitant (743), suivi par le Rwanda (595). Les goulags staliniens ont compté 2 millions de prisonniers à l’apogée en 1950 (source Wikipédia) NdT
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