Détruire les mythes cocardiers à propos d’une attaque contre la Corée du Nord


Saker US
Saker US

Par le Saker – le 14 décembre 2017 – Source The Saker

Tout d’abord les pantins vantards

Trump et Haley n’ont pas encore fini.  Ils veulent forcer la Chine à agir contre la RPDC en menaçant de « prendre en main » la Corée du Nord si la Chine refuse de le faire. Haley a dit : « Pour être clair, la Chine peut faire plus (…) et nous lui mettons le plus de pression que nous pouvons. La dernière fois qu’elle a totalement coupé le pétrole, la Corée du Nord est venue s’asseoir à la table. Donc nous avons dit à la Chine qu’elle devait faire davantage. Si elle ne le fait pas, nous allons prendre nous-mêmes la chose en main puis nous commencerons par des sanctions secondaires. »

Commençons par reprendre cette scène dans un jardin d’enfants et rejouons-la.

L’enfant A a un conflit avec l’enfant B. L’enfant A menace de tabasser l’enfant B. L’enfant B dit alors à l’enfant A d’aller se faire voir. L’enfant A ne fait rien, mais profère de nouvelles menaces. L’enfant B continue de rire. Alors l’enfant A vient avec un plan brillant : il menace l’enfant X (qui est beaucoup plus grand que l’enfant B et beaucoup plus fort, aussi !) en lui disant : « Si tu ne fais pas en sorte que l’enfant B réponde à mes demandes, je prendrai le problème moi-même en main ! » Toute la cour de récréation éclate d’un rire hystérique.

Question : que penseriez-vous de l’intelligence de l’enfant A ?

En tout cas…

Tout cela serait très drôle si c’était un spectacle de comédie. Mais, en réalité, c’est une progression lente mais régulière vers la guerre. Ce qui rend tout ceci encore pire est l’obsession des médias pour la série de missiles nord-coréens, s’ils peuvent atteindre Guam ou même les États-Unis. Avec tout le respect dû à l’impérial « nous seuls comptons » (et peu importe la réalité), il y a des risques que « nous », c’est-à-dire le peuple américain, puissions subir les conséquences terribles d’une guerre dans la péninsule de Corée, qui n’ont rien à voir avec les frappes de missiles sur Guam ou les États-Unis.

La cible intéressante : le Japon

Cet été, j’ai mentionné l’une des conséquences potentielles les plus passées sous silence d’une guerre avec la RPDC et je veux revenir sur cette question. Tout d’abord, l’extrait important de mon précédent article :

« Alors que je crois personnellement que Kim Jong-un n’est pas fou et que le principal objectif des dirigeants nord-coréens est d’éviter une guerre à tout prix, que se passe-t-il si je me trompe ?  Qu’en est-il si ceux qui disent que les dirigeants nord-coréens sont totalement fous ont raison ? Ou, ce que je crois beaucoup plus probable, si Kim Jong-un et les dirigeants nord-coréens sont parvenus à la conclusion qu’ils n’ont rien à perdre, que les Américains vont tous les tuer, en même temps que leurs familles et leurs amis ? Que pourraient-ils faire, théoriquement, s’ils sont vraiment désespérés ? Eh bien, permettez-moi de vous le dire : oubliez Guam, pensez Tokyo !

En effet, tandis que la RPDC pourrait dévaster Séoul avec des systèmes d’artillerie dépassés, ses missiles sont probablement capables de frapper Tokyo ou la région de Keihanshin qui englobe Kyoto, Osaka et Kobé, y compris les industries clés de la région industrielle de Hanshin. La zone du Grand Tokyo (la région de Kanto) et la région de Keihanshin sont très densément peuplées (37 et 20 millions d’habitants, respectivement) et contiennent un très grand nombre d’industries, dont beaucoup provoqueraient un désastre écologique aux proportions immenses si elles étaient frappées par des missiles. Non seulement cela, mais une attaque sur les principaux nœuds économiques et financiers du Japon donnerait probablement lieu à un effondrement international genre 9/11.

Donc si les Coréens du Nord voulaient vraiment, vraiment nuire aux Américains, ce qu’il pourraient faire est de frapper Séoul et des villes importantes au Japon entraînant une immense crise politique pour la planète entière. Pendant la Guerre froide, nous avions coutume d’étudier les conséquences d’une attaque soviétique contre le Japon et la conclusion était toujours la même : le Japon ne peut se permettre aucune guerre. Le territoire japonais est trop petit, trop densément peuplé, trop riche en cibles lucratives et une guerre dévasterait tout le pays. C’est encore vrai aujourd’hui, encore plus. Imaginez seulement la réaction en Corée du Sud et au Japon si une attaque américaine folle sur la RPDC entraînait une frappe de missiles sur Séoul et Tokyo ! Les Sud-Coréens ont déjà fait connaître leur position sans aucune ambiguïté, d’ailleurs. Quant aux Japonais, ils placent officiellement leurs espoirs dans des missiles (comme si la technologie pouvait atténuer les conséquences de la folie !). Donc oui, d’accord, la RPDC est extrêmement dangereuse et la pousser dans ses derniers retranchements est totalement irresponsable, en effet, armes nucléaires ou non. »

Pourtant, pour une raison quelconque, les médias occidentaux mentionnent rarement le Japon ou les conséquences économiques globales possibles d’une attaque contre le Japon. Très peu de gens savent vraiment si les Nord-Coréens ont réellement développé une arme nucléaire utilisable (ogive et missile) ni si leur missile balistique peut réellement atteindre Guam ou les États-Unis. Mais je ne pense pas qu’il y ait aucune doute qu’un missile nord-coréen puisse facilement parcourir les quelque 1000 km jusqu’au cœur du Japon. En fait, la RPDC a déjà lancé des missiles sur le Japon par le passé. Quelques Américains au sang chaud expliqueront, c’est certain, que le système étasunien THAAD peut protéger, et protégera, la Corée du Sud et le Japon de telles frappes de missiles. D’autres, cependant, ne seront pas d’accord. Nous ne le saurons pas avant de le voir, mais à juger d’après la performance absolument lamentable du système Patriot tant vanté dans la guerre du Golfe, je ne mettrais ma confiance dans aucun système ABM made in USA. Enfin, les Coréens du Nord pourraient placer un engin nucléaire (même pas une véritable tête nucléaire) sur un navire commercial régulier ou même un sous-marin, l’amener au large des côtes du Japon et le faire exploser. La panique et le chaos qui s’ensuivraient pourraient coûter encore plus de vies et d’argent que l’explosion elle-même.

Ensuite, il y a Séoul, bien sûr. L’analyste américain Anthony Cordesman l’a exprimé très simplement : « Une bataille près de la zone démilitarisée, dirigée contre une cible comme Séoul, pourrait rapidement dégénérer au point de menacer l’ensemble de l’économie de la République de Corée, même s’il n’y avait aucune invasion majeure»

Aparté

Cordesman étant ce qu’il est, il continue à halluciner sur les effets d’une invasion de la République de Corée par la RPDC et émet des phrases telles que : « Les problèmes amènent à évaluer le résultat d’une invasion massive de la Corée du Sud par la RPDC, même si on se centre seulement sur les forces de chacun des pays. La RPDC dispose de forces terrestres beaucoup plus importantes, mais le résultat de ce qui serait aujourd’hui fortement déterminé par la mobilité globale des forces terrestres de la RPDC et leur capacité à se concentrer le long de lignes de front dépendant de la supériorité des forces aériennes et terrestres de la Corée du Sud est impossible à calculer de manière sûre, tout comme l’est le mélange actuel des forces que les deux côtés pourraient déployer dans une zone et selon un scénario donné. » 

Oups, l’homme discute sérieusement de concepts de guerre aéroterrestre dans le contexte d’une invasion du Sud par la RPDC ! Il pourrait tout aussi bien discuter de l’usage du concept de Follow-on-Forces Attack dans le contexte d’une invasion de la terre par des Martiens (ou d’une invasion russe tout aussi probable des mini-États baltes !). C’est amusant et pathétique de voir comment un pays doté d’une stratégie nationale totalement offensive, d'une doctrine militaire et d'une position de force ressent toujours le besoin d’halluciner des scénarios défensifs pour résoudre la dissonance cognitive résultant du fait qu’il est à l’évidence le sale type.

Pourquoi est-ce que Cordesman dit ça ? Parce que selon un spécialiste sud-coréen, « les pièces d’artillerie de calibre 170mm et 240mm de la RPDC ‘pourraient tirer 10 000 salves à la minute sur Séoul et ses environs ». Pendant la guerre en Bosnie, la presse occidentale parlait de « frappes d’artillerie serbes massives sur Sarajevo » alors que la puissance de feu effective était d’environ un obus par minute. Je me demande bien comment elle pourrait qualifier une frappe de 10 000 tirs par minute.

Résultat : vous ne pouvez pas vous attendre à ce que votre ennemi agisse d’une manière qui vous convient ; en fait, vous devriez beaucoup plus présumer qu’il va faire ce à quoi vous ne vous attendez pas et ce qui est le pire pour vous. Dans ce contexte, la RPDC a beaucoup plus de possibilités que tirer un ICBM sur Guam ou les États-Unis. Les cinglés dans l’administration ne veulent peut-être pas le mentionner, mais une attaque contre la RPDC risque de faire s’effondrer à la fois les économies sud-coréenne et japonaise, avec des conséquences mondiales immédiates : considérant la nature plutôt fragile et vulnérable du système économique et financier international, je doute beaucoup qu’une crise majeure en Asie ne débouche pas sur l’effondrement de l’économie étasunienne (qui est de toute façon fragile).

Nous devrions également considérer les conséquences politiques d’une guerre sur la péninsule de Corée, en particulier si, comme c’est très probable, la Corée du Sud et le Japon subissent des dommages catastrophiques. La situation pourrait bien provoquer une telle explosion de sentiments anti-américains que les États-Unis devraient faire leurs bagages et quitter totalement la région.

Comment pensez-vous que la République populaire de Chine se sente devant une telle perspective ? Exactement. Et cela ne pourrait-il pas expliquer pourquoi les Chinois sont plus qu’heureux de laisser les États-Unis se débrouiller avec le problème nord-coréen, en sachant pertinemment que d’une manière ou d’une autre, ils vont perdre sans que les Chinois doivent tirer un seul coup de feu ?

Le terrain

Ensuite, je veux revenir sur une menace très souvent débattue : l’artillerie et les forces spéciales nord-coréennes. Mais tout d’abord, je vous demande de regarder de près les trois cartes de la Corée du Nord ci-dessous.