La Turquie ne craint pas la menace de sanctions américaines


Par M. K. Bhadrakumar – Le 16 juillet 2019 – Source Indianpunchine.com

bhadrakumarLa perte d’Istanbul au profit d’un candidat de l’opposition lors de récentes élections locales en Turquie a été médiatisée par de nombreux commentateurs américains, en particulier des analystes pro-israéliens, qui ont déclaré qu’elles marquent la fin d’une domination de 17 ans du Président Recep Erdogan sur la politique du pays, depuis sa victoire éclatante aux élections générales de 2002.

Les composants du système de défense antimissile S-400 sont déchargés d’un avion russe à la base aérienne d’Akinci, près d’Ankara, le 12 juillet 2019.

L’objectif principal derrière ces prédictions apocalyptiques et cette opération de psywar était de secouer Erdogan, de l’adoucir et de le forcer à abandonner sa ferme politique antisioniste, son soutien explicite à la cause palestinienne et sa proximité avec le président russe Vladimir Poutine : dans l’ensemble, une politique étrangère indépendante. En particulier, Washington a pris pour cible la décision d’Erdogan d’acheter le système de missiles S-400 russe.

Toutefois, Erdogan a surpris les États-Unis en maintenant l’accord sur les S-400, défiant ouvertement la menace de sanctions. La livraison des missiles a commencé il y a cinq jours [le 12 juillet, NdT.] et presque quotidiennement, des avions militaires russes atterrissent à Ankara, transportant des cargaisons liées au système ABM S-400.

Sans compter qu’Erdogan a fait un doigt d’honneur aux Américains en annonçant que le président Trump lui a affirmé, dans une conversation privée à Osaka en marge du récent sommet du G20, qu’il n’y aurait pas de sanctions, peu importe les protestations des responsables américains.

Or, selon Bloomberg, l’équipe de Trump a planifié un ensemble de sanctions et prévoit de l’annoncer plus tard cette semaine une fois que Président l’aura approuvé. D’autre part, Erdogan a déclaré dimanche que Trump a le pouvoir de lever les sanctions contre la Turquie et « puisque c’est le cas, c’est Trump qui doit trouver un terrain d’entente ».

Mais de son côté, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a fermement déclaré au Washington Post dans une interview publiée tard dimanche que « la loi exige qu’il y ait des sanctions et je suis convaincu que nous respecterons la loi et que le président Trump s’y conformera. »

On dirait qu’Erdogan jette de l’huile sur le feu. Il a révélé en fin de semaine que le système russe serait déployé et prêt seulement en avril de l’année prochaine. Dans le même temps, il a également évoqué la possibilité de « coproduction » du système russe en Turquie. Selon lui, « les S-400 sont le système de défense le plus efficace contre ceux qui veulent attaquer notre pays. Si Dieu le veut, nous le ferons en tant qu’investissement conjoint avec la Russie, et nous continuerons de le faire. »

Vraiment, Erdogan n’a pas l’air écrasé par la défaite du candidat de son parti aux élections municipales d’Istanbul. La propagande des médias et des groupes de réflexion américains contre lui le laisse froid. Et son comportement ne montre aucune trace d’inquiétude.

Tous facteurs pris en compte, on ne peut pas exclure que Trump devra renoncer ou reporter les sanctions contre la Turquie, un pays où le Président américain a des intérêts commerciaux importants. Mais ce qu’on peut prédire avec certitude, c’est qu’Erdogan réagira fortement à toute sanction américaine.

Erdogan a plusieurs options sur la table, qui vont de l’expulsion de l’armée américaine de ses bases en Turquie (ce qui, bien sûr, entraînera simultanément l’enlèvement des 60 bombes nucléaires) au lancement des nombreuses opérations militaires contre la milice kurde dans le nord de la Syrie.

La Turquie renforce ses troupes dans la province de Hatai, près de la frontière syrienne, selon l’agence de presse Anadolu.

Dans ce dernier cas, si la Turquie décime les combattants kurdes, les États-Unis se retrouveront sans forces tierces ou alliés en Syrie et toute forme de présence militaire américaine continue dans la région de l’Euphrate deviendra difficile à maintenir. Ce qui frappera les intérêts israéliens durement. Cette idée rend déjà le Pentagone nerveux.

Tout indique qu’Erdogan a pris une décision stratégique selon laquelle l’avenir de la Turquie repose sur l’intégration eurasienne et que le combat actuel est un jeu d’ombres. Sa récente rencontre avec le président chinois Xi Jinping, peu après le sommet du G20 sur Osaka et à Pékin, ainsi que son appui ferme aux politiques chinoises envers le problème ouïghour ne peuvent être perçus que comme une démarche finement pesée et délibérée pour s’assurer qu’il n’y a pas d’oppositions dans le mouvement d’attraction de la Turquie vers l’Est.

En particulier, Erdogan voit clairement que La Nouvelle Route de la Soie chinoise constitue l’exacte alternative dont il a besoin pour relancer l’économie turque et résister à la pression occidentale. Le tabloïd du Parti communiste chinois Global Times a expliqué que la rencontre d’Erdogan avec les dirigeants chinois avait

marqué un consensus politique entre la Chine et la Turquie à un niveau de compréhension approfondi. Les politiques de la Chine sur le Xinjiang font partie de ses affaires internes et aucun autre pays n’a le droit d’y interférer. Les remarques d’Erdogan sur la question du Xinjiang sont [donc] la prémisse et la garantie d’une amélioration de la coopération bilatérale.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, à gauche, et le président chinois Xi Jinping accueillent des écoliers agitent les drapeaux chinois et turcs, Pékin, le 2 juillet 2019.

Dans une lettre d’opinion publiée dans le Global Times à la veille de son arrivée à Pékin, Erdogan avait écrit :

La Turquie partage la vision de la Chine lorsqu’il s’agit de servir la paix mondiale, de préserver la sécurité et la stabilité mondiales, de promouvoir le multilatéralisme et de respecter le principe du libre-échange. Le monde cherche aujourd’hui un nouvel équilibre multipolaire. La nécessité d’un nouvel ordre international, qui servira les intérêts de toute l’humanité, est claire comme de l’eau de roche. La Turquie et la Chine, les civilisations les plus anciennes du monde, ont la responsabilité de contribuer à la construction de ce nouveau système.

Clairement, Erdogan ne pourrait se moquer davantage des sanctions américaines.

Lire ici un commentaire de Xinhua intitulé Erdogan’s visit sign of aligned Turkish-Chinese interests: experts.

M. K. Bhadrakumar

Note du traducteur

C'est encore un bon article de M. K. Bhadrakumar sur la recomposition générale des alliances au Moyen-Orient. Il semble néanmoins que l'auteur néglige une donnée importante des relations Turquie - États-Unis : le fait que Trump ait besoin d'une Turquie neutre ou bienveillante dans l'hypothèse d'un conflit avec l'Iran. Dit autrement, Erdogan exploite à fond les circonstances positives du moment, et le malheur des uns fait l'opportunité géopolitique des autres.

Traduit par Stünzi pour le Saker francophone

 

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