Le véritable ordre du jour de la Fondation Gates 3/3


Par Jacob Levich – Le 2 novembre 2014 – Source Liberation News

The real agenda of the Gates Foundation
Le centre pour visiteurs de la Fondation Bill et Melinda Gates à Seattle, Washington

Partie 1Partie 2

IV.  Un ordre du jour plus large

Derrière les interventions coordonnées de la BMGF dans le domaine pharmaceutique, l’agriculture, le contrôle démographique et d’autres prétendues préoccupations philanthropiques, se trouve un ordre du jour plus large. Dans une interview récente, Bill Gates a brièvement dévié du message, pour mettre en garde contre « une croissance démographique énorme, en des endroits où nous n’en voulons pas, comme au Yémen, au Pakistan et dans certaines parties d’Afrique ». 1 Son utilisation du pluriel majestueux est révélatrice : en dépit d’une grande rhétorique relativement à l’« autonomisation des pauvres », la Fondation est fondamentalement préoccupée par la restructuration des sociétés, dans le contexte des impératifs de la classe dirigeante.

Le pôle central de la stratégie impérialiste courante implique une intervention de plus en plus directe dans les pays en développement / le tiers-monde, allant de la déstabilisation interne au changement de régime et à l’occupation militaire pure. C’est attesté par les récentes guerres de conquête en Irak et en Libye, les programmes multiples de déstabilisation et la guerre par procuration à travers le Moyen-Orient et l’Afrique du nord, et l’intégration de forces militaires de l’Union africaine dans le cadre de l’AFRICOM. L’agression militaire suscite un effort redoublé pour prendre le contrôle de matériaux bruts dans les pays en développement, en particulier le pétrole et les ressources minérales stratégiques sur le continent africain. Les interventions plus agressives de la grande philanthropie dans les systèmes de santé publique du tiers-monde reflètent et complètent cette stratégie.

Pendant ce temps, le noyau capitaliste poursuit un programme énergique que David Harvey a appelé l’« accumulation par dépossession », menant à « un mouvement rapide et important de capital étranger prenant le contrôle sur d’énormes étendues de terre – principalement en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine – soit par achat pur et simple ou par des baux à long terme et le retrait de fermiers paysans de la terre. » 2 Ce processus est facilité de multiples façons par les activités de la Fondation Gates. Ce qui suit est une tentative de résumer l’ordre du jour de Gates en quelques traits.

 « Mobilité foncière » et non réforme foncière

La faim, affirme le site web de la Fondation Gates, est enracinée dans « la croissance de la population, la hausse des revenus, la diminution des ressources naturelles et un climat changeant », et est mieux traitée en améliorant la productivité agricole. 3

Il n’est pas mentionné que la production par habitant de nourriture a connu une tendance à la hausse pendant des décennies et qu’elle reste à des sommets historiques 4, ce qui signifie que la faim est une question de distribution inégale, plutôt que de productivité inadéquate. De vastes études démontrent aussi que l’insécurité alimentaire a été grandement exacerbée durant les récentes décennies par la dépossession massive de petits fermiers, privant des millions de personnes de leurs moyens de subsistance. 5 « Contra Gates », la crise alimentaire ne se résume pas à des « revenus à la hausse », mais à des revenus qui disparaissent.

Bien que la publicité de la Fondation prône la nécessité d’une agriculture durable à petite échelle, ses initiatives sont en fait dirigées directement vers les méthodes agricoles de haut rendement et de haute technologie – un peu comme les technologies de la « révolution verte », qui ont fini par être ruineuses pour les paysans ruraux à partir des années 1960. 6 Gates travaille étroitement avec le géant agroalimentaire Monsanto, à travers des organisations comme l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA), qui gère des milliards de dollars en subventions, principalement en recherche biotechnologique et OGM. 7

La fondation a aussi misé sur le renouveau des régimes microbancaires de type Grameen qui, au cours des années 2000, ont constitué un piège d’endettement menant à la dépossession de familles rurales. 8

Loin d’habiliter les petits agriculteurs, les efforts de BMGF envisagent la sortie de petits agriculteurs « inefficaces » de leur terre – un processus nommé par euphémisme « mobilité foncière » – tel que révélé dans un mémo interne ayant été divulgué à la presse en 2008 :

« Pour que l’agriculture transite de la situation actuelle de faible investissement, de faible productivité et rendement, à un système hautement productif axé sur le marché, il est essentiel que l’offre (productivité) et la demande (accès au marché) s’élargissent ensemble… Ceci implique des agriculteurs orientés vers le marché, qui opèrent des fermes profitables qui génèrent suffisamment de revenus pour soutenir leur sortie de la pauvreté. Avec le temps, cela nécessitera un certain degré de mobilité foncière et un pourcentage moins élevé de l’emploi total impliqué dans la production agricole directe. » 9

L’impact de ces politiques sur les petits fermiers et leurs familles est désastreux. Comme Fred Magdoff l’a récemment expliqué : « L’économie capitaliste mondiale n’est plus capable de fournir de l’emploi productif pour le grand nombre de personnes qui perdent leurs terres. Ainsi, le sort de ceux qui migrent vers les villes ou d’autres pays est habituellement de vivre dans des bidonvilles et d’exister précairement dans l’économie ‘informelle’. » 10

À vrai dire, la politique agricole de la Fondation ressemble étrangement à ce que Samir Amin décrit comme le résultat logique de la soumission de l’agriculture aux mêmes principes de marché que n’importe quelle autre branche de la production : 20 millions d’agriculteurs industriels produisant l’approvisionnement en nourriture au lieu des 3 milliards de paysans actuels. 11 Comme Amin le remarque :

« Les conditions de succès d’une telle alternative incluraient : (1) le transfert d’importantes parties de bonne terre aux nouveaux fermiers capitalistes (et ces terres devront être enlevées des mains des populations paysannes actuelles) ; (2) du capital (pour acheter des fournitures et de l’équipement) ; et (3) l’accès aux marchés de consommation. De tels agriculteurs gagneraient bien sûr cette compétition contre les milliards de paysans actuels. Mais qu’arrivera-t-il à ces milliards de personnes ? » 12

L’analyse d’Amin s’inspire de la note de la Fondation Gates citée plus haut, et il y a des raisons de croire que BMGF envisage déjà des stratégies pour faire face au « surplus » de population que les processus d’accumulation et de dépossession génèrent.

Contrôle de la population et non redistribution

Dans un profil de Newsweek en 2012, Melinda Gates a annoncé son intention de remettre le « planning familial » à l’ordre du jour mondial et a émis l’affirmation douteuse que les femmes africaines acclamaient littéralement le Depo-Provera comme façon de cacher l’usage de contraceptifs à leurs « maris non coopératifs ». 13 Se vantant que la décision qui « va changer des vies partout sur la planète » a été de son seul fait, elle a annoncé que la Fondation investirait 4 milliards de dollars dans un effort pour fournir des contraceptifs injectables à 120 millions de femmes – vraisemblablement des femmes de couleur – d’ici 2020. C’était un programme tellement ambitieux, que certains critiques se sont érigés contre le retour de l’eugénisme et de la stérilisation collective. 14

Bill Gates, auparavant un malthusien avoué, « au moins dans les pays en développement », 15 prend maintenant soin de répudier Malthus en public. Cependant, il est frappant que la publicité de la Fondation justifie non seulement la contraception, mais toute initiative majeure dans le langage du contrôle de la population, de la vaccination (« Quand les enfants survivent en plus grand nombre, les parents décident d’avoir de plus petites familles » 16) à l’éducation primaire (« Les filles qui accomplissent sept années d’étude se marieront quatre ans plus tard et auront 2,2 enfants de moins que les filles qui ne terminent pas l’école primaire. » 17).

Lors d’une conférence publique en 2010, Bill Gates a attribué le réchauffement climatique à la « surpopulation » et vanté la croissance zéro de la population comme une solution accessible « si nous faisons vraiment un bon travail sur les nouveaux vaccins, les soins de santé et les services de santé reproductive ». 18 L’argument n’est pas astucieux : comme Gates le sait probablement, les gens pauvres constituant les cibles de ses campagnes sont responsables tout au plus d’un petit pourcentage des dommages environnementaux qui sous-tendent le changement climatique. L’économiste Utsa Patnaik a démontré que lorsque les chiffres de la population sont ajustés en tenant compte de la demande réelle en ressources par habitant, c’est-à-dire en combustibles fossiles et en nourriture, la plus grande « pression réelle de la population » émane non pas de l’Inde ou de l’Afrique, mais des pays développés. 19 La Fondation Gates est bien consciente de ce déséquilibre et s’efforce non pas de le corriger, mais de le préserver – en rejetant la pauvreté, non pas sur l’impérialisme, mais sur la production sexuelle sans restriction « dans des endroits où nous ne la voulons pas ».

De Malthus à nos jours, le mythe de la surpopulation a fourni une couverture idéologique fiable pour la classe dirigeante, s’appropriant des parts toujours plus grandes du travail du peuple et de la richesse de la planète. Comme il est discuté dans Aspects, no 55 : « Les héritiers de Malthus continuent de vouloir que nous croyions que les gens sont responsables de leur propre misère, qu’il n’y a simplement pas assez pour y échapper et, pour améliorer cet état de misère, que nous ne devons pas essayer d’altérer la propriété de la richesse sociale et redistribuer le produit social, mais plutôt nous concentrer sur la réduction du nombre de personnes. » 20

Durant les années récentes, l’appareillage publicitaire de BMGF, exploitant le sentiment d’alarme au sujet du “changement climatique”, a contribué à créer une résurgence de l’hystérie concernant la surpopulation telle qu’elle avait été expérimentée durant les années 1970, dans le sillage du bestseller de Paul Erlich, La bombe démographique. 21

Pourtant, l’ampleur même de l’investissement de BMGF dans la « planification familiale » suggère que ses ambitions vont au-delà de la simple propagande. En plus du programme de distribution de la contraception pour plusieurs milliards de dollars dont il a été question précédemment, BMGF fournit du soutien à la recherche pour le développement de contraceptifs nouveaux, de haute technologie et de longue durée (par exemple, une procédure de stérilisation par ultrasons pour hommes, de même que la « stérilisation non chirurgicale féminine »). Pendant ce temps, la Fondation fait énergiquement pression sur les gouvernements du tiers-monde, afin qu’ils dépensent davantage pour le contrôle des naissances et les infrastructures de soutien 22, tout en subventionnant de fortes réductions dans le prix des contraceptifs sous-cutanés. 23

Ces initiatives s’inscrivent parfaitement dans les traditions de la grande philanthropie. La Fondation Rockefeller a organisé le Conseil démographique en 1953, prévoyant une « crise malthusienne » dans le monde en développement et finançant de vastes expériences de contrôle de la population. Ces interventions ont été accueillies avec enthousiasme par les décideurs du gouvernement américain, qui ont convenu que « les problèmes démographiques des pays en voie de développement, en particulier dans les régions de culture non occidentales, rendent ces nations plus vulnérables au communisme ». 24 La recherche de la Fondation a culminé durant les années 1970 en une ère d’« enthousiasme sans frein pour la planification familiale subventionnée par le gouvernement ».25 Moins discuté, mais plus amplement documenté, est le soutien constant pour la recherche sur l’eugénisme par les fondations basées aux États-Unis datant des années 1920, alors que Rockefeller a aidé à fonder les programme d’eugénisme allemand qui ont étayé les théories raciales nazies 26 jusque dans les années 1970, quand la recherche de la Fondation Ford a aidé à préparer le terrain intellectuel pour une campagne brutale de stérilisation forcée en Inde. [ 103. Mark Hemingway, Ford en avant : la Fondation serre sa ceinture, Wall Street Journal, 26 juin 2009, http://online.wsj.com/news/articles/SB124598045813858017]

Pourquoi les fondations ont-elles investi avec tant de constance dans les technologiques et campagnes effectives de réduction de la population ? En l’absence d’une explication définitive, deux possibilités méritent d’être étudiées :

  • Gates et des milliardaires associés peuvent bien partager le point de vue de Dean Archeson – fameusement ridiculisé par Mao Zedong – selon lequel la croissance de la population engendre des révolutions en « créant une pression insoutenable sur la terre ». [Cité dans Mao Zedong, La faillite de la conception idéaliste de l’Histoire, 16 septembre 1949, http://www.marxists.org/reference/archive/mao/selected-works/volume-4/mswv4_70.htm] Une plus récente expression de cette idée, contenue dans le rapport du groupe de travail du vice-président américain pour la « lutte contre le terrorisme », est que « les pressions démographiques créent un mélange volatile d’aspirations de jeunesse qui, lorsqu’elles se conjuguent avec des frustrations économiques et politiques, aident à former un grand bassin de terroristes potentiels ». 27 Ainsi, BMGF voit probablement le contrôle de la population comme un impératif de sécurité, conformément à sa peur d’un monde « moins stable » et reflétant la philosophie de gouvernance mondiale de la santé. 28
  • Le contrôle de la population est, dans un autre sens, l’un des instruments du contrôle social. Il étend la juridiction de la classe dirigeante plus directement à la sphère personnelle, visant la « domination à spectre complet » du monde en développement. Comme les lois régissant le mariage et le comportement sexuel, de telles interventions dans la reproduction de la force de travail ne sont pas essentielles aux capitalistes, mais demeurent désirables comme moyen d’exercer l’hégémonie de la classe dirigeante sur tous les aspects de la vie des travailleurs. Alors que l’idéologie du contrôle démographique vise à détourner l’attention loin de la distribution de la richesse et du revenu existants, qui correspondent à un besoin généralisé, le contrôle démographique en tant que tel vise directement les corps et la dignité des gens pauvres, les conditionnant à croire que les décisions les plus intimes de leur vie sont hors de leur compétence et de leur contrôle. 29

La relation entre l’idéologie bourgeoise et la pratique impérialiste est dynamique et les deux se soutiennent mutuellement. Comme l’a observé David Harvey : « Chaque fois qu’une théorie de la surpopulation s’empare d’une société dominée par une élite, alors la non-élite subit invariablement une forme de répression politique, économique et sociale. » 30 Vue sous cet angle, la promotion du contrôle démographique par BMGF est doublement pernicieuse, parce qu’elle est enveloppée dans le langage de l’environnementalisme, de l’autonomisation populaire et du féminisme. Melinda Gates peut évoquer le « choix » au soutien de ses initiatives de planification des naissances, alors qu’en réalité, ce ne sont pas les femmes pauvres, mais une poignée des plus nantis de la planète, qui ont présumé pouvoir choisir quelles méthodes de contraceptions seront livrées et à qui.

Dépendance et non démocratie

S’exprimant en privé, les responsables de la santé publique dénoncent le caractère impérieux de la Fondation Gates. Elle est reconnue pour être « dominante » et « contrôlante », faisant fi des avis d’experts, cherchant à « diviser et conquérir » les institutions de santé mondiales, par le biais d’une « monopolisation furtive des communications et de la défense ». 31 Mais l’autoritarisme de la Fondation va bien au-delà des politiques bureaucratiques de Genève. En général, elle ne s’est pas intéressée au renforcement des systèmes de santé, entrant plutôt en compétition avec les services de santé existants.[ 110. Ibid, p. 253.] Elle subvertit automatiquement les ministères de la Santé des nations souveraines, soit en les contraignant à la coopération, soit en les neutralisant par le biais d’opérations sur le terrain commanditées par des ONG qui passent outre les infrastructures et le personnel.

En particulier, l’accent de la Fondation sur les interventions individuelles organisées verticalement tend à miner les soins primaires dispensés à la communauté, tels qu’ils sont approuvés par la Déclaration d’Alma Ata de 1978 comme modèle pour les programmes de santé publique du tiers-monde. Fondé implicitement sur le programme « médecin aux pieds nus », qui a révolutionné la santé publique dans la République populaire de Chine, la philosophie des soins primaires proposait que le peuple « ait le droit et l’obligation de participer individuellement et collectivement à la planification et à l’implantation de son système de santé » .[ 111. Déclaration d’Alma-Ata, Conférence internationale sur les soins de santé primaires, Alma-Ata, URSS, 6-12 septembre 1978, http://www.who.int/publications/almaata_declaration_fr.pdf?ua=1] En théorie, l’objectif n’était pas seulement l’amélioration de la santé en tant que telle, mais aussi l’autonomisation populaire et la véritable démocratie au niveau local. Les gens seraient encouragés à croire que les soins de santé ne seraient pas un cadeau de bienfaiteurs occidentaux, mais qu’ils leur reviendraient de droit.

Bien que le modèle chinois n’a jamais pu être correctement implanté dans des pays non socialistes, Alma Ata a inspiré diverses initiatives de santé communautaires dans des pays en développement, obtenant un certain succès en abaissant le taux de mortalité des nourrissons et en augmentant l’espérance de vie. 32 Aujourd’hui, cependant, les programmes de santé primaires à travers le monde sont en déclin, en raison des impératifs des programmes d’ajustement structurel et de l’ingérence des fondations basées aux États-Unis.[ 113. John Walley et al., «Primary Care: Making Alma-Ata une réalité», Lancet 2008; 372: 1001-1007.] La Fondation Gates, pour sa part, agit invariablement pour détourner les ressources de la médecine communautaire holistique vers des programmes intensifs pour maladies uniques, contrôlés par les ONG occidentales en collaboration avec des multinationales liées à la santé. Son approche de la diarrhée, qui tue chaque année jusqu’à un million de nourrissons, en est un bon exemple.

Les procédures nécessaires pour contrôler la diarrhée ne sont pas mystérieuses : de l’eau propre et un assainissement adéquat sont essentiels à la prévention, tandis que le traitement consiste à administrer des sels de réhydratation oraux (SRO) et des suppléments de zinc aux nourrissons affectés. Les « médecins aux pieds nus » chinois ont obtenu de fortes baisses de la mortalité due à la diarrhée, entre les années 1950 et 1980, en distribuant des suppléments SRO à l’échelle villageoise et en instruisant les familles à propos de leur importance et de leur bon usage. 33 Donc, en guidant les gouvernements loin des investissements dans les infrastructures d’assainissement et de soins de santé, qui ont pourtant fait leurs preuves pour sauver des vies, BMGF subventionne et promeut la recherche sur les vaccins, des programmes de marketing gérés par des ONG et « le travail avec des fabricants et distributeurs qui rendent les produits SRO et de zinc plus attirants pour les consommateurs – en améliorant les saveurs et en reconditionnant les produits ». 34

Peut-être Bill Gates, qui s’est enrichi avec le marketing expert de logiciels de qualité inférieure, croit-il vraiment qu’on ne peut se fier aux mères pauvres pour trouver un intérêt à sauver la vie de leurs enfants, à moins que des médicaments ne soient publicisés comme du Coca-Cola. Mais la position générale de BMGF à l’égard de la diarrhée, comme de la santé publique en général, nous rappelle que la réduction de la démocratie dans le tiers-monde est loin d’être malvenue pour les dirigeants. Comme l’a remarqué le théoricien de l’éducation Robert Arnove, les fondations ont au fond « une influence corrosive sur une société démocratique ; elles représentent des concentrations de pouvoir et de richesse non réglementées et non imputables, qui achètent des talents, favorisent les causes et, dans les faits, établissent l’ordre du jour de ce qui mérite l’attention de la société. Elles servent d’agences de ‘refroidissement’, retardant et empêchant des changements plus radicaux et structurels. Elles aident à maintenir un ordre économique et politique, d’envergure internationale, qui bénéficie aux intérêts de classe dirigeante des philanthropes ».35

Les activités caritatives qui sapent la démocratie et la souveraineté des États sont immensément utiles à la classe dirigeante. Des programmes sociaux robustes et efficaces dans les pays en développement constituent un obstacle au programme impérial de l’expropriation mondiale ; les personnes en bonne santé, qui contrôlent leurs destinées et s’engagent pour le bien-être social de leurs communautés sont mieux équipées pour défendre leur prétention à la richesse qu’elles possèdent et produisent. C’est encore mieux, du point de vue des philanthro-capitalistes du « Good Club », si les milliards les plus pauvres du monde restent entièrement dépendants d’une largesse qui peut être accordée ou retirée à volonté.

Un lifting pour les dirigeants

À la suite de la crise financière de 2007-2008 et de la mise-en-œuvre subséquente de programmes d’« austérité » dans le monde, les super riches ont expérimenté la colère populaire plus directement qu’à tout moment depuis la Grande Dépression. Les masses sont descendues dans la rue dans le monde entier ; le mouvement ouvertement anticapitaliste Occupy Wall Street a bénéficié d’une couverture médiatique complète et largement favorable ; les chroniqueurs de journaux se sont demandés ouvertement si des réformes seraient nécessaires pour sauver le capitalisme de lui-même ; Le Capital et Le Manifeste communiste sont revenus dans les listes de best-sellers. Particulièrement inquiétante pour les méga-riches, fut la mesure dans laquelle eux-mêmes, plutôt que de vagues plaintes à propos du « système », sont devenus le centre du mécontentement. Même les Américains relativement aisés ont remis en question le pouvoir et la richesse disproportionnée contrôlée par les élites, maintenant communément identifiée comme le « 1% » ou le « 1% du 1% ». Confrontée à un examen généralisé hostile, la classe dirigeante a eu besoin d’un lifting.

L’opération publicitaire de BMGF a rapidement répondu. La Fondation a exploité « de multiples techniques de communication pour influencer le récit public », incluant la création de « partenaires médiatiques stratégiques » – des organismes d’information apparemment indépendants, dont la coopération a été assurée par la distribution de 25 millions de dollars en subventions annuelles. 36 Bill Gates, reconnu comme socialement maladroit et autrefois timide devant l’attention des médias, est devenu soudainement omniprésent dans la presse grand public. Dans chaque interview, Gates évoquait les mêmes points de discussion : il avait résolu de consacrer « le reste de sa vie » à assister les pauvres du monde ; à cette fin, il avait l’intention de donner toute sa fortune ; son intelligence intransigeante et son sens aigu des affaires le rendaient apte à « tirer le maximum » des efforts philanthropiques ; il était néanmoins profondément ému par des rencontres personnelles avec des enfants pauvres et malades ; etc. Invariablement, il racontait l’histoire suspecte du serment de sa mère sur son lit de mort : « De ceux à qui on donne beaucoup, on attend beaucoup. » 37 Au même moment, BMGF élargissait ses opérations en ligne, utilisant Twitter et Facebook pour répandre des aperçus pseudoscientifiques et des images à briser le cœur de millions de « disciples » dans le monde entier. 38

La volonté de Gates de porter le flambeau des milliardaires du monde, manifeste qu’il comprend que sa fondation joue un rôle idéologique important dans le système capitaliste mondial. Outre la promotion d’intérêts corporatifs spécifiques et d’objectifs stratégiques impérialistes, les activités de BMGF, publicisées de façon experte, ont pour effet de blanchir l’énorme concentration de richesse entre les mains de quelques oligarques suprêmement puissants. Grâce aux histoires de la philanthropie de Gates, nous sommes assurés que nos dirigeants sont bienveillants, compatissants et désireux de redistribuer aux moins fortunés ; qui plus est, en tirant parti de leur intelligence supérieure et de leur expertise technocratique, ils sont capables de transcender les fouillis bureaucratiques des institutions étatiques, en trouvant des « solutions stratégiques basées sur le marché » aux problèmes qui atteignent les simples démocraties. Cette apothéose de richesse occidentale et de savoir-faire travaille main dans la main avec un mépris implicite pour la souveraineté et la compétence des nations pauvres, justifiant des interventions impérialistes toujours plus agressives. 39

Ainsi, la Fondation Gates, comme les multinationales auxquelles elle ressemble si étroitement, cherche à fabriquer le consentement à ses activités par la manipulation de l’opinion publique. Heureusement, tout le monde n’est pas dupe : la résistance populaire aux conceptions de la grande philanthropie s’accroît de plus en plus. La lutte part d’une large base, allant des activistes militants qui ont exposé les activités criminelles de PATH en Inde, aux activités anti-stérilisation de groupes afro-américains comme le Projet Rebecca, en passant par les agitations anti-vaccins au Pakistan, après la révélation que la CIA a utilisé des programmes d’immunisation pour couvrir la collecte d’ADN. 40 Une campagne mondiale pour éradiquer la philanthropie toxique et la propagande infectieuse de la Fondation Gates resterait sûrement dans les meilleures traditions de santé publique.

Partie 1Partie 2

Jacob Levich

Initialement publié dans le numéro 57 des Aspects de l’économie de l’Inde, publié par l’Unité de recherche pour l’économie politique. L’auteur Jacob Levich (jlevich@earthlink.net) a écrit sur la stratégie militaire impérialiste pour Aspects n° 42. Il vit à New York et tweete à @cordeliers.

Traduit par Julie, relu par nadine pour le Saker francophone

Notes

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  1. Ezra Klein, « Bill Gates : Le capitalisme n’a pas éradiqué la variole, Washington Post, 21 janvier 2014, http://www.washingtonpost.com/blogs/wonkblog/wp/2014/01/21/bill -gates-capitalism-did not-eradicate-smallpox / (pas d’italique dans l’original).
  2. Fred Magdoff, Les prises de terre du XXIe siècle, Monthly Review, vol. 65, no. 6, Nov., 2013, http://monthlyreview.org/2013/11/01/twenty-first-century-land-grabs
  3. Vue d’ensemble de la Stratégie de développement agricole, site Web de la BMGF, http://www.gatesfoundation.org/What-We-Do/Global-Development/Agricultural-Development
  4. Keith Fuglie et Alejandro Nin-Pratt, « Une récolte mondiale en mutation », Rapport sur la politique alimentaire mondiale 2012, Institut international de recherche sur les politiques alimentaires, http://www.ifpri.org/gfpr/2012/agricultural-productivity
  5. Voir par exemple Raj Patel et al., Ending Africa’s Hunger, The Nation, 21 septembre 2009, http://www.thenation.com/article/ending-africas-hunger; Utsa Patnaik, La République de la faim et autres essais, Londres: Merlin Press, 2007; Rahul Goswami, « Du district vers la ville : le mouvement des fournisseurs de nourriture et de la nourriture », Macroscan, le 8 janvier 2013, http://www.macroscan.org/pol/jan13/pol08012013Rahul_Goswami.htm
  6. Voir également John H. Perkins, Géopolitique et la Révolution verte: Le blé, les gènes et la guerre froide, Oxford University Press, 1997. Voir aussi Deborah Fahy Bryceson, Les paysans disparus de l’Afrique subsaharienne et le spectre d’une crise de l’alimentation mondiale, Crisis, Monthly Review, vol. 61, no. 3, juillet-août, 2009, http://monthlyreview.org/2009/07/01/sub-saharan-africas-vanishing-peasantries-and-the-specter-of-a-global-food-crisis
  7. Raj Patel et al., Op. Cit.
  8. Aasha Khosa, La Banque Grameen ne peut pas réduire la pauvreté : économiste, Business Standard, 2 avril 2007, http://www.business-standard.com/article/economy-policy/grameen-bank-can-t -reduce-poverty-economist-107040201126_1.html; Aperçu des services financiers pour les pauvres, site Web de la BMGF, http://www.gatesfoundation.org/What-We-Do/Global-Development/Financial-Services-for-the-Poor
  9. Cité dans Alliance communautaire pour la justice mondiale, « Footloose Farmers », AGRA Watch, 19 août 2011, https://agrawatch.wordpress.com/tag/land-mobility/ (pas d’italique dans l’original).
  10. Magdoff, op. Cit.
  11. Samir Amin, «Pauvreté mondiale, paupérisation et accumulation de capital», Revue mensuelle, vol. 55, no. 5, oct. 2003, http://monthlyreview.org/2003/10/01/world-poverty-pauperization-capital-accumulation
  12. Ibid.
  13. Michelle Goldberg, La nouvelle croisade de Melinda Gates : investir des milliards dans la santé des femmes, Newsweek, 7 mai 2012, http://www.newsweek.com/melinda-gates-new-crusade-investing-billions-womens- Santé-64965
  14. Le projet Rebecca pour les droits de l’homme, Depo-Provera: la violence reproductive mortelle à l’encontre des femmes, 25 juin 2013, http://www.1037thebeat.com/wp-content/uploads/2013/06/DEPO-PROVERA-DEADLY- REPRODUCTEUR-VIOLENCE-Rebecca-Project-for-Human-Rights-June-2013-2.pdf
  15. Entretien avec Bill Gates, MAINTENANT avec Bill Moyers, 9 mai 2003, transcription de l’interview télévisée, http://www.pbs.org/now/transcript/transcript_gates.html Dans cette interview, Gates révèle également son admiration pour le célèbre rapport du Club de Rome, Limits to Growth, une polémique de 1972 devenue centrale pour une renaissance de la pensée malthusienne d’après-guerre.
  16. Bill et Melinda Gates, 2014 Lettre Annuelle Gates.
  17. Dre Denise Dunning, « Les filles : le retour du monde sur le plus grand investissement », site Web des optimistes impatients, http://m.impatientoptimists.org/?task=get&url=http%3A%2F%2Fwww.impatientoptimists.org%2FPosts % 2F2014% 2F02% 2F Les-Mondes-Plus-Grand-Retour-sur-investissement
  18. Hendershott, op. Cit.
  19. Patnaik, Republic of Hunger, p. 10 et suiv.
  20. Manali Chakrabarti, «Y a-t-il juste trop de nous?», Aspects de l’économie de l’Inde no. 55, mars 2014, http://www.rupe-india.org/55/toomany.html
  21. Le ton et les implications de l’influence de l’ouvrage d’Erlich, qui a vendu plus de deux millions d’exemplaires, peuvent être jugés à partir de son introduction décrivant une « nuit chaude et puante à Delhi » expérimentée par l’auteur et ses compagnons vivant avec les gens. Les gens mangent, les gens se lavent, les gens dorment. … Les gens passant leurs mains à travers la fenêtre du taxi, la mendicité. Personnes déféquant et urinant. … Gens. Les gens, les gens. Paul Erlich, La bombe démographique, Cutchogue, NY: Buccaneer Books, 1968, p. 1.
  22. Anne Hendershott, Les ambitions de Bill et Melinda Gates: contrôler la population et l’éducation publique, Crisis, 25 mars 2013, http://www.crisismagazine.com/2013/the-ambitions-of-bill-and- Melinda-gates-controlling-population-et-public-éducation; Aperçu de la stratégie de planification familiale, site Web de la BMGF, http://www.gatesfoundation.org/What-We-Do/Global-Development/Family-Planning
  23. « Le partenariat innovateur réduit le coût de l’implant à contraceptif réversible de longue date de Bayer de plus de 50% », communiqué de presse de la BMGF, 27 février 2013, http://www.gatesfoundation.org/Media-Center/Press-Releases/ 2013/02 / Partenariat-Réduction-Coût-de-Bayers-Réversible-Contraceptif-Implant
  24. Kingsley Davis, cité dans Donald T. Critchlow, éd., La politique de l’avortement et le contrôle des naissances dans la perspective historique, University Park, Pennsylvanie : Pennsylvania State University Press, 1995, p. 85
  25. Ibid., P. 87
  26. Edwin Black, Eugénisme: la connexion de la Californie avec les politiques nazies, San Francisco Chronicle, 10 novembre 2003, http://www.sfgate.com/opinion/article/Eugenics-and-the-Nazis-the- California-2549771.php. Voir généralement Allan Chase, L’héritage de Malthus, Champaign, Ill .: Univ. De l’Illinois Press, 1980
  27. Rapport public du Groupe de travail du vice-président sur la lutte contre le terrorisme, février 1986, p. 1, http://www.population-security.org/bush_and_terror.pdf
  28. C’est pourquoi la littérature du BMGF met particulièrement l’accent sur le contrôle de la population en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud – foyers putatifs de « terrorisme » et précisément sur les zones où les paysans dépossédés par les politiques agricoles de Gates pourraient déménager.
  29. Le contrôle de la population est potentiellement aussi une arme de terreur de la classe dirigeante, comme lorsque l’Inde a utilisé la stérilisation de masse coercitive pendant l’« urgence » de 1975-1977. Dans un tel scénario, que les mesures de contrôle de la population réussissent ou non à réduire sensiblement le nombre de personnes, elles sont efficaces pour instiller et approfondir parmi les gens du commun la peur de l’État et son pouvoir d’intervenir dans leur vie. (Il est tentant de spéculer que l’échographie et d’autres méthodes de stérilisation high-tech financés par BMGF sont attrayantes, parce qu’elles pourraient faciliter les campagnes de stérilisation coercitives, tout en évitant les ratages chirurgicaux sanglants qui pourraient donner lieu à une publicité défavorable.
  30. David Harvey, « Population, ressources et idéologie des sciences », Economic Geography, vol. 50, no. 3, juillet 1974, p. 273
  31. Global Health Watch, op. Cit., P. 251
  32. Mala Rao & Eva Pilot, «Le chaînon manquant : le rôle des soins primaires dans la santé mondiale», Global Health Action, 1er janvier 2014, p. 2.
  33. Carl E. Taylor et Xu Zhao Yu, « Réhydratation orale en Chine », Am J Public Health 1986; 76 : 187-189.
  34. BMGF, Stratégie de lutte contre les maladies entériques et diarrhéiques, site Web de la Fondation Gates, http://www.gatesfoundation.org/What-We-Do/Global-Health/Enteric-and-Diarrheal-Diseases.
  35. Robert Arnove, éd., Philanthropie et impérialisme culturel, Boston: G.K. Hall, 1980, p. 1.
  36. Tom Paulson, « Derrière les coulisses des ‘partenaires stratégiques des médias’ de la Fondation Gates,« Humanosphere, 14 février 2013, http://www.humanosphere.org/2013/02/a-personal-view-behind- Les-scènes-avec-les-portes-fondations-médias-partenaires /. Par exemple, la «Global Health Beat» de NPR et la page de développement global du Guardian sont subventionnées par la Fondation Gates. Ibid.
  37. Voir, par exemple, Caroline Graham, Ce n’est pas la façon dont j’avais imaginé Bill Gates, Daily Mail, 9 juin 2011,