Les sanctions étasuniennes ont forcé l’Inde à larguer l’Iran, la forceront-elles à plaquer la Russie également ?


Par Andrew Korybko – Le 23 avril 2019 – Source eurasiafuture.com

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Le ministre du pétrole indien vient d’annoncer que ce pays allait remplacer ses importations de pétrole iranien par de l’or noir en provenance de « pays producteurs de pétrole de premier plan », en dépit du spectacle digne de Bollywood que New Delhi avait monté jusqu’à présent en « défiant » les sanctions étasuniennes. On peut se demander si l’Inde se prépare également à abandonner la Russie, si les USA lui imposent des sanctions CAATSA pour ses acquisitions de S-400.

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Effondrement de l’« illusion indienne »

L’« illusion indienne » s’est évaporée après le tweet par le ministre du pétrole de l’Inde, annonçant que son pays allait remplacer le fournisseur de pétrole iranien, frappé de sanctions étasuniennes, par « des pays poids lourds en production de pétrole », tels que les États membres du CCG que sont l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ennemis jurés de l’Iran ; les USA ont affirmé que ces pays allaient faire monter leurs volumes d’exportation pour stabiliser les prix de l’or noir sur le marché mondial, dans la foulée de leur annonce de non-reconduite des exemptions de sanctions sur le pétrole iranien. New Delhi s’est prêtée à un spectacle digne de Bollywood au fil de l’année écoulée, affirmant « s’opposer » aux sanctions étasuniennes, avec le ministre des affaires étrangères Sushma Swaraj annonçant en mai 2018 que l’Inde ne se plierait qu’aux sanctions validées par le Conseil de sécurité des Nations Unies, et pas aux sanctions unilatérales imposées par les USA en contradiction avec les lois internationales.

En octobre 2018, c’est le ministre du pétrole en personne qui, avant que les dérogations soient décidées, avait annoncé que l’Inde continuerait d’acheter du pétrole à l’Iran malgré les sanctions étasuniennes, et qui avait félicité le premier ministre Modi un mois plus tard, quand les USA avaient fini par publier ces exemptions. Et pour rendre « crédible » l’illusion que les experts en gestion de la perception étaient en train de fabriquer de toutes pièces, il avait été annoncé que le pays remplacerait le dollar par la roupie pour ses échanges avec l’Iran, un geste audacieux qui avait réussi à tromper un éditorialiste de RT, qui avait publié un éditorial sous le titre « une réponse au harcèlement mondial pratiqué par les USA ». À présent que les masques sont tombés, on constate que les apparences peuvent être extrêmement trompeuses, la réalité étant que le pays même qui promettait de « défier » les USA vient de se plier en catimini aux volontés de son nouveau parrain.

Démonstration est ainsi faite que les hauts dirigeants indiens, à l’instar du Ministre des affaires étrangères et du Ministre du pétrole, ont menti à la face du monde sur toute cette période, en annonçant publiquement qu’ils s’opposaient aux USA, alors qu’ils travaillaient loin des caméras avec ce pays pour s’assurer que leur pays ne pâtirait pas des sanctions de Trump. Le projet de paiement « roupies-contre-pétrole » tant vanté n’aura en fin de compte constitué rien de plus qu’un contournement temporaire, que New Delhi n’avait, de toute évidence, aucune intention de reconduire en s’opposant pour de bons aux USA dès lors que les exemptions de sanctions du mois prochain allaient expirer. On peut donc affirmer que l’Inde comptait sur une rhétorique de multipolarité /« multi-alignement » pour cacher une allégeance secrète à l’hégémonie unipolaire.

Le chemin vers les sanctions CAATSA

Cette réalisation surprenante porte des implications importantes pour les relations russo-indiennes : les USA envisagent de sanctionner l’État d’Asie du Sud pour son projet d’acquisition de missiles S-400, et cette menace pèse sur New Delhi depuis 6 mois comme une épée de Damoclès : l’accord de départ en avait été signé au cours d’une visite officielle du président Poutine en Inde à cette époque. Si l’on s’en tient au précédent iranien, il faut s’attendre à ce que l’Inde jette aux orties l’accord sur les S-400 dès lors que les USA lui imposeront leurs sanctions CAATSA [Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act
, NdT]
en représailles à cette acquisition, et il faut s’attendre à ce que Washington envisage sérieusement cette éventualité, pour donner un coup fatal aux relations russo-indiennes, puisque cela a fonctionné pour mettre à bas les relations irano-indiennes avec les sanctions sur le pétrole.

Il existe un argument s’opposant aux sanctions contre l’Inde pour achat de S-400 : elle a besoin de ces systèmes pour se « défendre » face à la Chine et au Pakistan. Mais les combats aériens récents entre Inde et Pakistan ont tourné à l’humiliation totale pour l’Inde, qui s’est exposée à la lumière comme État voyou agressif, pas du tout comme une puissance pacifique suivant respectueusement le droit international ; cela constitue un retournement total de l’image que se donnait soigneusement ce pays jusqu’ici. Les USA, actant le fait que l’Inde n’est pas positionnée comme victime d’agressions régionales mais bel et bien l’État à l’origine des hostilités, pourraient bien cesser de considérer que les S-400 constituent un sujet de sécurité nationale pour l’État d’Asie du Sud, et ne pas les exempter de sanctions quant à cette acquisition.

Pour la Russie, le recours pakistanais

À supposer que les USA sanctionnent donc l’Inde pour cette acquisition, cette décision entrerait dans le cadre d’un jeu de pouvoir visant à « piquer » ce marché juteux à la Russie, et de remplacer les fournitures en question par des productions de son propre complexe militaro-industriel, ou de ses partenaires français et « israéliens ». La Russie, abandonnée et trahie de la sorte par son « bhai » (dérivé du slogan soviétique du « Bhai Bhai russo-indien », « les Russes et les Indiens sont des frères »), pourrait sérieusement envisager un accord avec le Pakistan, pour lui revendre les quelques 9 milliards de dollars d’équipements que le directeur-adjoint du Centre d’analyses stratégiques et technologiques (CAST), groupe de discussion influent basé à Moscou, a estimé être dans les cartons dans son ouvrage Pakistan : au delà des stéréotypes.

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Peinture sur un mur à Téhéran © Nazanin Tabatabaee Yazdi © Reuters

Il est à noter qu’en Russie, les administrations permanentes militaires, de renseignement, et diplomatiques (l’« État Profond ») connaissent une influence importante de la part du lobby indophile, mais que des lignes de faille y sont de plus en plus visibles publiquement entre cette faction et celle des pragmatiques, défendant l’« équilibrage », menés par Zamir Kabulov, l’envoyé spécial russe en Afghanistan. Ces lignes de failles n’ont fait que se creuser depuis le dernier épisode de combat aérien indo-pakistanais, mais ont vu le second remporter une victoire incontestable après la proposition de Moscou de jouer le médiateur entre les deux grandes puissances, dans le cadre de son grand « Retour en Asie du Sud ». Dans ce contexte très sensible, toute trahison de la Russie par l’Inde pour cause de sanctions CAATSA étasuniennes discréditerait définitivement les indophiles, et les ferait apparaître comme de grands naïfs, ou les exposerait à pire, puisque certains d’entre eux ont parié leur carrière sur le fait que cet événement ne se produirait jamais.

Il est plus qu’évident à ce stade que les S-400 ne maintiendraient pas l’équilibre du pouvoir entre l’Inde et ses adversaires potentiels, mais le perturberaient : les derniers événements en date ont révélé que New Delhi se comportait comme un État voyou, pas du tout comme une puissance pacifique agissant dans le respect du droit international. Mais la Russie n’annulera pas pour autant l’accord qu’elle a souscrit avec l’Inde : elle a beaucoup trop à y gagner, les finances du pays en ont besoin du fait des sanctions occidentales anti-russes déjà en place. Mais ceci étant dit, l’accord avec l’Inde s’élève à un peu plus de 5 milliards de dollars, si bien que si la Russie réussit à vendre un peu plus de la moitié des équipements militaires nécessaires à l’État pivot mondial qu’est devenu le Pakistan – tels qu’estimés par le CAST, elle aura épongé ces pertes.

Conclusions

La trahison de l’Iran par l’Inde en réponse aux sanctions latentes étasuniennes, et le pivot énergétique qu’a décidé New Delhi vers les membres du CCG, ennemis jurés de l’Iran, prête à inquiétude : l’Inde pourrait en venir prochainement à trahir la Russie pour cause de possibles sanctions CAATSA en cas d’acquisition de S-400, et se tourner vers les concurrents occidentaux de Moscou pour s’y fournir. Tout ceci était prévisible, mais les factions indophiles des « États profonds » russe et iranien se sont entêtées, de manière très naïve (dans le meilleur des cas), à croire les assurances de leurs homologues indiens et ont mal renseigné leurs dirigeants respectifs sur ces dossiers. Il est à présent devenu évident que New Delhi ne jouait pas franc jeu vis à vis de ces deux partenaires, et déguisait ses actions unipolaires sous des éléments rhétoriques multipolaires formulés publiquement.

Andrew Korybko est un analyste politique américain, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

Traduit par Vincent pour le Saker Francophone

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