Le véritable ordre du jour de la Fondation Gates 3/3


Par Jacob Levich – Le 2 novembre 2014 – Source Liberation News

The real agenda of the Gates Foundation
Le centre pour visiteurs de la Fondation Bill et Melinda Gates à Seattle, Washington

Partie 1Partie 2

IV.  Un ordre du jour plus large

Derrière les interventions coordonnées de la BMGF dans le domaine pharmaceutique, l’agriculture, le contrôle démographique et d’autres prétendues préoccupations philanthropiques, se trouve un ordre du jour plus large. Dans une interview récente, Bill Gates a brièvement dévié du message, pour mettre en garde contre « une croissance démographique énorme, en des endroits où nous n’en voulons pas, comme au Yémen, au Pakistan et dans certaines parties d’Afrique ». 1 Son utilisation du pluriel majestueux est révélatrice : en dépit d’une grande rhétorique relativement à l’« autonomisation des pauvres », la Fondation est fondamentalement préoccupée par la restructuration des sociétés, dans le contexte des impératifs de la classe dirigeante.

Le pôle central de la stratégie impérialiste courante implique une intervention de plus en plus directe dans les pays en développement / le tiers-monde, allant de la déstabilisation interne au changement de régime et à l’occupation militaire pure. C’est attesté par les récentes guerres de conquête en Irak et en Libye, les programmes multiples de déstabilisation et la guerre par procuration à travers le Moyen-Orient et l’Afrique du nord, et l’intégration de forces militaires de l’Union africaine dans le cadre de l’AFRICOM. L’agression militaire suscite un effort redoublé pour prendre le contrôle de matériaux bruts dans les pays en développement, en particulier le pétrole et les ressources minérales stratégiques sur le continent africain. Les interventions plus agressives de la grande philanthropie dans les systèmes de santé publique du tiers-monde reflètent et complètent cette stratégie.

Pendant ce temps, le noyau capitaliste poursuit un programme énergique que David Harvey a appelé l’« accumulation par dépossession », menant à « un mouvement rapide et important de capital étranger prenant le contrôle sur d’énormes étendues de terre – principalement en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine – soit par achat pur et simple ou par des baux à long terme et le retrait de fermiers paysans de la terre. » 2 Ce processus est facilité de multiples façons par les activités de la Fondation Gates. Ce qui suit est une tentative de résumer l’ordre du jour de Gates en quelques traits.

 « Mobilité foncière » et non réforme foncière

La faim, affirme le site web de la Fondation Gates, est enracinée dans « la croissance de la population, la hausse des revenus, la diminution des ressources naturelles et un climat changeant », et est mieux traitée en améliorant la productivité agricole. 3

Il n’est pas mentionné que la production par habitant de nourriture a connu une tendance à la hausse pendant des décennies et qu’elle reste à des sommets historiques 4, ce qui signifie que la faim est une question de distribution inégale, plutôt que de productivité inadéquate. De vastes études démontrent aussi que l’insécurité alimentaire a été grandement exacerbée durant les récentes décennies par la dépossession massive de petits fermiers, privant des millions de personnes de leurs moyens de subsistance. 5 « Contra Gates », la crise alimentaire ne se résume pas à des « revenus à la hausse », mais à des revenus qui disparaissent.

Bien que la publicité de la Fondation prône la nécessité d’une agriculture durable à petite échelle, ses initiatives sont en fait dirigées directement vers les méthodes agricoles de haut rendement et de haute technologie – un peu comme les technologies de la « révolution verte », qui ont fini par être ruineuses pour les paysans ruraux à partir des années 1960. 6 Gates travaille étroitement avec le géant agroalimentaire Monsanto, à travers des organisations comme l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA), qui gère des milliards de dollars en subventions, principalement en recherche biotechnologique et OGM. 7

La fondation a aussi misé sur le renouveau des régimes microbancaires de type Grameen qui, au cours des années 2000, ont constitué un piège d’endettement menant à la dépossession de familles rurales. 8

Loin d’habiliter les petits agriculteurs, les efforts de BMGF envisagent la sortie de petits agriculteurs « inefficaces » de leur terre – un processus nommé par euphémisme « mobilité foncière » – tel que révélé dans un mémo interne ayant été divulgué à la presse en 2008 :

« Pour que l’agriculture transite de la situation actuelle de faible investissement, de faible productivité et rendement, à un système hautement productif axé sur le marché, il est essentiel que l’offre (productivité) et la demande (accès au marché) s’élargissent ensemble… Ceci implique des agriculteurs orientés vers le marché, qui opèrent des fermes profitables qui génèrent suffisamment de revenus pour soutenir leur sortie de la pauvreté. Avec le temps, cela nécessitera un certain degré de mobilité foncière et un pourcentage moins élevé de l’emploi total impliqué dans la production agricole directe. » 9

L’impact de ces politiques sur les petits fermiers et leurs familles est désastreux. Comme Fred Magdoff l’a récemment expliqué : « L’économie capitaliste mondiale n’est plus capable de fournir de l’emploi productif pour le grand nombre de personnes qui perdent leurs terres. Ainsi, le sort de ceux qui migrent vers les villes ou d’autres pays est habituellement de vivre dans des bidonvilles et d’exister précairement dans l’économie ‘informelle’. » 10

À vrai dire, la politique agricole de la Fondation ressemble étrangement à ce que Samir Amin décrit comme le résultat logique de la soumission de l’agriculture aux mêmes principes de marché que n’importe quelle autre branche de la production : 20 millions d’agriculteurs industriels produisant l’approvisionnement en nourriture au lieu des 3 milliards de paysans actuels. 11 Comme Amin le remarque :

« Les conditions de succès d’une telle alternative incluraient : (1) le transfert d’importantes parties de bonne terre aux nouveaux fermiers capitalistes (et ces terres devront être enlevées des mains des populations paysannes actuelles) ; (2) du capital (pour acheter des fournitures et de l’équipement) ; et (3) l’accès aux marchés de consommation. De tels agriculteurs gagneraient bien sûr cette compétition contre les milliards de paysans actuels. Mais qu’arrivera-t-il à ces milliards de personnes ? » 12

L’analyse d’Amin s’inspire de la note de la Fondation Gates citée plus haut, et il y a des raisons de croire que BMGF envisage déjà des stratégies pour faire face au « surplus » de population que les processus d’accumulation et de dépossession génèrent.

Contrôle de la population et non redistribution

Dans un profil de Newsweek en 2012, Melinda Gates a annoncé son intention de remettre le « planning familial » à l’ordre du jour mondial et a émis l’affirmation douteuse que les femmes africaines acclamaient littéralement le Depo-Provera comme façon de cacher l’usage de contraceptifs à leurs « maris non coopératifs ». 13 Se vantant que la décision qui « va changer des vies partout sur la planète » a été de son seul fait, elle a annoncé que la Fondation investirait 4 milliards de dollars dans un effort pour fournir des contraceptifs injectables à 120 millions de femmes – vraisemblablement des femmes de couleur – d’ici 2020. C’était un programme tellement ambitieux, que certains critiques se sont érigés contre le retour de l’eugénisme et de la stérilisation collective. 14

Bill Gates, auparavant un malthusien avoué, « au moins dans les pays en développement », 15 prend maintenant soin de répudier Malthus en public. Cependant, il est frappant que la publicité de la Fondation justifie non seulement la contraception, mais toute initiative majeure dans le langage du contrôle de la population, de la vaccination (« Quand les enfants survivent en plus grand nombre, les parents décident d’avoir de plus petites familles » 16) à l’éducation primaire (« Les filles qui accomplissent sept années d’étude se marieront quatre ans plus tard et auront 2,2 enfants de moins que les filles qui ne terminent pas l’école primaire. » 17).

Lors d’une conférence publique en 2010, Bill Gates a attribué le réchauffement climatique à la « surpopulation » et vanté la croissance zéro de la population comme une solution accessible « si nous faisons vraiment un bon travail sur les nouveaux vaccins, les soins de santé et les services de santé reproductive ». 18 L’argument n’est pas astucieux : comme Gates le sait probablement, les gens pauvres constituant les cibles de ses campagnes sont responsables tout au plus d’un petit pourcentage des dommages environnementaux qui sous-tendent le changement climatique. L’économiste Utsa Patnaik a démontré que lorsque les chiffres de la population sont ajustés en tenant compte de la demande réelle en ressources par habitant, c’est-à-dire en combustibles fossiles et en nourriture, la plus grande « pression réelle de la population » émane non pas de l’Inde ou de l’Afrique, mais des pays développés. 19 La Fondation Gates est bien consciente de ce déséquilibre et s’efforce non pas de le corriger, mais de le préserver – en rejetant la pauvreté, non pas sur l’impérialisme, mais sur la production sexuelle sans restriction « dans des endroits où nous ne la voulons pas ».

De Malthus à nos jours, le mythe de la surpopulation a fourni une couverture idéologique fiable pour la classe dirigeante, s’appropriant des parts toujours plus grandes du travail du peuple et de la richesse de la planète. Comme il est discuté dans Aspects, no 55 : « Les héritiers de Malthus continuent de vouloir que nous croyions que les gens sont responsables de leur propre misère, qu’il n’y a simplement pas assez pour y échapper et, pour améliorer cet état de misère, que nous ne devons pas essayer d’altérer la propriété de la richesse sociale et redistribuer le produit social, mais plutôt nous concentrer sur la réduction du nombre de personnes. » 20

Durant les années récentes, l’appareillage publicitaire de BMGF, exploitant le sentiment d’alarme au sujet du “changement climatique”, a contribué à créer une résurgence de l’hystérie concerna