Il n’existe aucune différence entre un PDG et un dictateur. Si les Étasuniens veulent changer de gouvernement, il va leur falloir surmonter leur phobie des dictateurs. − Curtis Yarvin, gourou de Dark Enlightenment
Le 15 avril 2026 − Source The Real Left

Si moi-même et la plupart des lecteurs de ce blog avons sans doute eu la chance jusqu’à présent de rester relativement éloignés des doses de peur, de douleur et d’humiliation instillées sans relâche par la classe politique, l’existence de celles-ci ne fait aucun doute. Tristement, tout ce qui se produit prépare d’une manière ou d’une autre le terrain au grand projet d’une classe dirigeante globale — une technocratie totalitaire et dystopique néo-féodale. C’est le dernier tableau du jeu — la guerre contre l’humanité pour l’avènement de la technocratie.
Le mot « technocratie » est devenu un mot largement brandi dans les cercles des médias alternatifs, mais sommes-nous parfaitement au clair sur ce qu’il signifie? Si ce n’est pas le cas, la dernière proposition formulée par Iain Davis — l’État profond technocratique — va vous mettre à la page — et même mieux que cela.
The Technocratic Dark State – Second Edition
Elle confirme également l’une des observations les plus incisives prononcées par John Lennon concernant la condition actuelle de l’humanité : « notre société est dirigée par des gens fous, à des fins tout aussi folles… par des déments, à des fins tout aussi démentes. » Ces fins démentes apparaissent désormais clairement à ceux qui ont des yeux pour voir.
Je ne saurais trop vous encourager à vous procurer un exemplaire de son livre — cet article ne va pas remplacer l’enquête en profondeur réalisée par Iain. Il ne s’agit que d’une analyse de lecture, qui souligne les éléments essentiels à en retenir, ainsi que mes propres réflexions. J’ai pensé que le livre aurait pu sur un ou deux points étoffer un peu son argumentation, et je vous expliquerai pourquoi plus bas. Mais dans l’ensemble, il se positionne comme une ressource précieuse pour élever les consciences concernant les menaces de la technocratie. Sur les points où je ne rapporte pas de note à l’ouvrage d’Iain, vous pouvez comprendre que les observations proviennent de moi, pas de lui.
Voici le plan de cet article en deux parties :
1ère partie :
- Qu’est-ce que la technocratie et pourquoi nous l’impose-t-on?
- Qui pousse la technocratie? Dans l’esprit du connais ton ennemi, nous allons découvrir les chapeliers fous avides de pouvoir qui ont décidé de dominer toute vie sur terre, et hors de la terre s’ils y parviennent. Nous allons discuter de la ‘philosophie’, telle qu’elle est, sous-jacente au mouvement de la technocratie profonde, qui est une forme sectaire de technocratie épousée par les éléments les plus extrêmes du mouvement.
2ème partie :
- Comment la poussent-ils au niveau macro? Il s’agit des conditions macroéconomiques globales qui sont poussées pour mettre en œuvre la technocratie.
- Comment la poussent-ils au niveau micro? Le niveau micro fait référence aux outils technocratiques, numériques et autres, nécessaires à mettre en œuvre la technocratie. Vous pouvez les considérer comme le cœur mécanique du moteur qui meut la technocratie.
Qu’est-ce que la technocratie et pourquoi nous l’impose-t-on?
Ma définition personnelle, dérivée de ma lecture de l’ouvrage de Iain, est que la technocratie englobe un système de contrôle total des populations par des moyens technocratiques. Cette phrase contient deux éléments — le contrôle des populations et les moyens technocratiques ; examinons-les d’un peu plus près.
Le contrôle total des populations implique le contrôle des mouvements, de la pensée, et des comportements. Il s’agit de l’institution d’une conformité absolue, au niveau individuel à ce que la classe dirigeante choisit. S’il parvient à son objectif ambitieux et diabolique, cette conformité ne va pas seulement être imposée à chaque individu ; elle va être mise en œuvre en temps réel sans avoir à recourir aux moyens d’intervention traditionnels comme la police, les tribunaux, les auditions, etc. Son objectif fondamental est qu’aucune personne ne soit en mesure d’échapper au réseau de conformité, et la seule manière de parvenir à ce contrôle totalitaire est la mise en œuvre d’une technologie omniprésente et envahissante.
Il sera nettement plus efficace de se contenter de bloquer à un individu tout accès à son compte bancaire au moyen d’un algorithme que d’envoyer la police, ou des ordonnances de tribunal. Qui plus est, la liste des infractions imposées par l’État va devenir tellement ridicule que le concept de légalité, relié à celui d’une forme de moralité, tombera en désuétude. Nous avons déjà vu ça avec l’adoption de la loi pour la sécurité en ligne [online safety act, NdT], qui admet que la liberté d’expression peut-être légale, mais que si elle est nébuleusement « dangereuse », on peut la limiter. Ainsi, en pénétrant dans ce nouveau paradigme de citoyen « dangereux », il va devenir nettement plus efficace d’adopter un algorithme plutôt que d’adopter une loi.
On peut considérer la technocratie comme la loi par l’algorithme — hautement adaptative, constamment fluide. La « loi » du jour est celle que le programmeur aura choisie.
Ma définition ci-dessus souligne les effets de la technocratie, et non son objectif supposé. Si vous en croyez la parole des technocrates, elle constitue la solution à tous les problèmes de l’humanité. Mais cela n’est que la plaquette de vente de la technocratie — vendue comme une réponse à tous les problèmes sociaux, économiques et politiques 1. On perçoit fort bien sa nature totalitaire en partant de la définition apportée par ses propres pères fondateurs, qui la décrivent comme 2 :
La science de l’ingénierie sociale, l’exploitation scientifique de l’ensemble du mécanisme social visant à produire et à distribuer biens et services à l’ensemble de la population.
L’ensemble du « mécanisme social » ciblé par ce contrôle n’est rien moins que les vastes espaces géographiques continentaux, définis comme des « technétats ». L’échelle apparemment irréaliste de cette ambition est perturbante, tout comme le sont les moyens employés pour y parvenir, par l’ingénierie sociale.
Les technétats sont ensuite sous-divisés en divisions régionales, au sein desquelles le rôle de l’État-nation deviendra redondante. Nous allons analyser le sens de puissants blocs régionaux au sein de la macro-architecture de la technocratie en traitant de la multipolarité sous le titre : Comment poussent-ils la technocratie au niveau macro?
Les fonctions de gouvernance sont divisées en catégories industrielles ou servicielles appropriées, avec un contrôle continental supervisé par un Directeur continental, nommé par les membres d’un corps appelé, de manière assez étonnante, « Contrôle continental ». Ce Contrôle continental est lui-même auto-nommé [en Europe, il s’appelle Commission européenne, NdT] et est constitué de « seulement 100 membres environ, qui se connaissent très bien entre eux. » Sur cette base, les experts de la technocratie concluent que « nul n’est mieux à même qu’eux pour assurer ce choix [du Directeur continental] » 3. Il s’agit donc d’un système de commandement et de contrôle entre les mains de quelques personnes choisies.
Ma foi, durant quelques instants, j’ai pu croire que les masses auraient leur mot à dire quant à ce système néo-féodal, mais heureusement, la populace que nous sommes sera soigneusement exclue. Il ne sert d’ailleurs à rien de se plaindre — nous avons porté de nous-mêmes ce système au pouvoir avec notre penchant idiot à voter pour diverses teintes de la même équipe : l’Équipe Ploutocratie. Il nous faut payer le prix d’un tel abandon de notre liberté, et c’est peut-être la technocratie qui constitue ce tribut… à mois que nous ne nous éveillions de notre profond sommeil et les envoyions paître.
Le point principal à ce stade est que si les technocrates des temps modernes réussissent à mettre en œuvre leur projet, il va devenir difficile de contredire l’affirmation d’Iain selon laquelle « des mots comme ‘communisme’, ‘fascisme’ ou même ‘féodalisme’ restent faibles pour décrire l’étendue de la tyrannie radicale intrinsèque à la Technocratie. Les technocrates ne peuvent réussir à imposer leur volonté qu’à une population techno-réceptive, et nous devons donc devenir davantage techno-résistants.
Qui pousse la technocratie?
L’ouvrage d’Iain est un recueil de type who’s who dans le zoo de la technocratie, conforme à ce qu’on peut attendre d’une enquête sérieuse et approfondie. Je ne vais citer en passant que quelques-uns des plus gros poissons, mais nous devons garder à l’esprit que tout bureaucrate ou homme politique qui promeut des ‘solutions’ à des problèmes qui, ou bien n’existent pas, ou bien ont été fabriqués de toute pièce, ou encore pourraient être résolus par les lois déjà en vigueur et par d’autres pratiques humaines de bon sens, est un technocrate qu’il faut traiter comme quiconque s’incruste à une soirée — le jeter dehors avant qu’il vole les objets de valeur.
Réfléchissez-y, même si vous n’occupez pas une position de pouvoir, mais que vous pensez que la technologie numérique est la solution par défaut à tous les problèmes de l’humanité, alors vous aussi êtes un technocrate.
L’administration Trump a été payée au cours de la dernière tournée de sélection de marionnettes (également appelée élections étasuniennes) par les milliardaires de la Tech comme Elon Musk ou Peter Thiel. Elon Musk est un magnat milliardaire technocrate, qui a investi plus de 250 millions de dollars 4 pour installer Trump à la Maison-Blanche, et qui tire les bénéfices de cet investissement par l’établissement d’un Department of Government Efficiency (DOGE) dont l’objet, tel un cheval de Troie, est de rendre les données numériques privées détenues par le gouvernement plus malléables et accessibles aux sous-traitants de la Big Tech et de la surveillance numérique.
Et en 2002 déjà, le New York Times rapportait déjà que Thiel était « un financier clé du mouvement Make America Great Again », et que Thiel considérait Trump comme un « navire à utiliser pour faire avancer ses objectifs idéologiques. » 5
On peut évidemment considérer des magnats comme Musk comme des technocrates, mais Iain a mis au jour un autre groupe peu recommandable appelé néo-réactionnaire, dont l’acronyme est NRx. Iain tient à regrouper technocrates et lunatiques du NRx sous le sobriquet de Néonerds, ce qui ne me plaît pas vraiment, car cela fait apparaître un groupe de psychopathes lucifériens comme « trop mignons » par rapport à la sinistre réalité. Les qualifier d’équipe de support informatique de Lucifer serait sans doute aussi trop poli, car l’expression intègre l’idée de « support », mais Néonerds ne m’apparaît vraiment pas à la hauteur. Désolé, Iain.
Cela étant dit, les systèmes de croyance des technocrates et du NRx se recoupent tellement bien qu’à toutes fins utiles, on peut les considérer comme une menace unifiée. Fondamentalement, ils aspirent au même objectif, même si les veaux d’or qu’ils vénèrent sont différents, et ils sont largement d’accord entre eux sur la manière de parvenir à leurs objectifs.
Si Musk est considéré comme un technocrate, Peter Thiel, le magnat de Palantir, correspond, lui, au moule NRx. Il est utile de rappeler au lecteur comment Palantir a été conçu pour comprendre la relation de connivence entre la prise de contrôle par le DOGE de Musk des données numériques gouvernementales et le rôle de Palantir en tant que bras externalisé de surveillance des données privées pour le gouvernement étasunien.
John Poindexter, vice-amiral de la marine étasunienne, qui se trouva au centre du scandale des armes Iran-Contra durant la seconde moitié des années 1980, est considéré par des chercheurs comme Whitney Webb comme père de l’État de surveillance étasunien. Après l’affaire Iran-Contra, il a refait surface au lendemain de la diabolique attaque sous faux drapeau du 11 septembre 2001 à New York pour soutenir le programme Total Information Awareness (TIA) du Pentagone, qui visait à utiliser le 11 septembre comme prétexte pour instituer un cataloguage numérique totalement désinhibé de tous les citoyens étasuniens.
Lorsque le projet TIA a été porté à la connaissance du public, le scandale a amené à un définancement du projet. Mais cela ne s’est révélé constituer qu’un revers temporaire, contourné dès 2003 lorsque le projet a été sous-traité à un opérateur privé financé par la branche capital-risque de la CIA, In-Q-Tel. Cet opérateur était et reste Palantir Technologies, dirigé par Peter Thiel et Alex Karp. La CIA est restée jusqu’en 2008 seul et unique client de Palantir, est reste depuis le principal sous-traitant du Pentagone pour les programmes de technologie de surveillance numérique. 6
Palantir a élargi son champ d’action dès 2003. Il s’en prend désormais au système de soins médicaux britannique, et aide le gouvernement britannique à exploiter des données de santé privées au bénéfice du gouvernement et d’intérêts privés. Il a également pris part au génocide de Gaza, en sous-traitant pour les forces d’occupation israéliennes, selon ses propres mots, « la maîtrise de la technologie avancée de Palantir en soutien aux missions de guerre. » 7 La capacité orwellienne de Thiel à faire cohabiter la participation active de son entreprise aux technologies d’armements avec ses croyances chrétiennes constitue l’une des nombreuses raisons pour lesquelles je ne pense pas que l’on puisse le considérer comme un simple « Néonerd ».
Thiel a tenté de refondre l’image du christianisme pour rendre l’implication de la Silicon Valley avec le complexe militaro-industriel plus proche de l’intersection entre christianisme et monde politique. Comme l’explique Whitney Webb : « Il y a une tentative de développement d’une nouvelle forme de christianisme plus violent, à laquelle je pense que la plupart des Chrétiens seraient opposés. » [entre 45 et 50 minutes]. Ma réaction immédiate à cela a été qu’en effet, cela ne peut pas fonctionner, jusqu’à ce que je me souvienne que Rome ne devint pas chrétienne. Ce furent les Chrétiens qui devinrent romains. Et Rome, après sa conversion au christianisme, fut fondatrice du christianisme violent qui devint la marque de fabrique de la civilisation occidentale. Thiel se contente de reproduire ce qu’ont fait avant lui presque tous les dirigeants ‘chrétiens’ pendant des siècles. Tristement, ça pourrait marcher. Encore une fois.
La guerre est instrumentalisée au bénéfice de la poursuite des objectifs des technocrates et des NRx, qui utilisent la destruction systématique — qu’ils désignent sous le nom de « déterritorialisation », dans leur jargon — un terreau fertile pour construire des États technocratiques numériques. Comme je l’ai déjà évoqué, Gaza est destinée à devenir une expérience contrôlée de technocratie numérique à grande échelle. En Ukraine, un découpage mené par Blackrock a été explicitement annoncé par le gouvernement ukrainien en mai 2025, par le biais d’un fonds d’investissement pour la reconstruction. Selon les propres mots du gouvernement ukrainien, « les entreprises étasuniennes auront accès à de vastes opportunités nouvelles dans le développement conjoint des ressources naturelles ukrainiennes. » 8 Et la mafia numérique n’a pas perdu de temps pour utiliser la destruction des vies en Ukraine pour « reterritorialiser » le pays en gouvernement d’entreprise numérique (govcorp). 9
Iain s’intéresse aux détails des penseurs qui ont influencé les Thiel, Karp, et autres NRx. Je me résumerai à dire que je refuse de tomber dans le même piège qu’Iain en désignant les colporteurs les plus influents de ces idées comme des philosophes. Comme vous allez le constater en analysant les idées qu’ils défendent, leurs idées sont aux antipodes du mode de pensée rationnel sous-jacent à toute philosophie.
Les deux chapeliers fous les plus influents des NRx sont l’Étasunien Curtis Yarvin et le Britannique Nick Land. Max Chafkin, l’auteur spécialisé en technologie de Bloomberg, a décrit Yarvin comme le « philosophe maison » de la « Thielsphère ». 10 La colère des chapeliers fous NRx est dirigée contre l’incarnation nébuleuse du système sociopolitique en place qu’ils désignent sous le nom de « Cathédrale ». Pour être franc, et à mon humble avis, Iain ne réussit pas vraiment à définir la conception de la Cathédrale entretenue par les NRx. Mais je soupçonne que cela découle du fait que les NRx eux-mêmes sont incapables de structurer leur propre conception de la Cathédrale. Heureusement, ce point n’est pas très important. Le point important est qu’ils comptent usurper l’ordre actuel et le remplacer par le leur. N’est-ce pas ce que nous voulons tous! Notre centre d’intérêt doit être leur objectif final, et non la « Cathédrale » en place qu’ils diabolisent.
Bien que les NRx traînent dans la boue dans la Cathédrale actuellement dysfonctionnelle, ce n’est pas en soi à elle qu’ils s’opposent. Ce qui les irrite, c’est de ne pas la contrôler. Leur objectif assez ambitieux est donc d’englober toute la bureaucratie d’État en place et tout le système socio-économique en corporations souveraines, ou sovcorps. Ces sovcorps nouvellement constituées opéreront en une « mosaïque de royaumes », c’est-à-dire un réseau de sovcorps. Il va sans dire que chaque sovcorp sera dirigée d’une main de fer par son PDG, alias « technoroi ». 11
Est-ce que vous commencez à distinguer pourquoi je considère que ces informaticiens NRx n’ont absolument pas les compétences intellectuelles que l’on peut associer à la philosophie? Si ce n’est pas le cas, permettez-moi d’exposer quelques exemples de leur « pensée philosophique ».
Ma foi, je reconnais que je n’ai pas toujours trouvé l’exposé de leurs idées proposé par Iain très facile à appréhender. Je pense qu’il se laisse un peu enliser dans un ou deux domaines, ou qu’il ne parvient simplement pas vraiment à montrer que ces vendeurs suffisants de traitements de données sont d’une incohérence exaspérante. L’accélérationisme — un concept central des NRx — en constitue un bon exemple, en partie par qu’il s’agit frontalement d’un concept ridicule (ce qui n’est évidemment pas la faute d’Iain), mais en partie parce qu’Iain ne le réduit pas en lambeaux comme il le mérite.
L’accélérationisme a pour prémisse que la « destruction créatrice » est intrinsèque au capitalisme. Cela signifie que l’ordre social et politique est en flux constant par suite des avancées technologiques rapides et de la création de nouveaux marchés. Jusque-là, tout va bien.
Les nuisibles NRx, soucieux de se parer de lettres de noblesse philosophique, ont renommé la destruction créatrice du capitalisme, ainsi que les changements qu’elle impose à la société, respectivement, en déterritorialisation et reterritorialisation. Pensez-y simplement comme les actions de détruire, et reconstruire. Est-ce que vous vous souvenez du « Build Back Better »? [En France, c’est très exactement ce que Macron nous a servi le 30 avril 2023, en visite à l’hôpital de Vendôme, avec la phrase : « On est en train de refonder, de réinventer un modèle. C’est plus dur de le réinventer tant que tout n’a pas été détruit. » Il est également significatif que la « grande presse » et les fact-checkeurs ont omis de relayer ces propos, NdT] Voilà, vous commencez à distinguer le tableau! Ce n’est pas très compliqué. Vous commencez par tout faire foirer, à dessein, puis vous profitez de la « réparation » pour ré-agencer la société à votre avantage. Vu sous ce jour, ce jargon est terriblement agaçant, mais j’imagine que cela fait partie du contrat (aucun jeu de mots) quand on est un philosophe autoproclamé qui cherche à donner l’idée qu’il se mesure aux problèmes les plus ardus de l’univers. En réalité, un enfant de six ans ayant joué une seule fois aux Lego peut l’expliciter plus clairement, et avec beaucoup moins de tapage.
Après être entré à ce niveau de détail dans les étapes logiques structurant l’accélérationisme, Iain m’a perdu en passant au concept de… accrochez-vous… « singularité technologique » en affirmant simplement qu’il s’agit « du stade à partir duquel la croissance technologique devient auto-portée, et donc inévitable. » Aussi, à en croire les NRx, la déterritorialisation (qui n’est en réalité rien d’autre que la destruction créatrice du capitalisme) « accélérerait fortement, et dépouillerait toute capacité de l’humanité à intervenir ou à s’y adapter. » Je pense que c’est la singularité — l’inévitable vacillement de la vitesse de l’avancée technologique qui la transforme en bête sauvage et incontrôlable.
La question ainsi posée est la suivante : comment l’humanité devrait-elle s’adapter à cette furie technologique auto-infligée? Ma foi, « s’adapter signifie que nous devons adhérer et intensifier la destruction créatrice du capitalisme. » Voilà ce qu’est l’accélérationisme. La folie illogique de l’accélérationisme atteint son paroxysme avec la conclusion des NRx selon qui « l’accélération… serait la seule manière de maintenir la paix avec l’inévitable déterritorialisation qui se déroule alors que nous accélérons vers la singularité. » 12
Tout cela est perclus de prémisses fausses et d’erreurs de logiques. Pourquoi la croissance technologique devient-elle « auto-portée », et quel est même le sens de cette expression? La croissance technologique peut-elle se produire sans intervention extérieure? Je ne doute pas qu’elle puisse être menée rapidement, mais la croissance technologique n’est pas un animal sauvage qui se serait échappé d’un zoo, proliférant dans des forêts inaccessibles. Il s’agit d’un produit de l’ingéniosité (et parfois de la stupidité) humaine, et nous pouvons intervenir, et nous y adapter si nous le décidons. La preuve de notre capacité à intervenir réside dans l’interventionnisme constant de nos seigneurs technocrates visant à supprimer les technologies qu’ils ne contrôlent afin de s’assurer leurs monopoles.
Et pourquoi l’adaptation implique-t-elle une accélération? Je n’ai pas été une lumière en sciences physiques sur les bancs de l’école, mais il me semble que les docteurs en sciences les plus respectables vous répondront sans doute qu’accélérer une chose ne constitue pas la meilleure manière de rester à sa hauteur. En tout cas, reconnaître que l’on peut l’accélérer revient également à reconnaître qu’il existe certains éléments d’intervention humaine dans le processus. De fait, beaucoup d’intervention humaine. Si on peut lui donner des coups d’accélérateur, ou peut aussi le freiner.
Voilà! C’est ça l’accélérationnisme en résumé : la merdasse technologique se déroule plus vite que nous ne pouvons la contrôler ou nous y adapter (faux), alors accélérons cette merde (ce qui en soi réfute la supposée absence de contrôle que nous avons dessus), car accélérer la merde est la seule manière de rester à la hauteur de la vitesse de cette merde (ce qui défie une loi fondamentale de la physique).
Voilà! Cela ne relève d’évidence pas d’un mode de pensée philosophique limpide. Ça ressemble à un travail d’adolescents ayant passé les trois dernières années enfermés dans leur chambre à manger cinq pizzas industrielles par jour et à jouer à Minecraft 13 sur fond de heavy metal, entrecoupé de lectures de Slavoj Zizek. Et par ailleurs si Slavoj Zizek est philosophe, c’est celui du confusionisme. Ici encore, pas d’offense, je ne tiens absolument pas à m’en prendre à Confucius qui était un vrai philosophe.
Je sais qu’Iain pense que les informaticiens NRx sont plus excentriques que le YouTuber moyen qui débite sa camelote, mais j’ai été frustré qu’il présente ce trait particulier de leur pensée psychédélique sans s’arrêter aux endroits propices pour le déconstruire comme il se doit et exposer la saloperie qu’il constitue réellement. Mais j’ai fait ce travail pour vous.
Je dois rendre justice à Iain, après avoir traité ce sujet, il conclut qu’« il n’est cependant pas clair de savoir si les néoréactionnaires essaient volontairement de nous surprendre avec leur jargon abscons et impénétrable. » Je pense qu’il est parfaitement clair que leur manque de clarté est délibéré. 14
En tout cas, si Yarvin soutien le joug des sovcorps sur nous, Land soutient quant à lui les gov-corps. Cette branche particulière de la pensée NRx suggère que des nations entières soient transformées en entreprises privées dirigées par des gov-corps. 15.
Il est essentiel de citer directement Land pour comprendre la folie, la nocivité et le danger de ces scélérats. Avant de le faire, et comme les informaticiens NRx emploient leur jargon pour dissimuler leur complexe d’infériorité — dont je soupçonne qu’il découle du fait qu’ils n’ont rien de philosophes — il nous faut introduire le terme de « néo-caméralisme ».
Le caméralisme, en sens le plus strict, constitue simplement la science de la finance et de l’administration publiques. Le concept de néo-caméralisme des NRx élargit le caméralisme pour lui faire englober le catalogage et la modélisation de toutes les fonctions de la classe dirigeante dans l’objectif de les soumettre (de les détruire si nécessaire) à leur vision de systèmes et d’entités dirigeantes technocratiques, comme les gov-corps.
Pour citer Land 16 :
Il est essentiel de démanteler le mythe démocratique selon lequel un État ‘appartient’ à ses citoyens. Le sujet central du néo-caméralisme est de racheter les véritables parties prenantes du pouvoir souverain, pas de propager des mensonges sentimentaux concernant l’engagement des masses. Tant que la propriété de l’État ne sera pas formellement transférée entre les mains de ses véritables dirigeants, la transition néo-caméraliste n’aura tout simplement pas lieu, le pouvoir restera dans l’ombre, et la farce démocratique se poursuivra.
Voilà un rare exemple de pensée NRx clairement édictée, quoique démoniaque. Je pense que la plupart des lecteurs de notre blog conviendront que, bien que l’État ne nous appartienne pas pour avoir été kidnappé par l’oligarchie, il devrait nous appartenir. La meute des NRx, en contraste, estime que la meilleure manière de palier ce problème de propriété est de se contenter d’officialiser le kidnapping. Cela revient à une Révélation totale de la Méthode – débarrassons-nous du spectacle de marionnettes à l’anglaise et prosternons-nous publiquement devant Baal.
À quoi une dictature de PDG cinglés, informaticiens NRx, ressemblerait-elle? Ma foi, Yarvin, le « philosophe » roi NRx étasunien, a réglé ce qu’il désigne comme « le problème des adultes qui ne sont pas des membres productifs de la société. » Sa définition du membre non-productif de la société n’est pas claire, mais ne vous étonnez-pas si elle induit un score Minecraft inférieur à la moyenne durant les deux derniers trimestres. En prenant soin d’exclure explicitement le génocide, Yarvin a prouvé que cette éventualité lui avait bel et bien traversé l’esprit, et que l’idée n’avait probablement été écartée qu’en raison de son faible potentiel médiatique. Aussi, Yarvin préfère propose de « les virtualiser ».
Yarvin a tenté d’apaiser les nerfs de ceux qui pourraient tiquer à « virtualiser » leurs congénères en suggérant que 17 :
un humain virtualisé se trouve dans un confinement solitaire permanent, nourri comme une larve d’abeille dans une celle scellée hormis en cas d’urgence. Cela devrait le rendre fou, sauf que sa cellule contient une interface de réalité virtuelle immersive qui lui permet de jouir d’une vie riche et épanouissante dans un monde totalement imaginaire.
Rien de ce que j’ai écrit pour décrire cette proposition ne pourrait suffire à exprimer la colère qui devrait gagner quiconque lira ces mots. Je fois ici reconnaître que les mots appropriés me manquent pour rendre justice à la démesure de la turpitude de Yarvin. Même lorsque j’essaye de basculer de la condamnation à la compréhension, je me retrouve à contempler encore et encore un tableau psychologique trop superficiel pour prendre en compte l’étendue de sa folie. Le mieux que je parviens à faire est de penser qu’il pourrait être plus réaliste de demander à un poisson de se faire pousser des pattes et de courir le marathon de Londres que d’attendre d’un informaticien NRx de résoudre le moindre problème, humain ou autre, en utilisant un paradigme non numérique.
Je ne doute pas que les Yarvin du monde aient lu autre chose que des manuels de traitement de données et de théories algorithmiques. De fait, je suis certain qu’ils ont suivi de meilleures études et ont plus de temps libre que moi, si bien qu’ils ont dû lire bien plus que moi. Mais à quoi bon tout ce temps, ces études, et ces lectures si, au bout de votre recherche de savoir philosophique, le mieux que vous ayez à proposer est une solution consistant à « virtualiser » les humains « improductifs », ou que la solution à une avancée technologique rapide soit de simplement l’accélérer? Qu’ont-ils donc lu pour se transformer ainsi en agents humains malveillants?
Il semble donc tout à fait possible de lire beaucoup, et d’en sortir semblable à une simulation humaine de programme informatique synthétique. Pire encore, le point de départ consistant à considérer comme un problème les humains « improductifs » fait de ces ‘penseurs’ soi-disant indépendants des automates sans conscience et sans intelligence, inféodés à un système qui les a programmés pour accorder de la valeur à la « productivité » comme une fin en soi. Rien n’indique qu’ils aient la moindre capacité de pensée indépendante qui les pousserait à s’interroger sur ce que signifie pour un être humain d’être ‘productif’, ou sur qui devrait bénéficier de la productivité humaine. Qui plus est, comment un système de production établi par l’humain pourrait-il produire mystérieusement tant d’humains devenus mystérieusement « improductifs »? Que cela nous dit-il des esprits qui sont derrière la création d’un tel système? Je ne suis pas philosophe, mais je m’attends à ce qu’on fasse au moins semblant de prendre ces questions à bras le corps, avant de lever les bras au ciel et de s’écrier : « Allons-y, virtualisons-les autant qu’ils sont. »
La meilleure manière de tracer une ligne sous la « pensée » du mouvement NRx est peut-être de mettre en lumière une description d’eux par un auteur en technologie plus avisé. Corey Pein, dans un article de 2014 pour The Baffler, les a essentialisés en deux mots — des « Machiavel abrutis ». 18
Dans la seconde partie de cette critique de l’ouvrage d’Iain Davis, nous analyserons les dynamiques aux niveaux macro et micro qui feront fonctionner la technocratie. Je mettrai également le Bitcoin dans le viseur d’une manière que la plupart des auteurs alternatifs n’abordent pas. Le Bitcoin est une sorte de vache sacrée, un statut qu’il ne mérite pas à mes yeux.
Traduit par José Martí pour le Saker Francophone
- Iain Davis, The Technocratic Dark State, The Papercutmagazine.com, 2025, Pg. 23. ↩
- Ibid., Pg. 29. ↩
- Ibid., Pg. 33. ↩
- Ibid., Pg. 19. ↩
- Ibid., Pg. 196. ↩
- Ibid., Pg. 175. ↩
- Ibid., Pg. 178. ↩
- Ibid., Pg. 190. ↩
- Ibid., Pg. 193. ↩
- Ibid., Pg. 194. ↩
- Ibid., Pg. 43. ↩
- Ibid., Pg. 44-45. ↩
- Une recherche Google indique que « Minecraft est un jeu vidéo populaire souvent décrit comme un Lego virtuel, qui voit les joueurs explorer un monde infini, construit à base de blocs, pour miner des ressources, fabriquer des objets, et construire des structures. Ce jeu n’a pas de règle établie, et permet aux joueurs de choisir entre survie (se battre en bande/collecter des ressources) et des modes créatifs (construction sans limite). » ↩
- Davis, op. cit., Pg. 49. ↩
- Davis, op. cit., Pg. 64. ↩
- Davis, op. cit., Pg. 67. ↩
- Davis, op. cit., Pg. 151. ↩
- Davis, op. cit., Pg. 196. ↩