La situation du Bélarus met Poutine en situation de faiblesse prolongée face à Trump


Par Andrew Korybko – Le 3 mai 2019 – Source eurasiafuture.com

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Les USA ont plus ou moins réussi à convaincre le Bélarus de « quitter » la Russie, et de se tourner vers l’Ouest ; Trump se retrouve dans une position confortable, et dispose ainsi d’un puissant vecteur de pression sur Poutine, au travers de Lukashenko, qu’il va mettre à profit pour essayer de tirer de Moscou des concessions stratégiques les unes après les autres. Il reste à voir si ce chantage géopolitique fonctionnera réellement.

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Alexander Lukashenko, le président en exercice du Bélarus

La crise qui n’a pas encore éclos (pour l’instant)

Une crise importante couve en Europe, mais personne n’en parle : les grandes puissances concernées ont chacune leurs raisons de la taire. Loin de l’attention du public, les relations entre Russie et Bélarus connaissent des modifications rapides, et portent le potentiel de modifier la donne de la Nouvelle guerre froide. Minsk a fermé les flux de pétrole russes qui traversaient son territoire, et – chose sans précédent – Poutine a du remplacer son ambassadeur au Bélarus après moins d’une année en poste, après des commentaires controversés émis par celui-ci quant au pays qui l’hébergeait. De fait, les remarques en question n’étaient pas si provocatrices que cela, mais Lukashenko avait quand même exigé de manière à peine voilée de Poutine que son ambassadeur soit puni, chose à laquelle Poutine s’est vu contraint de souscrire, faute d’autre option quant à la méthode de désescalade de cette crise, et par besoin de « gérer les dégâts » en termes d’image pour la Russie.

Les faits sont têtus, et les nier n’y change rien

La Russie a officiellement nié que ces développements constituent les marqueurs d’une crise entre les deux pays alliés au sein de l’Union eurasiatique et de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), mais, répétons-nous, on peut comprendre que Moscou préfère minimiser ce drame, pour éviter le désastre que connaîtrait son « soft power » si le public international comprenait que ce « pays slave orthodoxe ami » est sur la même trajectoire que l’Ukraine, et est en train de « déserter » au profit de l’Ouest. Les USA, qui courtisent non sans succès Lukashenko depuis 2014, ont bien conscience de la sensibilité de ce sujet aux yeux de la Russie à tous égards, et n’en parlent donc pas, préférant négocier un accord à huis clos avec Moscou, qui laisse Poutine « sauver la face » dans la défaite, et ne pas avoir à répondre à de fortes critiques en interne, si l’on commence à parler en Russie de « perdre le Bélarus ».

Pour expliquer les choses simplement, en dépit de leurs grandes différences de taille en matière géographique et démographique, le Bélarus et bien plus important pour la Russie que l’inverse : Minsk peut toujours remplacer le rôle de Moscou en rejoignant l’Ouest, un « fait embarrassant » que bien peu au Kremlin ont accepté de regardé en face, de par une certaine vanité qui règne entre ces murs depuis que Poutine a rétabli le statut de grande puissance de la Russie. La Russie, considérant son alliance avec le Bélarus comme un acquis, a imposé début 2019 une taxe sur ses exportations de pétrole, dont Minsk avait estimé qu’elle lui coûterait des centaines de millions de dollars par an ; Moscou avait répondu que cette taxe restait nécessaire pour mettre fin à l’hémorragie de capitaux qu’elle déverse régulièrement au profit de l’économie de son voisin.

À partir de là, les événements se sont agglomérées dans un effet boule de neige, jusqu’à l’avalanche géopolitique : le Bélarus a fermé le robinet des exportations énergétiques vers l’Europe, sous prétexte que du pétrole contaminé par du chlorure organique avait transité, à hauteur de 2,7 milliards de dollars, via son oléoduc de Druzhba (ironiquement, ce mot signifie « amitié »). Moscou soutient qu’un acte de sabotage pourrait constituer la cause de cette contamination, ce pendant que certains soupçonnent plutôt qu’il s’agirait là d’une méthode « plausiblement réfutable » de punir Minsk suite à son pivot vers l’Ouest, auquel cas ce « plan brillant » se retournerait contre son auteur de la pire manière possible. Quoi qu’il en soit, la Russie se retrouve face à des pertes de revenus qui se chiffrent en milliards rien que pour cette crise énergétique, et sans compter les conséquences géostratégiques à long terme dans les sphères économiques et militaires, vis à vis de l’Union Eurasiatique et de l’OTSC.

Des conséquences stratégiques catastrophiques

On n’est pas ici dans le registre de l’alarmisme : l’UE vient d’annoncer, jeudi dernier, au cours du premier Forum B2B sur l’Énergie UE-USA qu’« il n’y aurait pas de barrières de marché aux importations de gaz naturel liquéfié étasunien en Europe », en présence de Rick Perry, Secrétaire d’État étasunien à l’énergie. L’Europe ne pouvant plus compter sur la fiabilité des oléoducs terrestres russes traversant l’Ukraine et à présent le Bélarus, on comprend qu’elle s’emploie à remplacer cette soudaine chute des exportations énergétiques russes par des ressources énergétiques étasuniennes. Le budget russe va inévitablement en pâtir, au moment le plus sensible : le pays est dans la course pour mettre en œuvre la stratégie de développement socio-économique emblématique « Grande Société », et en pleine préparation vers la transition de pouvoir qui se produira en 2024 (PP24, « Post-Poutine 2024 »).

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La Russie, dans le contexte domestique sus-mentionné et la compétition qu’elle connaît face aux USA dans la course à l’armement et à l’espace, n’a absolument pas les moyens de perdre les revenus de ses exportations énergétiques vers l’Europe (en particulier celles qui traversent le Bélarus), même si l’on peut penser que Moscou pourra tirer profit du régime de sanctions étasuniennes contre l’Iran et essayer de prendre la place de Téhéran sur les marchés chinois et indien, et refaire ses pertes au déficit de son « partenaire » iranien. Mais même ainsi, le fait ne change pas que le Bélarus reste bien plus important pour la Russie que l’inverse, et que le « passage à l’Ouest » de Minsk constitue un renversement stratégique subi par Moscou, avec à la clé de très graves implications en matière de sécurité, et un immense embarras quant à son image sur la scène internationale. On comprend pourquoi les médias russes restent cois quant à ces développements.

Les médias alternatifs trouveront sans aucun doute ce scénario absolument terrible et horrifiant, mais l’observateur objectif ne peut exclure la possibilité que Washington fasse usage de Minsk pour faire du chantage sur Moscou. Plutôt qu’humilier publiquement la Russie en étalant ces événements, et prendre le risque que la prise de conscience internationale qui s’ensuivrait ne suscite quelque « réaction imprévisible » de la part de Poutine pour « sauver la face », Trump préfère essayer de négocier un accord à huis clos, avec comme levier la menace de tout balancer au visage de son homologue si les négociations ne le satisfont pas. Si l’on a tout ceci à l’esprit, la rencontre prévue la semaine prochaine entre Lavrov et Pompeo en Finlande prend un tout autre sens : elle pourrait voir les USA exiger de la Russie certaines actions en leur faveur en Syrie, sous peine de voir le Bélarus utilisé comme arme plus intensivement qu’il ne l’a été jusqu’ici.

Le vrai « accord du siècle »

La Russie fait déjà tout son possible pour amener la Syrie à lancer le « retrait planifié » (et honorable) des forces armées iraniennes de son territoire, et refuse pour cela de l’assister dans la grave crise énergétique que connaît son « alliée », essaye de la faire tomber dans son piège stratégique avec l’accord pour la concession du port de Tartous, et parle en son nom en exagérant de manière provocante les positions de Damas par rapport à Idlib et à « Israël » ; ces efforts russes pourraient prendre un caractère d’urgence renouvelée si les USA exigent de la Russie que la Syrie y cède le mois prochain, au moment où ils dévoileront le soi-disant « accord du siècle » au moment de la fin du Ramadan. Il reste à voir si la Russie peut y parvenir à aussi court terme, car elle est à l’œuvre sur ce dossier depuis presque une année, mais cela ne l’empêchera pas d’essayer.

Dans tous les cas, Moscou ferait une grave erreur en croyant que Washington mettra fin à son chantage géopolitique au travers du Bélarus dès lors que la Russie aura rendu ce service aux USA en Syrie : Trump a réussi à inverser la dynamique de pouvoir entre Lukashenko et Poutine, et n’hésitera pas à user à nouveau de cet atout dans la poursuite des intérêts stratégiques étasuniens. Ce que les USA veulent vraiment de la part de la Russie, c’est que Moscou ralentisse le rythme de son intégration avec le projet chinois des Nouvelles routes de la soie, chose qui est impossible à réaliser politiquement pour Poutine après qu’il a annoncé de manière vibrante l’adhésion de son pays avec ces suites mondiales de méga-projets, lors de son discours de la semaine dernière au Forum BRI. Il faut donc s’attendre à ce que les USA transforment le Bélarus : d’écharde, le Bélarus va devenir une lance qui va frapper stratégiquement le cœur [heartland, NdT] même de la grande puissance russe.

Les USA ont en effet la possibilité ici d’endommager gravement le « soft power » de la Russie, simplement en ouvrant les relais d’informations quant au pivot du Bélarus vers l’Ouest, tout en les instrumentalisant de manière à ce qu’ils annihilent l’utilité de l’Union Eurasiatique tant vantée ainsi que de l’intégration post-soviétique de l’OTSC. Ce serait d’autant plus le cas si Washington réussissait à convaincre Minsk de signer un accord d’association avec l’UE, et de renforcer ses liens avec l’OTAN au travers des négociations du « partenariat pour la paix ». Suivant ces scénarios très probables, la Russie n’aura pas d’autre option que de convenir d’un accord avec les USA et/ou le Bélarus, acheter Lukashenko (si cela s’avère une possibilité réelle), ou le retirer du jeu – les USA ont perfidement pré-conditionné la communauté internationale à s’attendre à cette dernière occurrence depuis début 2019, afin de faire monter les soupçons quant aux motivations géopolitiques de Moscou.

Conclusions

Il n’y a pas matière à en douter : Trump s’apprête à tordre le bras de Poutine en utilisant Lukashenko, afin d’extorquer des concessions stratégiques sans fin de la part de Moscou ; on ne peut prédire le succès de l’opération, il est possible que les dirigeants russes aient vu venir ce sombre scénario, et disposent d’un plan de secours à activer quand l’occurrence se présentera. Au cas où la Russie refuserait de conclure divers accords à huis clos avec les USA, afin d’éviter que Washington n’ébruite la crise fort embarrassante des relations russo-bélarusses et n’endommage ainsi gravement le « soft power » russe, il lui faudra accepter les conséquences qui entacheront son image à l’international, ainsi que les structures d’intégration post-soviétiques dont elle constitue le fer de lance. Si elle se réoriente stratégiquement à l’Est vers la Chine, et au Sud vers le « Pivot de l’Oumah », la Russie pourra diminuer la portée du coup, mais rien ne sera plus comme avant si la Russie « perd » le Bélarus pour de bon.

Andrew Korybko est un analyste politique américain, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

Traduit par Vincent pour le Saker Francophone

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