États-Unis – Iran : cette impasse stratégique qu’on ne pourra plus torpiller


Par Pepe Escobar – Le 4 juillet 2019 – Source Asiatimes.com

Perdue dans le tumulte sous-marin, la date limite fixée par Téhéran pour l’UE-3 pour soutenir les ventes de brut iranien expire dimanche…

Des prêtres orthodoxes et des marins russes rendent hommage à 14 sous-mariniers décédés le 1er juillet, après l’incendie d’un sous-marin de recherche de la flotte du Nord, dans la cathédrale navale de Kronstadt. Photo : Alexei Danichev / Sputnik / AFP

… Un épais voile de mystère entoure le feu qui a éclaté dans un submersible russe à la pointe de la technologie dans la mer de Barents, entraînant la mort de 14 membres d’équipage empoisonnés par des vapeurs toxiques.

Selon le Ministère russe de la Défense, le sous-marin effectuait des relevés bathymétriques, comme l’examen et la cartographie des reliefs de mer profonde. L’équipage était constitué de « spécialistes navals uniques, de professionnels de haut niveau, qui effectuaient d’importantes recherches sur l’hydrosphère terrestre ». Pour le moment, le navire à propulsion nucléaire (dont le nom est jusqu’à présent inconnu) se trouve au port arctique de Severomorsk, la principale base de la flotte du Nord de la Russie.

Une enquête militaire sérieuse et complète est en cours. Selon le Kremlin, « le commandant en chef suprême possède toutes les informations, mais ces données ne peuvent pas être rendues publiques car elles appartiennent à la catégorie des données absolument secrètes. »

Le sous-marin est le Locharik. Son code russe est AS-12 (pour « Atomnaya Stantsiya » ou « Station nucléaire »). L’OTAN l’appelle Norsub-5. Il est en service depuis 2003. Les sous-marins nucléaires Giant Delta III, également capables de lancer des ICBM, ont été modifiés pour les transporter à travers les mers.

Selon l’OTAN, l’AS-12/Norsub-5 est un sous-marin espion et une menace majeure pour les câbles de télécommunication sous-marins, principalement installés par l’Occident. La profondeur opérationnelle du submersible est de 1 000 mètres et il se peut qu’il ait fonctionné jusqu’à 2 500 mètres dans l’Océan arctique. Il est peut-être comparable au sous-marin américain NR-1 (profondeur opérationnelle : 910 m.), célèbre pour être utilisé pour la recherche et la récupération des parties critiques de la navette spatiale Challenger, perdue en 1986, ou bien il en constitue une version avancée.

Il est très instructif de situer le Locharik dans le cadre du dernier rapport du Pentagone sur les intentions stratégiques russes. Parmi la terminologie routinière de diabolisation (« tactique de la zone grise de la Russie », « agression russe »), le rapport affirme que « la Russie adopte des stratégies coercitives qui impliquent l’emploi orchestré de moyens militaires et non militaires pour dissuader et contraindre les États-Unis, leurs alliés et partenaires avant et après le déclenchement des hostilités. Ces stratégies doivent être affrontées de façon proactive, sans quoi la menace d’un conflit armé important pourrait augmenter. »

Un schéma russe du malheureux sous-marin AS12.

Il n’est pas étonnant que, considérant l’incandescence des relations USA-Russie sur l’échiquier géopolitique, ce qui est arrivé au Locharik a alimenté une spéculation effrénée, incluant des rumeurs totalement infondées selon lesquelles il avait été torpillé par un sous-marin américain dans un affrontement… et de plus, dans les eaux territoriales russes.

Des liens ont été établis entre le Vice-président américain, Mike Pence, qui a soudainement reçu l’ordre de retourner à la Maison-Blanche alors que les Européens étaient également terrés à Bruxelles, pendant que le président Poutine avait une réunion d’urgence avec le ministre de la Défense, Sergei Shoigu.

En fin de compte, tout n’était que pure spéculation.

Piège en eaux profondes

L’incident sous-marin, enjolivé par la ligne de complot spéculatif d’une confrontation russo-américaine dans l’Arctique, a effectivement noyé, au moins pendant un certain temps, l’actuelle et prioritaire incandescence géopolitique : la guerre économique américaine contre l’Iran.

En conséquence, de graves discussions au Sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai à Bichkek (auxquelles participait le président iranien Rouhani) puis les rencontres Poutine-Xi à Moscou, à Saint-Pétersbourg et au G20 à Osaka. La Russie et la Chine s’impliquent pleinement pour maintenir un Iran stable et protégé de la stratégie du chaos de l’administration Trump.

Moscou et Pékin sont tous deux parfaitement conscients que les tactiques de Washington qui consistent à diviser pour mieux régner visent à freiner l’élan de l’intégration eurasienne. Celle-ci est extensive, allant du commerce bilatéral en devises locales, du contournement du dollar américain jusqu’à l’interconnexion accrue des nouvelles routes de la soie, ou l’initiative Une Ceinture, une route, l’Union économique eurasiatique (EAEU) et le Corridor international de transport Nord-sud (INSTC).

Pékin joue un jeu d’ombre et reste très discret sur le blocus économique de facto des États-Unis contre l’un de ses principaux alliés du projet Une Ceinture, une route. Néanmoins, le fait est que la Chine continue d’acheter du brut iranien, et le commerce bilatéral se règle en yuan et rial.

On peut croire que l’Instrument d’appui aux échanges commerciaux (INSTEX, Instrument in Support of Trade Exchanges), ce mécanisme créé par l’UE-3 (France, Royaume-Uni et Allemagne) pour contourner le dollar américain et permettre les échanges entre l’Iran et l’UE depuis que les États-Unis ont unilatéralement abandonné l’accord nucléaire (JCPOA), est enfin en place. Mais il n’y a aucune preuve qu’INSTEX sera adopté par beaucoup d’entreprises européennes, car il couvre essentiellement les achats iraniens de nourriture et de médicaments.

Le plan B consisterait pour la Banque centrale russe à permettre à l’Iran d’accéder au SPFS (Système de transfert de messages financiers), le mécanisme russe de commerce qui contourne SWIFT, destiné aux pays qui sont sanctionnés par les États-Unis. Moscou travaille sur le SPFS depuis 2014, lorsque la menace d’expulser la Russie de SWIFT est devenue une possibilité claire.

Quant à l’accusation des États-Unis envers l’Iran d’avoir « violé » le JCPOA, elle est tout à fait absurde. Pour commencer, Téhéran ne peut pas « violer » un accord multinational qui a été déclaré nul et non avenu par l’un des signataires, les États-Unis.

En fait, la prétendue « violation » est due au fait que l’UE-3 n’a plus acheté comme prévu l’uranium faiblement enrichi de l’Iran en raison de l’embargo américain. En fait, c’est Washington qui a empêché l’UE de l’acheter. Téhéran a alors dûment informé tous les acteurs du JCPOA que, puisqu’il ne pouvait plus le vendre, l’Iran devrait stocker plus d’uranium que ne le permet l’accord.

Rebondissement

Le ministre iranien des Affaires étrangères Javad Zarif a raison : INSTEX, qui constitue déjà trop peu et arrive trop tard, est insuffisant car le mécanisme ne permet pas à Téhéran de continuer à exporter du pétrole, ce qui est son droit souverain. Pour ce qui est de la « violation », Zarif affirme qu’elle est facilement « réversible » … dans la mesure où l’UE-3 respecte ses engagements.

Le Ministre russe de l’énergie, Alexander Novak, est du même avis : « Pour ce qui concerne les restrictions sur les exportations iraniennes, nous appuyons l’Iran et nous croyons que les sanctions sont illégales : elles n’ont pas été approuvées par l’ONU. »

Néanmoins, l’Iran continue d’exporter du brut, par tous les moyens disponibles, en particulier vers l’Asie, et la National Iranian Oil Co. (NIOC) brouille évidemment le suivi de sa flotte par satellite. Mais de manière inquiétante, le délai fixé par Téhéran pour que l’UE-3 soutienne explicitement l’achat de brut iranien expire dimanche prochain.

C’est un rebondissement majeur : après ça on ne pourra plus torpiller cette impasse stratégique.

Pepe Escobar

Traduit par Stünzi, relu par San pour le Saker francophone

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