Encore une fois, les services de renseignement étasuniens n’ont rien vu venir.


Par Gilbert Doctorow – Le 2 mars 2018 – Source Une parole franche

Le discours de deux heures du président Poutine à l’Assemblée fédérale hier [jeudi 1er mars], lors d’une session commune des deux chambres de la législature bicamérale russe, avec la présence d’un grand nombre d’élites culturelles, commerciales et autres, a constitué sa plate-forme pour la prochaine élection présidentielle du 18 mars. Poutine a préféré cette intervention aux débats télévisés qui ont lieu sur toutes les chaînes de télévision fédérales où les sept autres candidats sont présents ces jours-ci.

Mais, comme c’est le cas pour les interventions importantes de Poutine, le discours d’hier s’adressait à un public beaucoup plus large que l’électorat russe. Parmi les quelque 700 journalistes invités à y assister, beaucoup étaient des correspondants étrangers. En effet, on pourrait raisonnablement soutenir que le discours était aussi et surtout adressé à l’étranger, précisément aux États-Unis.

Le dernier tiers de l’allocution, consacré à la défense et présentant pour la première fois plusieurs nouveaux systèmes d’armes nucléaires offensifs nouveaux et techniquement inégalés, constitue l’exigence russe de la parité stratégique et nucléaire totale avec les États-Unis, annulant l’abandon du statut de superpuissance acté par l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Certains commentateurs russes, dans un élan de fierté nationale, ont affirmé que la puissance de l’Union soviétique était désormais rétablie et que la catastrophe des années 1990 était complètement surmontée.

À sa manière, ce discours était aussi important, peut-être plus important que le discours de Poutine à la conférence de Munich sur la sécurité en février 2007, dans lequel il exposait longuement les griefs de la Russie à l’intention de l’hégémonie mondiale des États-Unis établie dans les années 1990 aux dépens des intérêts nationaux russes. Ce discours (de 2007) avait marqué un tournant dans les relations américano-russes, nous conduisant à la confrontation extrême d’aujourd’hui. Le discours de jeudi ne suggère pas le début d’une nouvelle course aux armements, mais sa conclusion avec la victoire russe et la défaite américaine.

L’adresse de Poutine a été un événement de « choc et de terrorisation ». Je laisse à d’autres, plus compétents que moi en matière de technologie militaire, de commenter les capacités spécifiques des différents systèmes déployés hier. Qu’il s’agisse de missiles balistiques ou de missiles de croisière, qu’ils volent dans l’atmosphère ou qu’ils naviguent silencieusement et à grande vitesse dans les profondeurs des océans, ces systèmes sont invincibles à toute capacité défensive actuelle ou potentiellement à venir, notamment les systèmes antimissiles dans lesquels les États-Unis ont énormément investi depuis qu’ils ont unilatéralement quitté le Traité ABM et se sont engagés dans la tentative de rompre à leur avantage la parité stratégique.

Depuis 2002, la politique des États-Unis vise à permettre une première frappe qui éliminerait les ICBM russes et rendrait sans effets réels les forces nucléaires résiduelles de la Russie pouvant encore être utilisées. Les nouveaux missiles russes très maniables et ultra-rapides (Mach 10 et Mach 20) et le drone nucléaire sous-marin rendent illusoire tout scénario basé sur une réponse non dévastatrice des USA continentaux à la suite d’une attaque américaine contre la Russie. En passant, on observera que les nouveaux systèmes transforment toute la puissante US Navy, y compris ses formidables porte-avions, en une flotte de sitting ducks – cibles visibles, paralysées et impuissantes attendant leur destruction.

La réponse des médias américains et occidentaux à l’adresse de Poutine a été variable. Le Financial Times a fait de son mieux pour paraître objectif et, dans le cours de son article-vedette, a offert deux paragraphes à deux des politiciens les plus influents de Russie, avec une expertise particulière dans les relations avec l’Occident : Konstantin Kosatchev et Alexei Pouchkov, tous deux anciens présidents de la Commission de la Douma sur Affaires étrangères. Pour le reste (de l’article et du reste), il apparaissait que les commentateurs et directeurs de la rédaction étaient dépassés, incapables d’avoir une vision cohérente de ce que signifiait l’événement. D’une part, les déclarations de Poutine sur les armes nucléaires « irrésistibles » de la Russie étaient réduites à des « affirmations gratuites » suggérant un certain scepticisme sur leur véracité ; d’autre part, on signalait que la conséquence était de « susciter l’inquiétude d’une nouvelle course aux armements avec les États-Unis ». Ils ne peuvent pas imaginer que la course soit d’ores et déjà terminée.

Le Washington Post a été assez rapide pour publier un long article dans son édition en ligne hier. Une partie inhabituellement importante consistait en des citations du discours de Poutine. La ligne éditoriale est tout entière contenue dans le titre : « Poutine prétend que la Russie développe des armes nucléaires capables d’éviter les défenses antimissiles. » Je mettrais l’accent sur « prétend » et « développe ». Les journalistes et la direction de ces journaux ne semblent pas avoir compris ce qui a été dit. L’un de ces systèmes est déjà déployé dans le district militaire sud de la Russie et d’autres sont en cours de production en série. Ces systèmes ne sont pas une liste d’« affirmations gratuites » ou de « prétentions » il s’agit de faits bruts, sinon brutaux.

Le New York Times a été particulièrement lent à publier des articles sur un développement qui a surpris son personnel et sa direction totalement non préparés. En l’espace de quelques heures, il a mis en place deux articles successifs traitant de la section de la défense du discours de Vladimir Poutine. Dans les deux, mais plus particulièrement dans l’article co-écrit par les journalistes Neil MacFarquhar et David E. Sanger, l’accent est mis sur le « bluff ». Il est allègrement supposé que Poutine a concocté un discours de campagne électorale pour éveiller « les passions patriotiques des Russes » et ainsi consolider sa victoire électorale à venir. Les auteurs se réconfortent à l’idée que « la simulation est au cœur de la doctrine militaire russe actuelle » de sorte que « des questions se posent quant à savoir si ces armes existent ».

Ces spéculations, en particulier dans le New York Times nous disent une chose : que nos médias ignorent volontairement les faits lorsqu’il s’agit de Vladimir Poutine. D’abord, il a toujours fait ce qu’il a dit. Deuxièmement, il est par nature très prudent et méthodique. Le mot « soigneusement » (аккуратно) est un élément constant dans son vocabulaire. Dans ce contexte, la notion de « bluff » dans une affaire qui mettrait en péril la sécurité nationale russe et qui coûterait probablement des dizaines de millions de vies russes si le bluff était avéré, une telle idée est une absurdité absolue.

Je voudrais croire que les chefs d’état-major interarmées à Washington ne seront pas trop étourdis ou superficiels en jugeant ce qu’ils ont entendu hier de M. Poutine. S’ils montrent effectivement une telle sagesse, ils recommanderont d’urgence à leur président d’entamer des négociations très larges avec les Russes sur le contrôle des armements. Et ils retourneront à leurs états-majors pour réviser complètement leurs recommandations en ce qui concerne le matériel et les installations militaires que les États-Unis financent en 2019 et au-delà. Notre budget actuel, y compris le trillion de crédits consacrés à l’amélioration des ogives nucléaires et à la production d’autres armes à faible rendement, est un gaspillage de l’argent des contribuables.

Cependant, plus important encore, les implications de l’intervention de Vladimir Poutine hier nous disent que les agences de renseignement américaines ont paisiblement sommeillé durant les 14 dernières années sinon plus. C’est un scandale national pour le pays de perdre une course aux armements dont il n’était même pas conscient. Des têtes devraient rouler, et le processus devrait commencer par des audiences appropriées au Congrès. Pour des raisons qui ressortiront plus clairement de ce qui suit, l’un des premiers témoins appelés à témoigner devrait être l’ancien vice-président Dick Cheney et l’ancien secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld.

Dans le passé, une telle révélation d’un si vaste écart de sécurité avec le principal concurrent géopolitique et militaire du pays conduirait à des récriminations politiques et à des accusations. Ce qui s’est passé hier est beaucoup plus grave que le « missile gap » de la fin des années 1950 qui a amené Jack Kennedy à la Maison Blanche après une campagne tentant de redonner de la vigueur à la culture politique US pour la réveiller des somnolentes années Eisenhower avec leur complaisance pour les questions de sécurité et bien d’autres.

De plus, l’annonce jeudi du déploiement en marche et sur le point de l’être de nouveaux armements russes qui modifient l’équilibre des forces mondiales n’est qu’un cas parmi une série d’autres réalisations remarquables de la Russie au cours des quatre dernières années qui ont toutes surpris les dirigeants américains. L’explication a jusqu’à présent été l’imprévisibilité présumée de Vladimir Poutine, même si absolument rien de ce qu’il a fait ne pouvait pas ne pas avoir été prévu par quelqu’un portant une attention normale à ses déclarations et à ses actes.

La prise en main de la Crimée par la Russie en février-mars 2014 en est un exemple frappant, effectuée sans coup férir ni mort dans des circonstances où 20 000 soldats russes installés dans leur base en location de Sébastopol se trouvaient face à 20 000 soldats ukrainiens dans la péninsule. Les médias occidentaux ont parlé d’une « invasion » pour ce qui ne représentait qu’un simple mouvement des forces russes quittant leurs casernes. Les Russes n’avaient rien utilisé de plus exotique que la guerre psychologique déjà bien rodée, les « psy-ops » comme on dit aux USA, exécutée dans ce cas à la perfection par des professionnels, tout cela remontant à l’époque de Clausewitz.

Puis le Pentagone a été complètement pris par surprise en septembre 2015, lorsque Poutine déclara à l’Assemblée générale des Nations Unies l’envoi d’avions russes en Syrie dès le lendemain pour mettre en place et débuter aussitôt une campagne contre Daech et en soutien d’Assad. Pourquoi n’avons-nous rien soupçonné ? Était-ce parce que nous nous étions complètement convaincus que la Russie était trop pauvre pour mener à bien une mission si difficile à l’étranger, avec des objectifs et des échéances précis ? Sur le même théâtre opérationnel, les Russes ont de nouveau « surpris » les Américains en mettant en place un centre de renseignement militaire commun à Bagdad avec l’Irak et l’Iran. Et encore, ils ont « surpris » l’OTAN en envoyant des missions de bombardement sur le théâtre syrien au-dessus de l’Iran et de l’espace aérien irakien après s’être vu refuser les droits de vol dans les Balkans. Avec des milliers de militaires et de diplomates basés en Irak, comment se fait-il que les États-Unis ne savaient rien des accords que les Russes négociaient avec les dirigeants irakiens ?

Mon argument est que la confusion sur la façon d’interpréter les annonces successives par Poutine des nouvelles capacités de défense de la Russie est un échec systémique fondamental des services secrets américains. La prochaine question évidente est pourquoi ? Où est la CIA ? Où sont les patrons du renseignement US quand ils ne cherchent pas à prendre Trump en flagrant délit ?

La réponse ne doit pas être trouvée dans juste un ou deux éléments, à coup sûr. Ce n’est pas non plus un échec qui s’est développé récemment. Il y a une bonne dose de complaisance aveuglante dans l’interprétation de la Russie considérée comme un « État failli » qui a subverti l’ensemble de l’establishment politique américain depuis les années 1990, lorsque la Russie était à genoux. Ils se sont ainsi empêchés de ne jamais pouvoir imaginer que le Kremlin relèverait le défi de ses missions en Crimée, en Syrie, dans le développement des armements de haute technologie les plus sophistiqués du monde.

Et ce n’est pas seulement l’aveuglement complaisant face aux choses russes. C’est un échec fondamental de comprendre que le pouvoir d’un État ne dépend pas seulement de son PIB et des tendances démographiques, mais aussi du courage, de la détermination patriotique et de l’intelligence de milliers de chercheurs, d’ingénieurs et de personnel de production. Cette pauvreté conceptuelle infecte certains de nos plus brillants politologues de la Realpolitik dans la communauté universitaire qui, en principe, devraient être ouverts à la compréhension du monde tel qu’il est, et non du monde tel que nous le souhaitons. D’une manière ou d’une autre, nous semblons avoir oublié la leçon de David et de Goliath. D’une manière ou d’une autre, nous avons oublié la capacité de 4 ou 5 millions d’Israéliens s’opposant militairement avec succès à 100 millions d’Arabes. C’était inimaginable pour nous que la Russie soit le David du Goliath que nous étions assurés d’être.

Mais il y a des raisons plus objectives de l’échec total des services de renseignements américains à saisir l’ampleur et la gravité du défi russe lancé à l’hégémonie mondiale des États-Unis. Plus précisément, nous devons considérer l’éviscération de nos capacités de renseignement sur la Russie dans les jours, les mois et les années qui ont suivi le 11 septembre.

Certains diront, avec raison, que le déclin des capacités de renseignement américaines sur la Russie a déjà commencé dans la seconde administration de Ronald Reagan, lorsque la guerre froide a pris fin et que l’expertise des Cold Warriors ne semblait plus pertinente. Nombres d’experts des affaires russes furent alors éliminés des services d’analyse des Agences de renseignement.

Malgré cela, lorsque l’attaque du 11 septembre eut lieu, nombre de ceux qui occupaient des postes plus élevés à la CIA étaient venus à l’Agence en tant qu’experts russes. Mais ce fut le manque de compétences de la CIA dans les langues et les connaissances régionales du Moyen-Orient, flagrant à la suite de l’attaque d’al-Qaïda sur les tours jumelles, qui a guidé le remodelage des priorités pour le renseignement. Manifestement, cette lacune et le remaniement nécessaire de l’expertise ne pouvaient pas être de bon augure pour l’utilisation et l’efficacité de l’expertise russe déjà massacrées par le hold-up sur le  bureau soviétique.

Mais il y a un facteur encore plus important dans le déclin brutal de l’expertise russe au sein des agences de renseignement américaines. Il s’agit de la dépendance, qui n’a cessé de grandir, des officiers du service public de la sécurité nationale vis-à-vis des prestataires de services extérieurs, à savoir l’externalisation du travail de renseignement. C’était tout à fait conformément aux préférences du vice-président américain Dick Cheney, qui a introduit l’externalisation de manière généralisée pour faire face aux nouveaux défis de la guerre contre le terrorisme. Le même phénomène a touché les militaires américains, surtout à partir de 2003 à la suite de l’invasion de l’Irak. Les tâches de sécurité opérationnelle de l’armée américaine ont été sous-traitées à des sociétés fournissant des mercenaires comme Blackwater. Les arrangements normaux d’achat de matériel ont été court-circuités par le vice-président pour satisfaire rapidement les besoins urgents sur le terrain : d’où l’achat de flottes non traditionnelles, mais jugées très nécessaires, de transports de troupes blindées et autres.

Plusieurs articles parus sur ConsortiumNews et ailleurs ces derniers mois ont attiré l’attention sur le phénomène de l’externalisation du renseignement. Cependant, ce qui se passait, pourquoi et pour quel effet, était déjà clairement connu il y a dix ans et ne promettait rien de bon.

En un sens, la similitude de tous ces changements dans l’approvisionnement en renseignement, en équipement et en force militaire a été le fruit d’une mentalité visant à résoudre le court-terme, et une intervention politique directe dans des processus qui avaient été jusqu’alors réservés aux fonctionnaires de la sécurité nationale avec leurs procédures bureaucratiques. L’intervention politique signifie en définitive la politisation des méthodes et des résultats. Le renseignement extérieur sous-traité est plus susceptible de répondre aux exigences du payeur que d’avoir une certaine intégrité intellectuelle et une perspective à long terme spécifique.

Pour mieux comprendre le phénomène, je renvoie le lecteur à un article remarquable et bien documenté datant de mars 2007 et publié par le Centre européen de sécurité informatique stratégique (ESISC) intitulé « L’externalisation du renseignement : l’exemple des États-Unis ». L’auteur, Raphael Ramos, associé de recherche à l’ESISC, nous apprend qu’à l’époque, 70% du budget de la communauté du renseignement américain était dépensé en vertu de contrats avec des entreprises privées. À l’époque où il écrivait, le renseignement externalisé était considéré comme équivalant en volume à la plus importante parmi les agences relevant du ministère de la Défense. La CIA avait alors un tiers de son personnel provenant de sociétés privées.

Outre les priorités changeantes en matière de renseignement étranger résultant de la fin de la guerre froide et du début de la guerre contre le terrorisme, un autre facteur de la structure changeante des services secrets américains a été axé sur la technologie. Cela concerne les technologies de communication modernes, avec de nombreuses start-up apparaissant dans les domaines spécialisés de l’intelligence des signaux et de l’imagerie. La NSA s’est prévalue de ces nouveaux fournisseurs de services pour devenir un pionnier dans l’externalisation du renseignement. Les autres agences du Pentagone qui ont suivi le même cours étaient le NRO, responsable des systèmes spatiaux de renseignement et le NGA, chargé de produire le renseignement géographique à partir des satellites. Ajoutez à cela les pratiques changeantes provenant du développement de l’Internet, qui privilégient le renseignement open source. L’OSINT pouvait effectivement prospérer dans le secteur privé car il ne nécessite pas d’habilitations de sécurité spéciales. Cela a rapidement représenté entre 35% et 90% des achats de renseignements.

Comme indiqué plus haut, l’externalisation a permis à la communauté du renseignement de se moderniser, d’acquérir rapidement des compétences et de répondre à de nouveaux besoins urgents. Cependant, à en juger par les résultats des services de renseignement concernant la Russie de Poutine, il semble que le modèle d’externalisation n’ait pas du tout rendu les services qu’on en attendait sur le long terme et dans les domaines stratégiques essentiels. Le pays a volé à l’aveuglette tout en prenant des positions extravagantes et insupportables pour intimider le monde comme si nous jouissions de la domination la plus complète dans les affaires du monde et comme si la Russie n’existait pas.

Gilbert Doctorow

Traduction et analyse du texte par De Defensa

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