Le véritable ordre du jour de la Fondation Gates 1/3


Par Jacob Levich – Le 2 novembre 2014 – Source Liberation News

The real agenda of the Gates Foundation
Le centre des visiteurs de la Fondation Bill et Melinda Gates à Seattle, Washington

Introduction

« Vous essayez de trouver des endroits où l’argent sera le plus mis à profit, comment vous pouvez sauver le plus de vies possibles par dollar, pour ainsi dire », remarqua Pelley. « Vrai. Et transformer les sociétés. », répliqua Gates. 1

En 2009, le soi-disant « Good Club » – un rassemblement des personnes les plus riches de la planète, dont les avoirs collectifs nets totalisaient alors 125 milliards de dollars – s’est rencontré derrière des portes fermées à New York, pour discuter d’une réponse coordonnée aux menaces posées par la crise financière mondiale. Dirigé par Bill Gates, Warren Buffet et David Rockefeller, le groupe s’est résolu à trouver de nouvelles façons de traiter les sources de mécontentement dans le monde en développement, en particulier la « surpopulation » et les maladies infectieuses. 2 Les milliardaires présents se sont engagés à dépenser massivement dans des domaines qui les intéressent, sans se soucier des priorités des gouvernements nationaux et des organisations d’aide existantes. 3

Des détails du sommet secret ont été divulgués à la presse et salués comme un tournant pour la grande philanthropie [« Big Philanthropy », NdT]. Les fondations bureaucratiques traditionnelles comme Ford, Rockefeller et Carnegie sont reconnues pour avoir cédé la place au « philanthro-capitalisme », une nouvelle approche musclée de la charité, dans laquelle les aptitudes entrepreneuriales présumées des milliardaires seraient directement appliquées aux défis mondiaux les plus pressants :

« Les philanthro-capitalistes d’aujourd’hui perçoivent un monde plein de grands problèmes qu’ils – et peut-être seulement eux – peuvent et doivent redresser. (…) Leur philanthropie est « stratégique », « axée sur le marché », « orientée impact », « basée sur la connaissance », souvent à « engagement élevé » et toujours motivée par le but de maximiser l’« effet de levier » de l’argent du donateur. (…) Les philanthro-capitalistes essaient de plus en plus de trouver des façons d’exploiter les occasions de profit pour accomplir le bien social. » 4

Brandissant « un pouvoir immense qui pourrait remodeler les nations selon leur volonté » 5, les donateurs milliardaires embrasseraient dorénavant, non seulement les théories du marché, mais aussi les normes des pratiques et des organisation du capitalisme corporatif. Pourtant, l’élan général de leurs interventions charitables demeurerait compatible avec les traditions de longue date de la grande philanthropie, tel que discuté ci-dessous.

  1. La plus grande fondation privée au monde

 « Une nouvelle forme d’organisation multilatérale »

Le plus éminent philanthro-capitaliste est Bill Gates, co-fondateur de Microsoft Corporation et, de son propre aveu, l’homme le plus riche au monde. Malgré l’impression, soigneusement cultivée, que Gates « distribue » sa fortune en bonnes œuvres, sa valeur nette estimée a augmenté chaque année depuis 2009 et s’élève maintenant à 72 milliards. 6  Gates doit sa fortune non pas aux contributions technologiques qu’il aurait pu faire, mais en acquérant et imposant un monopole fabuleusement lucratif dans les systèmes d’exploitation informatiques :

« La plus grande force de Microsoft a toujours été sa position de monopole dans la chaîne de valeur du PC. Son accord de licence exclusif avec les manufacturiers d’ordinateurs personnels a imposé un paiement pour une licence MS-DOS, qu’un système d’exploitation Microsoft soit utilisé ou non. (…) Au moment où la compagnie a réglé cet arrangement illégal avec le département de la Justice en 1994, Microsoft avait accumulé une part de marché dominante pour tous les systèmes d’exploitation vendus. » 7

Microsoft utilise la palette habituelle des stratégies d’affaires pour défendre son pouvoir monopolistique – politique de prix préférentiels, poursuites judiciaires, acquisition de concurrents, lobby pour la protection des brevets –, mais elle se fie ultimement, comme les autres monopoles américains, sur la position dominante des États-Unis à l’étranger. Comme l’observait l’ancien secrétaire à la défense William Cohen en 1999, « la prospérité dont jouissent maintenant des compagnies comme Microsoft ne pourrait exister sans l’armée que nous possédons. » 8

Gates demeure le président de Microsoft, mais voue maintenant le plus clair de son temps à la Fondation Bill et Melinda Gates (BMGF), la plus grande fondation privée au monde et aisément la plus puissante. Avec un fonds de dotation de 38 milliards de dollars, BMGF écrase des joueurs auparavant dominants comme Ford (10 milliards de dollars), Rockefeller (3 milliards de dollars) et Carnegie (2,7 milliards de dollars) 9 Ces fonds de bienfaisance de l’élite sont attirants pour les super-riches, non seulement comme des canaux alternatifs pour influencer les politiques, mais aussi comme moyen légal d’évitement fiscal. En vertu de la loi américaine, les investissements dans des fondations de bienfaisance sont exempts d’impôt ; en outre, les investisseurs ne sont pas tenus de vendre leurs actions et peuvent continuer à voter comme actionnaires sans restriction. 10 En protégeant les fondations, le Trésor américain cofinance efficacement les activités de BMGF et de ses investisseurs, fournissant une part substantielle de l’« effet de levier » mentionné ci-dessus.

Même dans un domaine dominé par les plus riches du monde, la Fondation Gates a acquis une réputation d’autoritarisme exceptionnel. Elle est « motivée par les intérêts et les passions de la famille Gates », évasive au sujet de ses finances et ne rend compte à personne, excepté à son fondateur qui modèle et approuve les stratégies de la fondation, plaide autour des sujets soulevé et détermine l’orientation générale de l’organisation. 11

L’approche caritative de Gates est vraisemblablement enracinée dans son attitude envers la démocratie :

« Plus vous vous rapprochez du [gouvernement] et voyez comment la saucisse est fabriquée, plus vous vous dites : « Oh! Mon dieu! » Ces gars-là ne connaissent même pas vraiment le budget. (…) L’idée que tous ces gens vont voter et avoir une opinion sur des sujets qui sont de plus en plus complexes – vers ce qui semble, vous pourriez penser (…) la réponse facile n’est pas la vraie réponse. C’est un problème très intéressant. Est-ce que les démocraties confrontées à ces problèmes actuels font ces choses correctement ? » 12

L’empire caritatif de Gates est vaste et en croissance. Aux États-Unis, BMGF se concentre principalement sur la « réforme de l’éducation », appuyant les efforts pour privatiser les écoles publiques et subordonner les syndicats d’enseignants. Ses divisions internationales, beaucoup plus importantes, ciblent le monde en développement et sont orientées vers les maladies infectieuses, les politiques agricoles, la santé reproductive et le contrôle des populations. Rien qu’en 2009, BMGF a dépensé plus de 1,8 milliards de dollars en projets de santé globale. 13

La Fondation Gates exerce un pouvoir non seulement par l’intermédiaire de ses propres dépenses, mais plus largement à travers un réseau élaboré d’« organisations partenaires », y compris des organismes sans but lucratif, les agences gouvernementales et les entreprises privées. À titre de troisième donateur à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de l’ONU, elle est un joueur majeur dans la formation des politiques de santé globales 14 Elle orchestre de vastes partenariats publics-privés élaborés – salmigondis caritatifs qui tendent à brouiller les distinctions entre les États, qui au moins sont redevables en théorie aux citoyens, et des entreprises à but lucratif qui ne sont redevables qu’à leurs actionnaires. Par exemple, une initiative de 2012, vouée à combattre les maladies tropicales négligées, énumère parmi ses affiliés USAID, la Banque mondiale, les gouvernements du Brésil, du Bangladesh, des Émirats arabes unis et autres, et un consortium de 13 firmes pharmaceutiques comportant les puissances les plus notoires de Big Pharma incluant Merck, GlaxoSmithKline et Pfizer. 15

BMGF est le moteur principal derrière les « initiatives des parties prenantes multiples » majeures comme le Fonds global pour la lutte contre le SIDA, la tuberculose et la malaria, et l’alliance GAVI (un « partenariat public-privé » entre l’Organisation mondiale de la santé et l’industrie des vaccins). De tels arrangements permettent à BMGF de tirer parti de sa participation dans des entreprises alliées, un peu comme les entreprises privées augmentent leur pouvoir et leurs profits à travers des schémas d’investissement stratégique. La Fondation intervient aussi directement dans les agendas et activités de gouvernements nationaux, allant de son financement du développement d’une infrastructure municipale en Ouganda 16 jusqu’à sa collaboration récemment annoncée avec le ministère indien de la Science pour « réinventer les toilettes » 17. Parallèlement, la Fondation supporte des ONG qui exercent un lobby sur les gouvernements pour augmenter les dépenses consacrées aux initiatives qu’elle finance 18.

L’opération Gates ressemble à rien de moins qu’à une multinationale massivement intégrée verticalement (MNC), contrôlant chaque étape d’une chaîne d’approvisionnement qui s’étend de sa salle de conférence de Seattle à divers stades d’approvisionnement, de production et de distribution à des millions d’« utilisateurs finaux » anonymes et appauvris dans des villages d’Afrique et d’Asie du sud. Prenant modèle sur ses propres stratégies pour accaparer le marché des logiciels, Gates a créé un monopole virtuel dans le domaine de la santé publique. Selon les mots d’un responsable de l’ONG, « vous ne pouvez tousser, vous gratter la tête et éternuer dans la santé, sans en venir à la Fondation Gates » 19. L’influence mondiale de la Fondation est maintenant si grande que Jeff Raikes, ancien PDG, a été obligé de déclarer : « Nous ne remplaçons pas l’ONU. Mais certaines personnes diraient que nous sommes une nouvelle forme d’organisation multilatérale. » 20

Fondations et impérialisme

À vrai dire, lorsque ceux qui ont agressivement établi et maintenu des monopoles dans le but d’accumuler du capital se tournent vers les activités caritatives, nous devons ne pas assumer que leurs motifs sont humanitaires 21. En effet, ces « philanthropes » définissent à l’occasion leurs intentions avec moins de ménagement en parlant de rendre le monde plus sûr pour eux-mêmes. Dans une lettre publiée sur le site web de la Fondation, Bill Gates invoque « le propre intérêt du monde des riches » et met en garde que « si les sociétés ne peuvent assurer la santé de base des peuples, si elles ne peuvent alimenter et éduquer les gens, alors les populations et problèmes croîtront et le monde sera un endroit moins stable. » 22

Le modèle de telles activités philanthropiques a été établi aux États-Unis il y a environ un siècle, lorsque les barons industriels comme Rockefeller et Carnegie ont mis sur pied les fondations qui portent leurs noms, suivis en 1936 par Ford. Comme l’a soutenu Joan Roelofs 23, au cours du siècle dernier, la philanthropie privée à grande échelle a joué un rôle critique à l’échelle mondiale pour assurer l’hégémonie d’institutions néolibérales, tout en renforçant l’idéologie de la classe dirigeante occidentale. Les réseaux interconnectés de fondations, les ONG financées par les fondations et les institutions gouvernementales étasuniennes, comme le National Endowment for Democracy (NED) – notoire pour laisser passer les fonds de la CIA – travaillent main dans la main avec l’impérialisme, subvertissant des États favorables aux citoyens et des mouvements sociaux en cooptant des institutions présumées utiles à la stratégie mondiale américaine. Dans des cas extrêmes mais non rares, les fondations ont activement collaboré aux opérations de changement de régime gérées par les services secrets américains. 24

Le rôle de la grande philanthropie, cependant, est plus large. Même des initiatives apparemment bénignes par des fondations, comme la lutte contre les maladies infectieuses, peuvent être mieux comprises lorsque replacées dans leur contexte historique et social. Rappelons que les écoles de médecine tropicale ont été établies aux États-Unis vers la fin du XIXe siècle, dans le but explicite d’accroître la productivité des travailleurs colonisés, tout en garantissant la sécurité de leurs surveillants blancs. Comme l’écrivait un journaliste en 1907 :

« La maladie décime toujours les populations indigènes et renvoie des hommes des Tropiques au bercail prématurément vieillis et décomposés. Jusqu’à ce que l’homme blanc détienne la clé du problème, cette tache devra rester. Amener de grands pans du globe sous la férule de l’homme blanc a un retentissement grandiloquent ; mais à moins que nous n’ayons les moyens d’améliorer les conditions des habitants, ce n’est guère plus que vaine vantardise. » 25

C’est précisément ce raisonnement qui sous-tend la Fondation Rockefeller, incorporée en 1913 dans le but initial d’éradiquer l’ankylostomiase, le paludisme et la fièvre jaune 26 sources d’information publique», dans un effort pour blanchir les pratiques commerciales prédatrices et la violence industrielle. Jeffrey Brison, Rockefeller, Carnegie et Canada, Montréal : McGill-Queen’s University Press, 2005, p. 35]. Dans le monde colonisé, les mesures mondiales de santé publique encouragées par la Commission internationale de la santé de Rockefeller ont entraîné une augmentation de l’extraction des bénéfices, car chaque travailleur pouvait être payé moins pour chaque unité de travail, « mais avec une force accrue, il pouvait travailler plus fort et plus longtemps, et il recevait plus d’argent dans son enveloppe de paie. » 27 En plus d’une efficacité accrue au travail – ce qui n’était pas nécessairement un défi critique pour le capital dans des régions où de grandes réserves de main-d’œuvre sous-employée étaient disponibles pour l’exploitation –, les programmes de recherche de Rockefeller promettaient une plus grand marge pour les aventures militaires américaines futures dans le Sud mondial, où des armées d’occupation avaient souvent été paralysées par des maladies tropicales.