La CIA, 70 ans de crime organisé


Une interview de Douglas Valentine par Lars Schall – Le 22 septembre 2017 – Source Counterpunch

Un avion de la CIA s’écrase au Yucatan avec 3,7 tonnes de cocaïne à bord

Lars Schall : – Il y a 70 ans, le 18 septembre 1947, la Loi sur la sécurité nationale a créé la CIA. Douglas, vous dites que la CIA est « la branche du crime organisé du gouvernement étasunien ». Pourquoi donc ?

Douglas Valentine : – Tout ce que fait la CIA est illégal, c’est pourquoi le gouvernement lui fournit la protection du secret total. Alors que les gardiens du mythe que sont les médias présentent les États-Unis comme un bastion de paix et de démocratie, les agents de la CIA gèrent des organisations criminelles dans le monde entier. Par exemple, la CIA a engagé l’un des principaux trafiquants étasuniens, dans les années 1950 et 1960, dont le nom est Santo Trafficante, pour assassiner Fidel Castro. En échange, la CIA a permis à Trafficante d’importer des tonnes de stupéfiants aux États-Unis. La CIA créé des entreprises d’armement, de fret et de financement pour aider les organisations criminelles qui trafiquent la drogue à faire le sale boulot. L’argent de la mafia se mélange à l’argent de la CIA dans des banques offshore, au point que les deux deviennent indiscernables.

Mais le trafic de drogue n’est qu’un exemple.

– Qu’est-ce qui est le plus important à comprendre au sujet de la CIA ?

– L’histoire de cette organisation qui, si elle est suffisamment étudiée, révèle comment la CIA réussit à garder le secret. C’est la contradiction essentielle, au cœur des problèmes des États-Unis : si nous étions une démocratie et si nous jouissions vraiment de la liberté d’expression, nous pourrions étudier et parler ouvertement de la CIA. Nous serions alors mis face au racisme et au sadisme institutionnalisé de cette institution. Mais nous ne le pouvons pas, et donc notre histoire reste inconnue, ce qui signifie que nous ne savons pas qui nous sommes, en tant qu’individus ou en tant que nation. Nous nous imaginons être des choses que nous ne sommes pas. Nos dirigeants connaissent des morceaux de la vérité, mais ils cessent d’être des dirigeants une fois qu’ils commencent à parler des choses vraiment diaboliques que fait la CIA.

– Un terme intéressant lié à la CIA est le « déni plausible ». Pourriez-vous nous l’expliquer ?

– La CIA n’entreprend  rien qu’elle ne puisse dénier. C’est Tom Donohue, un officier supérieur retraité de la CIA qui m’en a parlé la première fois.

Permettez-moi d’abord de vous présenter un peu ma source. En 1984, l’ancien directeur de la CIA, William Colby, a accepté de m’aider à écrire mon livre, « The Phoenix Program ». Colby m’a présenté à Donohue en 1985. Donohue avait géré la branche « action secrète » de la CIA au Vietnam, de 1964 à 1966. De nombreux programmes qu’il a développé ont été incorporés à Phoenix. Parce que Colby m’avait présenté, Donohue fut très accueillant et m’a beaucoup expliqué la façon dont fonctionne la CIA.

Donohue était un officier typique de la CIA de première génération. Il avait étudié la religion comparée à Columbia et comprenait la transformation symbolique. Il était un produit et un praticien de la politique du comté de Cook, qui avait rejoint la CIA après la Deuxième Guerre mondiale lorsqu’il a compris que la Guerre froide était « une industrie en pleine croissance ». En fin de carrière, il était chef de station de la CIA aux Philippines et, au moment où je lui ai parlé, il était en affaire avec un ancien ministre philippin de la Défense. Il mettait ses contacts à profit, ce qui était normal à l’époque. C’est ainsi que la corruption fonctionne pour les anciens hauts fonctionnaires.

Donohue m’a donc expliqué que la CIA n’entreprend aucune action à moins qu’elle ne satisfasse à deux critères. Le premier critère est le « bénéfice potentiel pour le renseignement ». Le programme doit bénéficier à la CIA ; avant d’expliquer comment renverser un gouvernement, comment faire chanter un fonctionnaire, où un rapport est caché ou comment exfiltrer un agent à travers une frontière, l’action doit avoir un « bénéfice potentiel pour le renseignement » c’est à dire une certaine utilité pour la CIA. Le deuxième critère est que cette action puisse être niée. S’ils ne peuvent trouver un moyen de structurer le programme de l’opération sans déni possible, ils ne l’entreprendront pas. Le déni plausible peut être aussi simple que de fournir à un agent une couverture militaire. La CIA peut alors dire : « C’est l’armée qui l’a fait ».

Le déni plausible est surtout une question de langage. Au cours des audiences du Sénat sur les complots d’assassinat de la CIA contre Fidel Castro et d’autres dirigeants étrangers, l’ancien directeur adjoint des opérations de la CIA, Richard Bissell, a défini le « déni plausible » comme « l’utilisation de la circonlocution et de l’euphémisme dans des discussions où, si l’on utilisait des définitions précises, cela dévoilerait les actions secrètes et provoquerait leur arrêt ».

Tout ce que la CIA fait est niable. Cela fait partie de son mandat auprès du Congrès. Le Congrès ne veut pas être tenu responsable des choses criminelles que fait la CIA. Le seul moment où ce que fait la CIA devient de notoriété publique – autrement que par de rares accidents ou par un lanceur d’alerte – est lorsque le Congrès ou le Président pense qu’il est utile, pour des raisons de guerre psychologique, de laisser les Étasuniens savoir que la CIA le fait. La torture est un bon exemple. Après le 11 septembre, et jusqu’à l’invasion de l’Irak, le peuple américain a voulu se venger. Il voulait que le sang musulman coule, alors l’administration Bush a laissé fuiter qu’elle torturait les méchants. Elle l’a joué en douceur et a appelé cela un « interrogatoire amélioré », mais tout le monde a compris le symbole. Circonvolution et euphémisme. Déni plausible.

– Les employés de la CIA savent-ils qu’ils font partie de « la branche du crime organisé du gouvernement étasunien » ? Dans le passé, vous avez suggéré, en liaison avec le programme Phoenix par exemple : « Parce que la CIA est compartimentée, j’ai fini par en savoir plus sur le programme que n’importe quel employé de la CIA. »

– Oui, ils le savent. Je parle longuement de cela dans mon livre. La plupart des gens n’ont aucune idée de ce que font vraiment les policiers. Ils pensent que les policiers ne sont là que pour vous donner une amende pour excès de vitesse. Ils ne voient pas que les flics sont aussi associés aux criminels professionnels et gagnent de l’argent dans le processus. Ils croient que lorsqu’un homme met un uniforme, il devient vertueux. Mais les gens qui entrent dans les forces de l’ordre le font pour le pouvoir qu’ils peuvent exercer sur d’autres personnes et, dans ce sens, ils sont plus proches des escrocs avec lesquels ils s’associent que de ceux qu’ils sont censés protéger et servir. Ils cherchent à intimider et sont corrompus. C’est cela les forces de l’ordre.

La CIA est peuplée du même genre de personnes, mais sans aucune contrainte. L’officier de la CIA qui a créé le programme Phoenix, Nelson Brickham, m’a dit ceci à propos de ses collègues : « je décris le renseignement comme une manière socialement acceptable d’exprimer des tendances criminelles. Un homme qui a de fortes tendances criminelles, mais qui est trop lâche pour en être un, pourrait se retrouver dans un endroit comme la CIA s’il a un niveau suffisant de formation. » Brickham a décrit les officiers de la CIA comme des aspirants mercenaires « qui ont trouvé une façon socialement acceptable de faire ces choses et, je pourrais ajouter, d’être très bien payés pour cela ».

Il est bien connu que lorsque la CIA choisit des agents ou des personnes pour mener des milices ou des unités de police secrètes dans des pays étrangers, elle soumet ces candidats à un dépistage psychologique rigoureux. John Marks dans « The Search for the Manchurian Candidate » a raconté comment la CIA a envoyé son meilleur psychologue, John Winne, à Séoul pour « sélectionner le cadre initial » de la CIA coréenne : « J’ai mis en place un bureau avec deux traducteurs, a déclaré Winne à Marks, et j’ai utilisé une version coréenne du Wechsler. » Les psys de la CIA ont soumis à un test d’évaluation de la personnalité deux douzaines d’officiers militaires et de la police, « puis ont écrit un rapport d’une demi-page sur chacun d’eux, énumérant leurs forces et leurs faiblesses. Winne voulait connaître la capacité de chaque candidat à suivre les ordres, sa créativité, ses troubles de la personnalité, sa motivation, pourquoi il voulait quitter son travail actuel. C’était principalement pour l’argent, surtout avec les civils ».

C’est de cette façon que la CIA recrute des forces pour une police secrète dans tous les pays où elle opère, y compris en Irak et en Afghanistan. Pour l’Amérique latine, Marks a écrit : « La CIA (…) a trouvé que le processus d’évaluation était très utile pour montrer comment former la section antiterroriste. Selon les résultats, les hommes ont fait preuve d’un esprit très dépendant ayant besoin d’une direction autoritaire. »

Cette « direction » provient de la CIA. Marks a cité un évaluateur qui disait : « Chaque fois que la Compagnie a dépensé de l’argent pour former un étranger, l’objet était qu’il fonctionnerait finalement pour nous. » Les agents de la CIA « ne se contentaient pas de travailler en étroite collaboration avec ces organismes de renseignement étrangers ; ils ont insisté pour y être incorporés, et le Système d’évaluation de la personnalité a fourni une aide utile ».

Ce qui est moins connu, c’est que le personnel de direction de la CIA est beaucoup plus préoccupé de choisir les bons candidats pour servir de fonctionnaires de la CIA que de sélectionner des agents pour l’étranger. La CIA consacre une grande partie de son budget à la façon de sélectionner, de contrôler et de gérer sa propre force de travail. Elle commence par instiller l’obéissance aveugle. La plupart des agents de la CIA se considèrent comme des soldats. La CIA ressemble à l’organisation militaire avec une chaîne de commandement sacrée qui ne peut être violée. Un supérieur vous dit quoi faire, vous le saluez et vous exécutez. Sinon vous êtes viré.

D’autres systèmes de contrôle, tels que les « programmes d’endoctrinement et de motivation », font que les agents de la CIA se considèrent comme spéciaux. De tels systèmes ont été perfectionnés et mis en place au cours des sept dernières décennies pour façonner les croyances et les réponses des agents de la CIA. En échange de la suppression de leurs droits légaux, ils bénéficient de systèmes de récompense ; en particulier, les agents de la CIA sont à l’abri de toutes poursuites pour leurs crimes. Ils se considèrent eux-mêmes comme des Rares Protégés et, s’ils embrassent de toute évidence une culture de domination et d’exploitation, ils peuvent chercher à occuper des emplois bien rémunérés dans le secteur privé lorsqu’ils prennent leur retraite.

Le personnel de direction de la CIA compartimente les différentes divisions et succursales afin que les agents individuels de la CIA puissent rester ignorants. Très endoctrinés, ils obéissent aveuglément au principe du « pas besoin de savoir ». Ce système institutionnalisé d’ignorance auto-imposée soutient, dans leurs esprits déformés, l’illusion de la droiture américaine, dont dépend leur motivation pour commettre toutes sortes de crime au nom de la sécurité nationale. Cela et le fait que la plupart sont des sociopathes.

C’est aussi un système autorégulateur. Comme l’a expliqué l’agent du FBN, Martin Pera, « Si vos atouts sont que vous pouvez mentir, tri