Trump, les États-Unis et l’Europe (2/2)


Il faut que tout change pour que rien ne change. Tancrède dans Le Guépard, film de Visconti


Par Werner Rügemeier – Le 25 janvier 2017 – Source attac-koeln

La chancelière allemande a expliqué à propos de l’entrée en fonction de Trump : « Nous, Européens tenons notre destin entre nos mains. » Cette affirmation populiste de la figure politique la plus importante du capitalisme transatlantique en Europe se révèle contraire aux faits. En outre, des investisseurs, des agences, des militaires et des services de renseignement dont les siège sont aux États-Unis agissent aussi de manière assez indépendante de « leurs » gouvernements. Les lunettes roses d’Obama et de Clinton ont faussé cette vision dans l’Union européenne, en particulier en Allemagne.

Qui sont les nouveaux investisseurs américains dans l’UE ?

Une question, pour commencer : comment la crise financière a-t-elle été traitée en Allemagne et dans l’UE ? « La crise financière vient des États-Unis », a déclaré l’ancien ministre des Finances allemand Peer Steinbrück (SPD). Mais le gouvernement s’est vu dans l’incapacité d’y faire face lui-même et il est allé chercher de l’aide aux États-Unis.

Le gouvernement fédéral a chargé le cabinet d’affaires américain Freshfields de préparer les projets des deux lois de sauvetage des banques. La Chancellerie et le ministère des Finances sont allés chercher d’autres conseils en matière de crise financière auprès des principaux contributeurs à la crise financière comme Goldman Sachs, Barclays et Deutsche Bank. 1

Le gouvernement fédéral a engagé Goldman Sachs, Morgan Stanley, KPMG, Freshfields, White & Case, Mayer Brown et Rothschild comme conseillers de l’autorité de sauvetage des banques Soffin [un programme du gouvernement allemand dont le but est de restaurer la confiance dans les marchés financiers, NdT]. 2

La troïka, composée de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international, a chargé le plus grand organisateur du capital au monde et conseiller du gouvernement américain, Blackrock – je reviendrai sur lui en détail – d’analyser les risques pour le sauvetage des banques en Irlande, en Grèce et à Chypre 3.

Cette soumission complice des responsables de l’UE s’est aussi manifesté lorsque José Barroso, président de la Commission européenne pendant de longues années, est devenu, à la fin de son mandat en 2016, conseiller aux Affaires européennes à Wall Street, chez Goldman Sachs : ne grandit ensemble que ce qui est depuis longtemps ensemble. 4

Après la crise financière, de violentes critiques ont d’abord été émises dans l’UE contre les coresponsables, les trois agences de notation américaines qui dominent le marché, Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch. La commissaire européenne Viviane Reding, par exemple, a demandé « la destruction des agences de notation américaines ». Il fallait enfin fonder une agence de notation européenne. La décision du Parlement européen du 9 juin 2011 a cependant été un enterrement de première classe. Premièrement : contre la demande de la gauche, la nouvelle agence de notation ne devait pas être publique, mais privée, comme les agences américaines. Deuxièmement : la Commission européenne a été mandatée pour réaliser une « étude de faisabilité ». Troisièmement : la proposition a disparu. Les conditions de crédit des États-membres de l’UE dépendent toujours des évaluations de Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch. Le gouvernement fédéral et la Commission européenne n’insistent pas, dans ce domaine non plus, sur la souveraineté européenne, et un gouvernement Trump ne renoncera pas à ce joli instrument de domination.

Et pour finir : comment se comportent les nouveaux acteurs financiers américains dans l’UE ? Et comment se comporte l’UE à leur égard ?

Tandis que l’attention politique et médiatique se porte sur les banques et leurs directions depuis la crise financière, de nouveaux organisateurs du capital sont devenus beaucoup plus puissants, avec cette crise, et après. Ce ne sont pas des banques et ils ne sont donc pas non plus soumis aux régulations bancaires. Ils restent encore largement inconnus du public en général, bien qu’ils soient devenus entretemps plus puissants que les banques traditionnelles. Ces nouveaux magnats de la finance piétinent depuis plus d’une décennie, également sous la présidence de Barack Obama, dans d’autres pays du monde entier à la manière de Trump, et dérogent aux lois et aux règles avec insolence, et souvent sans entrave dans l’UE aussi.

Commençons par l’étage supérieur de ces nouvelles puissances financières. Ce sont les organisateurs du grand capital comme Blackrock, Vanguard, State Street, Fidelity, Capital Group & Co. Après la crise financière, ils ont accru leur rôle en tant qu’importants actionnaires des grandes sociétés cotées en Bourse aux États-Unis et dans l’UE. Aux États-Unis, il a été envisagé en 2011 de réguler Blackrock & Co. Son lobby a cependant évincé celui du gouvernement Obama. La Commission européenne s’est ralliée sans discussion à la décision américaine. 5.

Blackrock & Co sont devenus entretemps des actionnaires déterminants dans tous les groupes du DAX [indice de la bourse allemande, NdT] ; mais ils sont également dans toutes les grandes banques et grandes entreprises des deux côtés de l’Atlantique. Ils incitent aux fusions dans les banques et les compagnies aériennes, ainsi que dans le secteur de la chimie, comme aujourd’hui Bayer et Monsanto. Ils restreignent la concurrence, montent les prix, extorquent la substance industrielle, utilisent les paradis fiscaux systémiques, déciment les bassins d’emplois et font pression sur les salaires. En plus de leurs activités en Bourse, il opèrent en « black pools » dans le domaine croissant des affaires financières non régulées et anonymes – paris financiers, octroi de crédits et vente de titres. Les autorités de surveillance financière comme la Bafin en Allemagne et l’ESM dans l’UE sont contournées. 6 Merkel et Juncker se taisent.

Passons aux étages inférieurs de ces investisseurs impatients. De la même manière, mais dans des volumes plus restreints, ce qu’on appelle des Private Equity-Fonds [des fonds d’investissements privés, NdT] comme Blackstone, Carlyle et KKR achètent des entreprises moyennes rentables, non cotées en Bourse. Ces investisseurs font peser sur les entreprises achetées les remboursements de crédits pour leur achat [LBO, NdT], détruisent des emplois, délocalisent des secteurs d’exploitation à l’étranger et les ferment. Au début, cela a brièvement provoqué de vives critiques. La critique fut rapidement renvoyée à l’ancien ministre du Travail Müntefering (SPD) – qui avait popularisé en 2004 l’expression de « sauterelles » – associée à des reproches d’antisémitisme. Ces dernières années, rien qu’en Allemagne, 5 900 moyennes entreprises ont été tranquillement et sans bruit victimes du « scénario de la prise de butin », comme l’appelle maintenant le Handelsblatt 7

En 2016, la Commission européenne a décidé que le groupe Apple devait restituer à l’Union européenne 13 milliards d’euros d’impôts sur les bénéfices, qu’elle avait dissimulés en utilisant le paradis fiscal de Dublin. Le gouvernement irlandais a cependant porté plainte, parce que la décision met son modèle économique en question. Il avait pourtant été instauré à l’aide de l’UE. 8 L’UE encourage et couvre elle-même l’évasion fiscale internationale.

L’UE ne pratique donc ici qu’une politique populiste symbolique. Elle n’agit que contre Apple. Et pas contre l’autorité fiscale luxembourgeoise complice et le groupe d’audit américain Price Waterhouse Coopers, qui, de 2002 à 2010, ont ensemble abaissé les impôts en dessous de 1% de 343 multinationales, parmi lesquelles, outre Apple, on trouve Amazon, Pepsi et Heinz, et qui ont explosé en 2015. Le nom de ce scandale était « LuxLeaks » et il n’en a rapidement plus été un. En revanche, la justice luxembourgeoise a condamné les deux lanceurs d’alerte qui avaient révélé les actes criminels. 9. En outre, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, longtemps chef du gouvernement luxembourgeois, était responsable du développement de son pays comme paradis fiscal. À propos : dans son interview à Bild, Trump fait l’éloge de Juncker qu’il qualifie de « monsieur agréable ». Avec Merkel, l’UE ne devrait rien changer à cette pratique, et cela devrait aussi plaire à Trump, adepte d’une fiscalité la plus basse possible pour les entreprises.

D’ailleurs : quelle est la position des grands groupes de l’UE à l’égard de Trump ? Dans le monde de la finance transatlantique, il n’y a de toute façon pas l’excitation régnant sur la scène médiatique et politique. Avant l’élection déjà, les grands groupes transatlantiques de l’UE n’avaient aucune réserve à l’égard d’un nouveau président américain Trump. Bayer, BASF, Deutsche Bank, Fresenius, la grande entreprise chimique française Sanofi, l’Union de banques suisses et le groupe d’armement britannique BAE ont fait des dons à la campagne électorale américaine, comme avant, tant pour le Républicain Trump que pour la Démocrate Hillary Clinton, mais cette fois ils ont davantage financé Trump. Par ailleurs, dans toutes les entreprises mentionnées, les nouveaux magnats de la finance comme Blackrock & Co sont actionnaires. Les grands groupes européens et les banques profitent du bas niveau d’imposition, des faibles normes de protection du travail, des subventions publiques élevées et des grandes possibilités d’évasion fiscale aux États-Unis. Ici non plus, il n’y a pas à attendre de grande résistance à Trump, au contraire.

Venons-en à l’influence de la nouvelle économie sur internet. Au cours des dernières décennies, une douzaine de grandes sociétés américaines ont pris la direction de l’économie internet dans le monde entier. À la pointe des plateformes numériques, on trouve Apple, Google/Alphabet, Microsoft, Facebook et Amazon. Elles gèrent et contrôlent les nœuds centraux de l’internet et pénètrent toujours plus de champs économiques. Elles espionnent les données privées de leurs utilisateurs et les exploitent sans contrôle. Elles collaborent aussi avec les services de renseignement américains.

La Commission européenne essaie en permanence – mais là aussi seulement dans des cas particuliers – de limiter la puissance du géant américain sur le marché. Depuis 2010, la Commission a engagé trois procédures anti-trust contre Google parce que le groupe abuse de sa position, qui atteint 90%, sur le marché des moteurs de recherche. Il n’y a pas de résultat en vue. 10 La Commission a infligé en 2009 une amende de 1.06 milliards d’euros au fabricant de puces Intel pour des infractions au droit des cartels entre 2001 et 2007 ; la procédure d’appel est toujours pendante devant la Cour européenne.

Depuis 2015, Google renforce son influence également sur les médias traditionnels en Europe. En 2016, son « fonds d’innovation » a versé 24 millions à 124 organes de presse dans l’UE. Par sa sélection – en Allemagne par exemple Spiegel online, Berliner Morgenpost, Deutsche Welle et taz – Google montre que le groupe n’est pas simplement, comme le prétend aussi Facebook, un fournisseur de contenus neutre mais qu’il appartient au courant occidental dominant des bellicistes contre la Russie et la Chine. 11

De même, les nouvelles entreprises de l’économie du partage basées sur internet, Uber, Airbnb, Parship et Flixbus sont pour la plupart entre les mains d’investisseurs américains. Elles violent souvent les régulations en vigueur en Europe. La Commission européenne et les gouvernements des États-membres de l’UE observent l’agitation avec un regard complice. Sporadiquement quelques chauffeurs de taxi opposent un peu de résistance dans les grandes villes européennes ; les municipalités de Barcelone ou de Berlin tentent de limiter l’utilisation abusive des logements par Airbnb. 12 Là où il n’y a pas de résistance efficace, Uber & Co continuent, tout simplement.

Connus, en fait, mais négligés, en quelque sorte : les consultants américains en tant que co-régents. Eux aussi agissent indépendamment du président des États-Unis. Les consultants américains venus des États-Unis ont renforcé leurs activités dans l’UE depuis la crise financière. C’est illustré par l’exemple de l’Allemagne. Comme nous l’avons déjà dit, le cabinet juridique Freshfields a été appelé par le ministre des Finances Steinbrück pour élaborer le projet des deux lois sur le sauvetage des banques. Il conseille les gouvernements fédéraux depuis 2002 déjà et jusqu’à aujourd’hui, par exemple pour le plus grand projet de partenariat public-privé, Toll Collect (le péage pour les poids lourds sur les autoroutes). Lorsque la relation étroite de Steinbrück avec Freshfields a été découverte – le cabinet juridique lui payait des honoraires pour les contrats – Steinbrück a engagé la société d’audit Ernst & Young pour faire attester par une autre société de conseil américaine son comportement irréprochable.

Freshfields conseille traditionnellement des entreprises et des banques. Freshfields a aussi conseillé des banques pour des produits financiers douteux, par exemple les magasins Cum-Ex, où une double propriété économique simultanée est simulée. Cela a servi à un double remboursement d’impôts frauduleux.