Trump, les États-Unis et l’Europe (1/2)


Il faut que tout change pour que rien ne change. Tancrède dans Le Guépard, film de Visconti


Par Werner Rügemeier – Le 25 janvier 2017 – Source attac-koeln

La chancelière allemande a expliqué à propos de l’entrée en fonction de Trump : « Nous, Européens tenons notre destin entre nos mains. » Cette affirmation populiste de la figure politique la plus importante du capitalisme transatlantique en Europe se révèle contraire aux faits. En outre, des investisseurs, des agences, des militaires et des services de renseignement dont les sièges sont aux États-Unis agissent aussi de manière assez indépendante de « leurs » gouvernements. Les lunettes roses d’Obama et de Clinton ont faussé cette vision dans l’Union européenne, en particulier en Allemagne.

Quelques remarques préliminaires

La suprématie absolue des États-Unis dans le « capital occidental » se manifeste aussi dans l’élection du nouveau président Donald Trump. Aucune élection dans un autre État occidental ne peut secouer à ce point tout le système. Anxieuses, déroutées, les élites de l’Union européenne qui le rejettent cherchent à comprendre et bégaient : que va-t-il nous arriver ? Trump est-il méchant ou pas tant que ça ?

Sur la manipulation électorale : les services secrets américains et les principaux médias des perdants affirment qu’il y a eu manipulation par « les Russes » : rien n’est prouvé, mais c’est repris par les médias dominants de l’UE. Ce qui est prouvé, c’est que l’élection a été manipulée par le système électoral américain. Bien que Hillary Clinton ait obtenu 2.7 millions de voix de plus que Trump, elle a perdu l’élection. Le système électoral date du XVIIIe siècle. Afin que les États du Sud les moins peuplés ne soient pas désavantagés au Congrès, le décompte du nombre des électeurs hommes incluait aussi les esclaves, bien qu’ils n’aient pas eu le droit de vote. Aucun des deux grands partis n’a tenté jusqu’ici de supprimer ce système issu de l’État américain esclavagiste. À cela s’ajoutent les nombreuses méthodes par lesquelles des millions parmi les plus pauvres, et avant tout les citoyens américains noirs et les migrants sont empêchés voire exclus du vote. En outre, les campagnes électorales des deux grands partis sont financées surtout par les riches qui arrosent aussi en permanence les parlementaires au niveau fédéral et des États. Le système politique des États-Unis manipule énormément les élections d’un point de vue social et racial.

Sur le nationalisme. À cause de son slogan « America first »L’Amérique d’abord – Trump est taxé de nationaliste. Cette critique est juste. Mais elle vaut aussi pour Hillary Clinton et Obama. Elle vaut pour les deux partis dominants des États-Unis. Pour eux aussi, les États-Unis sont la nation exceptionnelle, appelée à diriger seule le monde, consacrée par Dieu. God bless you ! Que Dieu vous bénisse ! a aussi lancé Obama aux diplômés de l’académie militaire de Westpoint. Pour les deux partis qui alternent au pouvoir, les États-Unis sont « God’s own Country » [le propre pays de Dieu]. La composition de chaque petit gouvernement quelque part sur la planète est pour les deux partis de gouvernement étasuniens une question de sécurité nationale américaine – donc pas celle de l’autre nation.

Sur le sexisme et le racisme. Trump est critiqué comme sexiste et raciste, avec juste raison. Mais la position représentée par Hillary Clinton, dominante en Occident, est aussi sexiste et raciste, bien sûr de manière plus sophistiquée. Cela inclut la sexualisation des droits de l’homme à travers le concept des GLBT (gays, lesbiennes, bisexuels, transgenres). La liberté de l’orientation sexuelle et du choix de son sexe est liée à l’augmentation des capacités capitalistiques. Pour une coloration plus « féministe », on met « lesbien » en avant, et l’acronyme devient LGBT. Dans la communauté GLBT ou LGBT, des listes sont établies recensant les milliardaires parvenus (des créateurs de mode comme Giorgio Armani, le financier de la Silicon Valley Peter Thiel…). Des entreprises comme Microsoft et McKinsey encouragent la formation de groupes GLBT internes – dont la liberté est plus importante que la liberté d’action syndicale collective. Dans sa campagne électorale, Hillary Clinton a traité les GLBT comme un groupe cible privilégié. Les GLBT/LGBT sont également mobilisés, sous l’étiquette « droits de l’homme », contre les gouvernements déplaisants à l’étranger, toutefois pas chez les alliés qui en auraient le plus besoin, par exemple dans les pays du Golfe.

Ce genre de sexisme et de racisme n’a laissé au mouvement d’émancipation des femmes −  qui luttait pour les droits de toutes les femmes, notamment aussi dans leur vie professionnelle − que le droit de celles-ci à l’accès aux postes de direction dans les entreprises et en politique. Seule la femme arrivée tout en haut est une femme valable. Une femme comme Clinton ne s’est jamais engagée pour l’égalité des salaires et la hausse du salaire minimum pour les travailleuses noires, mexicaines, et aussi blanches, que ce soit dans les usines de sous-traitance automobiles américaines ou mexicaines. Au contraire : l’exploitation mondiale impitoyable du travail le moins cher et le plus privé de droit des femmes et des migrantes fait partie de la mondialisation à la manière de Clinton, Obama et Wall Street. Ses instruments en sont, par exemple, les accords de libre échange comme le NAFTA, décidé sous le président américain « démocrate » William Clinton. Les Clinton n’ont jamais protesté contre les conditions de travail chez McDonald et dans les succursales américaines au Mexique, à Puerto Rico, à Taïwan, en Chine. L’occupation disproportionnée des prisons aux États-Unis par des membres de la minorité noire fait aussi partie des pratiques qu’ils favorisent. En fait aussi partie la barrière de haute sécurité à la frontière du Mexique, où les garde-frontières peuvent tirer sans être sanctionnés sur des personnes civiles et dont la construction a commencé sous le président William Clinton. Pendant les huit années de la présidence d’Obama, environ 400 000 migrants, surtout des Mexicains, ont été repoussés. Tout cela, l’opinion dominante des gens de bien l’a refoulé dans sa critique de Trump.

Sur le populisme. Trump est aussi critiqué pour son populisme. Cette critique est correcte. Mais elle vaut aussi pour Hillary Clinton et pour Obama. Populisme veut dire : je promets à la majorité de la population quelque chose qui correspond aux intérêts de la majorité ou au sentiment de la majorité, comme ça j’attrape des voix, mais après l’élection, je fais autre chose, voire le contraire. J’accuse l’establishment, mais je reçois de l’argent de lui et je travaille ensuite avec lui. Trump a fait appel au « peuple américain » auquel il veut rendre le pouvoir, mais il a oublié de désigner les riches et les puissants. Obama a fait la même chose (« Yes we can »). Il a gagné son élection avec la promesse de réduire l’armement nucléaire, de ratifier les accords de l’ONU visant à mettre fin à tous les essais nucléaires, de fermer le camp de torture de Guantánamo, d’augmenter le salaire minimum qui était à 7.25 dollars, de mettre fin aux guerres menées par les États-Unis, de stopper l’établissement de colonies dans les territoires palestiniens, de développer le style de gouvernement le plus transparent jamais vu jusqu’ici, d’introduire une assurance maladie pour tous les citoyens américains. Il a éveillé des espoirs chez les Noirs souffrant toujours de discriminations. Obama voulait limiter la vente privée d’armes à feu létales aux citoyens. Rien n’est resté de tout cela. Obama a fait, autorisé ou supporté le contraire : il a été chercher son ministre des Finances à Wall Street, chez Goldman Sachs, comme l’avait déjà fait son prédécesseur, Bush le Républicain. Cent soixante-six pays ont ratifié l’accord sur la fin de tous les essais nucléaires – mais pas les États-Unis. Les armes nucléaires sont plus nombreuses et plus modernes. Le camp de torture de Guantánamo est toujours là. Le salaire minimum légal est resté à 7.25 dollars. Les guerres en cours ont continué, seulement avec d’autres méthodes et d’autres armes. De nouvelles guerres en Syrie, en Libye et au Yémen sont venues s’y ajouter. La construction de colonies en Cisjordanie a continué. Obama n’a pas instauré plus de transparence, mais moins, et a envoyé en prison plus de lanceurs d’alerte qui avaient révélé les crimes de tous ses prédécesseurs. L’assurance maladie a été édulcorée selon les vœux de l’industrie des assurances et reste toujours inaccessible pour la moitié des personnes non assurées jusque là. L’incarcération disproportionnée de Noirs et le nombre de Noirs tués par la police ont augmenté. Encore plus d’armes à feu ont été vendues.

Sous la présidence d’Obama, la pauvreté a augmenté, et la richesse aussi. Les milliardaires à la Trump ont pu devenir encore plus riches et plus arrogants.

Cela nous amène à la fonction du président des États-Unis. Elle se situe entre celle d’un directeur des relations publiques impuissant et celle d’un démagogue important au service du système. Les machines électorales fabriquent chaque fois, de manière populiste, les nouveaux candidats à la présidence, tandis que et parce que le populisme du prédécesseur a perdu son effet. Comparez les discours d’investiture d’Obama et de Trump, le 21 janvier 2009 et le 20 janvier 2017 : les deux fustigent à mots couverts les erreurs des prédécesseurs, déplorent la perte des emplois et en promettent de nouveaux, annoncent la construction de ponts, de routes et d’écoles, promettent de restaurer la confiance, veulent rendre le pouvoir « au peuple », veulent rénover l’Amérique et concluent par « God bless America ! ». Et dans cette alternance exténuante de chaud et froid entre les deux variantes de populisme capables de gouverner, les non-élus restent de toute façon à leurs postes : les riches bailleurs de fonds de la campagne électorale et les députés et, de toute façon, les directeurs non-élus dans les entreprises, l’armée, les services secrets, les ministères, les fonds spéculatifs, les médias, les agences de notation, les agences de relations publiques et les associations de lobbyistes. Trump non plus ne pourra pas passer à côté.

En quoi Trump et Obama sont-ils différents ?

Ils représentent deux milieux différents de puissants et de super riches. Obama représente les grandes sociétés américaines opérant à l’échelle mondiale et les banques d’investissement traditionnelles de Wall Street et leur exigence de profits et de domination mondiale. Trump représente le lumpenprolétariat de la haute société, les milliardaires qui se sont faits tout seuls et leurs clans familiaux. Ils apparaissent comme des rustres et des effrontés. Ils paraissent incultes, mais ce n’est que la caricature de la culture du camp d’en face. Les banques de Wall Street comme Goldman Sachs ne font pas partie du milieu de Trump, ce sont plutôt des magnats régionaux dans l’immobilier et la gestion de fonds spéculatifs, devenus riches grâce à leurs spéculations pendant la crise financière ; à son milieu n’appartiennent pas les sociétés multinationales des technologies de l’information comme Hewlett Packard, mais des étoiles montantes de la Silicon Valley ; à son milieu n’appartiennent pas les multinationales du pétrole comme Exxon, mais les entrepreneurs de la fracturation hydraulique qui pèsent des milliards ; le milieu de Trump, ce ne sont pas les chaînes mondiales de restauration rapide comme McDonalds, mais le propriétaire, riche à milliards, de la chaîne de restauration rapide inconnue à l’étranger Carl’s and Hardee’s, qui devient le ministre du Travail de Trump.

Ces deux milieux sont deux couches de la haute société américaine. Le milieu de Wall Street avec les dirigeants politiques Obama et Clinton a déçu ses électeurs avec son populisme et a perdu sa réputation dans le monde entier.

En même temps, les multimilliardaires de Trump veulent aussi s’impliquer politiquement dans la seule puissance politique mondiale. C’est pourquoi, cependant, Trump n’a pu éviter d’aller chercher son ministre des Finances et le directeur de son Conseil économique chez Goldman Sachs. Il a pris le chef de la surveillance de la Bourse au cabinet juridique Sullivan & Cromwell établi à Wall Street, dont venaient déjà les deux frères John Foster et Allen Dulles, respectivement ministre des Affaires étrangères des États-Unis et directeur de la CIA après la Seconde Guerre mondiale. Et comme ministre des Affaires étrangères, Trump n’a pas fait appel à son copain dans la fracturation hydraulique, mais bien au directeur de la compagnie pétrolière mondiale Exxon. De nombreux ministres et conseillers viennent de l’establishment washingtonien critiqué auparavant, par exemple le très vieux et l’inoxydable conseiller à la sécurité présidentielle Henry Kissinger.

Depuis quelque temps, le milieu des milliardaires de Trump s’active en effet de plus en plus économiquement au niveau national et mondial, mais il est inexpérimenté politiquement et par exemple n’est pas lié aux médias d’influence mondiale comme le New York Times et CNN. On fait des expériences avec Twitter et les nouvelles technologies numériques. On a un sentiment anti-étatique, mais on remarque soi-même que, pour accroître ses bénéfices, par exemple pour limiter les salaires sur tout le territoire et privatiser les écoles, on a quand même besoin de l’État. Ce milieu s’essaie à la grande politique et se manifeste surtout de manière oppositionnelle sur les questions internationales, notamment l’OTAN, le libre échange et la constellation des autres puissances et groupes de puissances comme la Russie, la Chine et l’Union européenne. Entre les deux milieux, en tout cas au niveau politique et médiatique – moins au niveau militaire et économique – cela peut déboucher sur de nouveaux affrontements violents.

Mais avec Trump, l’évolution entamée sous la présidence Bush après les attent