Nous devrions prendre au sérieux le récent défi sino-russe lancé au dollar


Wall Street et Washington ne trouvent pas ça drôle du tout, mais ils n’ont pas les moyens de l’empêcher


F. William EngdhalPar F. William Engdahl – Le 13 septembre 2017 – Source Russia Insider

Le système monétaire international de Bretton Woods de 1944 tel qu’il s’est développé jusqu’à ce jour est devenu, pour être honnête, le plus grand obstacle à la paix et à la prospérité mondiale.

Maintenant, la Chine, de plus en plus soutenue par la Russie – les deux grandes nations eurasiennes – prend des mesures décisives pour créer une alternative vraiment viable à la tyrannie du dollar américain sur le commerce et les finances mondiales.


Peu avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement des États-Unis, conseillé par les principales banques internationales de Wall Street, a rédigé ce que beaucoup considèrent, à tort, comme une nouvelle norme d’étalon-or. En vérité, il s’agissait d’une norme dollar, dans laquelle toutes les autres monnaies membres des pays du Fonds monétaire international fixaient la valeur de leur monnaie par rapport au dollar. À son tour, le dollar américain a été fixé face à l’or à la valeur de 1/35e d’once d’or. À l’époque, Washington et Wall Street pouvaient imposer un tel système car la Réserve fédérale détenait environ 75% de l’or monétaire mondial en raison de la guerre et des développements qui s’en sont suivis. Bretton Woods a établi le dollar comme monnaie de réserve du commerce mondial détenue par les banques centrales.

L’agonie d’un standard dollar défectueux

À la fin des années 1960, avec l’augmentation des déficits du budget fédéral des États-Unis en raison des coûts de la guerre du Vietnam et d’autres dépenses stupides, la norme du dollar a commencé à montrer ses profonds défauts structurels. Une Europe occidentale et un Japon rétablis n’ont plus eu besoin des milliards de dollars américains pour financer leur reconstruction. L’Allemagne et le Japon sont devenus des économies d’exportation de classe mondiale avec une efficacité supérieure à l’industrie américaine du fait de l’obsolescence croissante de l’outil de production basique américain, allant de l’acier aux automobiles et aux infrastructures de base. Washington aurait alors dû dévaluer considérablement le dollar vis à vis de l’or afin de corriger le déséquilibre croissant du commerce mondial. Une telle dévaluation du dollar aurait stimulé les revenus d’exportation manufacturiers des États-Unis et réduit les déséquilibres commerciaux. Cela aurait été un énorme plus pour l’économie américaine réelle. Cependant, pour les banques de Wall Street, cela signifiait des pertes énormes. Donc, à la place, les administrations Johnson et Nixon ont imprimé plus de dollars et ont effectivement exporté l’inflation dans le monde.

Les banques centrales, en particulier la France et l’Allemagne, ont réagi à la surdité de Washington en exigeant de l’or de la Réserve fédérale américaine en échange de leurs réserves en dollars américains à 35 dollars par billet selon l’accord de Bretton Woods de 1944. En août 1971, le rachat de l’or avec des dollars américains gonflés avait atteint un point de crise tel qu’un ancien responsable du Trésor, Paul Volcker, conseilla à Nixon de déchirer les accords de Bretton Woods.

En 1973, Washington autorisa la libre fluctuation de l’or sans le soutien d’un dollar américain sain. À la place, un choc du prix du pétrole, orchestré en octobre 1973, a vu le prix en dollars du pétrole s’envoler de plus de 400% en quelques mois, créant ce que Henry Kissinger appela alors le pétrodollar.

Le monde avait besoin de pétrole pour son économie. Washington, dans un accord de 1975 avec la monarchie saoudienne, s’assurait que l’OPEP arabe refuserait de vendre une goutte de son pétrole au monde pour une monnaie autre que le dollar américain. La valeur du dollar a grimpé contre d’autres devises telles que le mark allemand ou le yen japonais. Les banques de Wall Street étaient inondées de dépôts en pétrodollars. Le casino du dollar était ouvert et fonctionnait, et le reste du monde était rançonné.

Dans mon livre, « Gods of Money : Wall Street and the Death of the American Century », je détaillais comment les principales banques internationales de New York telles que Chase, Citibank et Bank of America ont utilisé les pétrodollars pour recycler les bénéfices pétroliers arabes vers les pays importateurs de pétrole en voie de développement au cours des années 1970, semant les graines de la crise de la dette du Tiers Monde. Curieusement, c’est le même Paul Volcker  − un protégé de David Rockefeller et de la Chase Manhattan Bank, propriété de ce dernier − qui, cette fois-ci, en octobre 1979, en tant que président de la Fed, a déclenché la crise de la dette des années 1980 en poussant les taux d’intérêt de la Fed jusqu’au ciel. Il a menti en affirmant qu’il s’agissait de réduire l’inflation. C’était pour sauver le dollar et les banques de Wall Street.

Aujourd’hui, le dollar est un phénomène étrange, pour le dire gentiment. Les États-Unis depuis 1971 sont passés du rôle de nation industrielle de premier plan à un casino de spéculation gigantesque gonflé par la dette.

Avec les taux d’intérêt des Fed Funds entre zéro et un pour cent au cours des neuf dernières années – fait sans précédent dans l’histoire moderne – les principales banques de Wall Street, celles dont les malversations financières et la cupidité criminelle ont créé la crise des subprimes de 2007 et son tsunami financier mondial de 2008, mis sur pied pour construire une nouvelle bulle spéculative. Plutôt que de prêter à des villes rongées par des dettes pour qu’elles réalisent des infrastructures d’urgence ou d’autres voies productives de l’économie réelle, elles ont créé une autre bulle colossale sur le marché boursier. Les grandes entreprises ont utilisé des crédits à bon marché pour racheter leurs propres actions, stimulant ainsi leurs cours dans les échanges de Wall Street, une hausse alimentée par le battage médiatique et le mythe de la « reprise économique ». L’indice boursier S & P-500 a augmenté de 320% depuis la fin de 2008. Je peux vous assurer que l’accroissement de valeur de ces actions de papier ne signifie pas que l’économie américaine réelle a augmenté de 320%.

Les ménages américains gagnent moins, en termes réels chaque année, depuis des décennies. Depuis 1988, le revenu médian des ménages a stagné alors que l’inflation augmentait, provoquant une baisse du revenu réel. Ils doivent emprunter plus que jamais dans toute leur histoire. La dette du gouvernement fédéral est d’un montant de 20 mille milliards de dollars sans contrôle et sans fin prévisible. L’industrie américaine a mis la clé sous la porte et la production a été expédiée à l’étranger, la « sous-traitance » est un euphémisme. La débâcle a laissé derrière elle une immense dette, une « économie de service » pourrie, où des millions de personnes ont deux emplois à temps partiel, et même trois, pour rester à flot.

L’armée américaine des États-Unis et le déploiement d’ONG trompeuses sur toute la planète, pour faciliter le pillage de l’économie mondiale, sont les seuls facteurs qui empêchent le dollar de s’effondrer totalement.

Tant que les sales combines de Washington et les machinations de Wall Street pouvaient créer des crises comme dans la zone euro en 2010 avec la Grèce, les pays excédentaires du commerce mondial comme la Chine, le Japon et la Russie n’avaient pas d’autre alternative pratique que d’acheter plus de dettes du gouvernement des États-Unis – des titres du Trésor – avec la majeure partie de leurs excédents de dollars commerciaux. Washington et Wall Street avaient le sourire. Ils pouvaient imprimer des quantités illimitées de dollars soutenus par rien de plus précieux que les F-16 et les chars Abrams. La Chine, la Russie et d’autres détenteurs d’obligations en dollars ont financé les guerres qui leur étaient destinées, en achetant des dettes américaines. Ils n’avaient alors que peu d’options alternatives viables.

Les alternatives viables émergent

Maintenant, ironiquement, deux des économies étrangères qui ont permis au dollar une prolongation de vie artificielle au-delà de 1989 – la Russie et la Chine – dévoilent prudemment l’alternative la plus redoutée, une monnaie internationale viable et basée sur l’or et, peut-être, plusieurs monnaies similaires qui peuvent remettre en cause le rôle hégémonique injustifié du dollar aujourd’hui.

Depuis plusieurs années, la Fédération de Russie et la République populaire de Chine ont acheté d’énormes volumes d’or, en grande partie pour ajouter aux réserves monétaires de leurs banques centrales qui sinon sont généralement composées de dollars ou d’euros. Jusqu’à récemment, la raison n’en était pas claire du tout.

Depuis plusieurs années, on savait sur les marchés de l’or que les plus grands acheteurs d’or physique étaient les banques centrales de la Chine et de la Russie. Ce qui n’était pas si clair, c’est la profondeur de leur stratégie, au-delà de la simple création de confiance dans leurs monnaies dans le contexte des sanctions économiques croissantes et des menaces belliqueuses de guerre commerciale venant de  Washington.

Maintenant, la raison est claire.

La Chine et la Russie, très probablement associées avec leurs principaux partenaires commerciaux, les pays des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), ainsi que les pays partenaires eurasiens de l’Organisation de coopération de Shanghai (SCO) sont sur le point de compléter l’architecture de travail d’une nouvelle alternative monétaire à un monde dollar.

Actuellement, en plus des membres fondateurs, la Chine et la Russie, les membres à part entière de l’OCS sont le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et, plus récemment, l’Inde et le Pakistan. Il s’agit d’une population de plus de 3 milliards de personnes, soit environ 42% de la population mondiale, se réunissant dans une coopération économique et politique cohérente, planifiée, et pacifique.

Si nous ajoutons aux pays membres de l’OCS les États observateurs officiels – Afghanistan, Biélorussie, Iran et Mongolie – qui ont exprimé le souhait de se joindre officiellement en tant que membres à part entière, un coup d’œil sur la carte du monde montrera le potentiel impressionnant de l’OCS émergente. La Turquie est un partenaire officiel du Dialogue qui explore une possible demande d’adhésion à l’OCS, tout comme le Sri Lanka, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Cambodge et le Népal. Ceci, tout simplement dit, est énorme.

Les Routes de la soie soutenues par l’or.

Jusqu’à récemment, les groupes de réflexion de Washington et le gouvernement se sont moqués des nouvelles institutions eurasiennes comme l’OCS. Contrairement aux BRICS qui ne sont pas constitués de pays contigus sur un vaste territoire terrestre, le groupe de l’OCS forme une entité géographique appelée Eurasie. Lorsque le président chinois Xi Jinping a proposé la création de ce que l’on appelait la Nouvelle Route de la soie économique, lors d’une réunion au Kazakhstan en 2013, peu d’Occidentaux l’ont pris au sérieux. Le nom officiel aujourd’hui est la Belt, Road Initiative (BRI). Aujourd’hui, le monde commence à prendre au sérieux l’envergure de BRI.

Il est clair que la diplomatie économique de la Chine, de la Russie et de son groupe de pa