Quel sens donner au revirement turc vis-à-vis de l’Iran ?


Le ministre des affaires étrangères iranien Javad Zarif salue son homologue turc Mevlut Cavusoglu à Ankara, le 19 mars 2016.

Par Salman Rafi Sheikh – Le 18 mars 2016 – New Eastern Outlook.

Après avoir pris une position de belligérant sur la question syrienne, la Turquie semble se tourner à nouveau vers la diplomatie. Ce changement a du sens étant donné que l’attitude agressive de la Turquie lui a beaucoup coûté. Sur le plan intérieur, la Turquie a dû faire face à une résistance kurde assez bien organisée. Sur le plan extérieur, son inutile agressivité lui a coûté ses relations avec la Russie, ce qui s’est conclu par des sanctions russes à son encontre. Deux facteurs semblent avoir poussé la Turquie à ce revirement.

Premièrement, l’échec de l’accomplissement de ses objectifs de base concernant la Syrie, c’est-à-dire sa désintégration territoriale en la divisant en zones.

Deuxièmement, son échec à pousser la Russie hors de ses gonds par ses provocations délibérées. En plus de cela, les sanctions russes ont sans doute mis des contraintes à l’approvisionnement facile en ressources énergétiques de la Turquie, causant des dégâts à son économie. D’où le revirement turc face à l’Iran, pour chercher d’autres sources de pétrole et de gaz.

C’est dans ce contexte de multiples échecs que nous devons interpréter l’ouverture diplomatique positive de la Turquie vis-à-vis de l’Iran. A ce titre et suite aux récentes rencontres entre les deux ministres des Affaires étrangères à Ankara, les deux pays ont décidé de reprendre à zéro leurs relations.

L’Iran est convaincu que la Turquie a perdu la guerre en Syrie et qu’une nouvelle ère dans la politique d’Ankara est sur le point de commencer.

Les récents développements sur le front montrent clairement cet échec. Outre cela, la Turquie est un marché bien établi dont l’économie iranienne peut substantiellement bénéficier. D’où l’insistance de l’Iran sur le renforcement des relations économiques.

Cependant, pour la Turquie, non seulement l’Iran peut être une source d’approvisionnement de pétrole et de gaz, mais il peut également être utile pour régler la question kurde en faveur de la Turquie. En dehors de cela, les patrons turcs voient l’Iran de la même manière que les entrepreneurs européens : un grand marché à investir. Pour la Turquie, le marché iranien a un élément significatif supplémentaire : pouvoir y accéder lui permettra de réparer les pertes dont elle a souffert et continue de souffrir en raison des relations froissées avec la Russie.

Considérant les bénéfices potentiels, il était tout naturel de voir la Turquie changer drastiquement son ancienne position sur la Syrie. Au lieu de préparer une invasion terrestre en Syrie, la Turquie est maintenant explicitement en faveur d’une sorte de règlement politique de la crise. Le changement s’est clairement reflété durant la plus récente visite du premier ministre turc en Iran. Après son retour à Ankara, Davutoglu a étonnamment fait remarquer que la Turquie et l’Iran avaient atteint un accord sur le règlement de la question syrienne. Il a dit : «Nous ne voulons pas que la Syrie soit divisée en petits États et nous avons conclu un accord avec les officiels iraniens pour que cette désintégration n’arrive pas et que la Syrie continue à exister en tant que pays puissant.»

Cette toute nouvelle position turque sur la Syrie est quelque chose que l’Iran préconisait non seulement vis-à-vis de la Syrie mais également de l’Irak et des Kurdes. Durant sa visite en Turquie en février, le diplomate iranien a ainsi clarifié la position de l’Iran au sujet du problème régional dans son ensemble : «Les Kurdes sont nos amis historiques. Et nous voulons qu’ils continuent de vivre de manière prospère et heureuse au sein des pays dans lesquels ils sont. Notre région n’est pas assez forte pour supporter de nouvelles crises. Nous espérons que les Kurdes des autres pays jouiront d’une pleine citoyenneté à l’instar des Kurdes en Iran. Et si nous défendons l’intégrité territoriale de la Turquie et de l’Iran, nous faisons de même pour l’Irak et la Syrie.»

En apparence, la position de l’Iran est favorable aux intérêts turcs. L’Iran est manifestement loin de soutenir un État kurde indépendant au Moyen-Orient. Et c’est précisément ce à quoi la Turquie s’est opposée depuis des années.

L’officiel iranien a souligné sans ambiguïtés que l’Iran et la Turquie sont sur la même longueur d’onde à propos de la question kurde et Ankara peut compter sur Téhéran pour faire tout ce qui est nécessaire afin d’éviter l’émergence d’un Kurdistan indépendant n’importe où dans la région – que ce soit en Turquie, le long de sa frontière ou dans son voisinage. L’Iran est conscient qu’un État du Kurdistan absorberait sa propre population kurde, menant à l’émergence d’une division politique non nécessaire sur son propre territoire. D’où le plaidoyer de l’Iran de garantir des droits de citoyenneté aux Kurdes, où qu’ils soient présents dans la région.

Cependant, malgré l’apparent rapprochement Turquie-Iran sur la question kurde et syrienne, les différends existent toujours à certains niveaux. C’est dû au fait que le rapprochement turco-iranien n’est pas aussi fort qu’il apparaît sur le papier. Les mouvements actuels peuvent s’expliquer par les évaluations des deux pays quant aux potentiels bénéfices qui peuvent résulter d’une restauration de leurs relations.

Ces différends étaient plutôt explicites, même durant la récente rencontre entre officiels turcs et iraniens. A titre d’exemple, à peine Davutoglu avait-il quitté l’Iran que le ministre adjoint des affaires étrangères Hossein Amir Abdollahian (qui est le personnage-clé de l’Iran sur le conflit syrien) informait la Sécurité nationale du Majlis et la Commission de politique étrangère, que la politique turque concernant la Syrie avait échoué, mais Ankara continue pourtant d’insister pour appliquer une politique visant à renverser le président syrien Bachar al-Assad, soutenue par l’Arabie saoudite, le Qatar et les États-Unis.

Les officiels iraniens n’ont pas manqué de faire clairement mention à leurs homologues turcs de leur désaccord sur la manière dont certains pays voisins, spécialement l’Arabie saoudite, continuent d’entretenir des groupes agissant par procuration pour créer des tensions dans la région. De même, les médias officiels iraniens ont également continué à rappeler le rôle de la Turquie dans la création de ces mêmes tensions géopolitiques.

En dépit de ces différends, l’Iran reste conscient qu’il a plus d’intérêts communs avec la Turquie qu’il ne pourrait en avoir avec n’importe quelle autre puissance régionale, surtout l’Arabie saoudite et ses alliés du Golfe. La convergence des intérêts concerne essentiellement le domaine économique du fait que les deux pays ont besoin l’un de l’autre pour des raisons différentes. Les tensions géopolitiques au milieu de la lutte pour la suprématie régionale continuent d’exister entre les deux pays, bien qu’ils semblent vouloir les mettre au second plan, au moins pour un certain temps.

Par conséquent, en songeant à l’avenir, l’Iran voit qu’une extension du gazoduc reliant la Turquie à l’Europe pourrait être une option réaliste pour promouvoir l’exportation de son gaz vers un marché lucratif. D’autre part, un tel approvisionnement en ressources énergétiques de l’Iran aiderait sûrement la Turquie à réduire sa lourde dépendance envers la Russie. A ce titre, pendant que la géo-économie semble donner du sens aux deux pays, la géostratégie continue d’anticiper de sombres nuages, assombrissant l’espoir de traduire cette potentielle relation économique en une sérieuse alliance stratégique.

Salman Rafi Sheikh est chercheur-analyste aux Relations Internationales et au ministère des affaires intérieures et extérieures du Pakistan.

Traduit par Ismael, vérifié par Wayan, relu par nadine pour le Saker Francophone.

www.pdf24.org    Envoyer l'article en PDF   

2 réflexions au sujet de « Quel sens donner au revirement turc vis-à-vis de l’Iran ? »

Les commentaires sont fermés.