Le journaliste russe qui croyait à la liberté

Par Philippe grasset – Le 25 mars 2015 – Source dedefensa.org

Radio Free Europe et Radio liberty censurent le journaliste russe qui croyait à la liberté

C’est une histoire exemplaire que celle d’Andrei Babitski, journaliste russe, libéral, anti-poutinien, face à son employeur depuis 1989, RFE/RL (Radio Free-Europe/Radio-Liberty), la puissante station de radio établie par les USA en Europe au début de la Guerre froide, pour émettre vers les pays communistes d’Europe de l’Est et l’URSS. RFE/RL s’est reconvertie à partir de 1989-1991, dans le sens voulu par la politique US selon la dynamique de la politique-Système. Babitski, lui, a suivi son penchant pour la démocratie et pour la liberté telles qu’il se les représente, et a pris au grand comptant la morale qu’on lui présentait. Il acquit une célébrité certaine par ses reportages sur la Tchétchénie, sur la Géorgie, sur les révolutions de couleur, chaque fois contre le pouvoir russe et bientôt contre Poutine. Emprisonné par les Russes puis par les Tchétchènes en 2000, il fut l’objet d’une intervention personnelle de la secrétaire d’État Madeleine Albright pour sa libération. Le destin commença à changer pour Babitski en mars 2014 avec la question de la Crimée, avec un article passé sur son blog, en russe, article anti-poutinien et extrêmement critique de la politique et de la situation officielles de la Russie comme à l’habitude, mais qui commençait tout de même par cette phrase : «Ceci n’est pas à propos de la Crimée, – sur cette question, je suis complètement d’accord avec la thèse centrale de Vladimir Poutine selon laquelle la Russie a le droit absolu de prendre la population de la péninsule sous sa protection.» Le reste suit jusqu’à la mise à pied de Babitski, en septembre 2014, parce qu’il avait mis en ligne une vidéo montrant quatre cadavres dont ceux de deux civils qui pouvaient sembler avoir été l’œuvre des milices ukrainiennes d’extrême-droite ou de l’armée ukrainienne.

«Le 2 septembre 2014, je filmai l’exhumation de quatre corps : deux civils et deux insurgés. Selon les habitants, – pas des miliciens mais des habitants de Novosvetlovka, – ces gens avaient été exécutés par des volontaires ukrainiens du bataillon Aidar. Je ne mis aucun commentaire, je fis juste le film et l’envoyai à la division de Moldavie de RFE/RL. La vidéo fut publiée en ligne. Là-dessus, les nationalistes de la division ukrainienne de RFE/RL devinrent hystériques. Il y eut un énorme scandale. Tout ça, juste à cause de la publication d’une vidéo, qui montrait simplement ce que j’avais vu de mes propres yeux, sans autre commentaire. […] La vidéo fut retirée. Le 26 septembre, je revins à Prague. Je fut convoqué par la direction et l’on me dit que mon poste avait été supprimé. RFE/RL s’était clairement et définitivement révélé comme rien de moins qu’un instrument de la propagande américaine.»

L’article donne nombre d’autre détails, de circonstances, de déclarations de Babitski, bien assez pour étoffer son dossier et le rendre exemplaire, absolument révélateur d’une pratique dont tout le monde devrait évidemment se douter, mais qui, une fois mise à jour, prend l’allure d’une profonde perversion. Que tout cela se soit exercé contre un homme de la qualité, du poids et du prestige de Babitski donne la mesure de cette perversion. Il est pour nous évident qu’il s’agit bien d’une perversion exemplaire du comportement général de la communication et de la psychologie régnant au sein du bloc BAO et du Système, et non d’un acte courant dans le cours d’une guerre de l’information. La narrative du bloc BAO, et sans aucun doute de l’américanisme, ne nous autorise en aucun cas à mettre sur le même pied cet acte de censure manifeste et, par exemple, un acte de censure équivalent du côté russe. (Cela écrit alors que nous doutons grandement qu’il se produise aujourd’hui, du côté russe justement, des actes de censure équivalents, aussi brutaux, aussi radicaux, et en un sens, aussi aveuglément stupides. Même s’il y a évidemment une ligne suivie par les médias russes et pro-russes, par définition quasiment, une pratique maintenant documentée de ces médias, – RT, Sputnik, etc., – nous dit qu’il n’y a pas cette brutalité de censure. A cet égard, les Russes sont plus fins et, en un sens, savent jouer beaucoup plus habilement entre les contraintes de leur ligne et les contradictions de leurs adversaires pour éviter cette sorte d’aveuglement stupide. En un sens, ils ont déjà donné [voir l’URSS] et se sont rétablis aujourd’hui à partir de certains principes qui leur procurent la solidité psychologique et de comportement qu’on leur voit, – bref, pour qui veut bien regarder hors délire de l’asile psychiatrique du déterminisme-narrativiste…)

… C’est-à-dire que, même si les Russes pratiquaient la même sorte de censure, ils seraient évidemment moins coupables que les gens de RFE/RL contre Babitski, selon la propre narrative de ces gens de RFE/RL. Quand on avance comme allant de soi, l’esprit plein de suprématisme et d’exclusivisme, qu’on est d’une nation exceptionnelle (les USA) ou bien d’un regroupement représentant à lui seul les valeurs universelles de liberté d’expression et tout le reste de leurs vertus (le bloc BAO), un tel acte que celui qui a été posé contre une personnalité telle que Babitski représente bien plus qu’une injustice et une faute ; il représente une perversion complète parce qu’il met totalement en cause ce que la narrative présente comme le fondement de la légitimité morale d’affirmer, de condamner et d’agir comme le fait le bloc BAO. Selon la dialectique de cette narrative, il ne serait pas scandaleux ni bouleversant que les Russes agissent comme l’a fait RFE/RL, – ce qu’ils ne font pas, – mais il est scandaleux et bouleversant que RFE/RL ait agi de cette façon. La logique de ce jugement ne peut se discuter, car la narrative est à cet égard implacable.

Plus encore, les vertueux qui prétendent diriger et inspirer le monde se conduisent finalement comme les larbins de ceux qu’ils prétendent manipuler (diriger) après les avoir convertis (inspirés) à leur vertu. Ces mots de Babitski sont important : «Là-dessus, les nationalistes de la division ukrainienne de RFE/RL devinrent hystériques. Il y eut un énorme scandale.» Il s’agit d’une situation qui témoigne d’une autre facette de la perversion dont nous parlons, qui en appelle à toutes les aspects forcément puants d’une chute décadente accélérée (celle du Système) : la manipulation des manipulateurs (le bloc BAO, RFE/RL) par les manipulés (les Ukrainiens de Kiev), car il est manifeste que ce sont les représentants et les courroies de transmission des marionnettes type Porochenko à RFE/RL qui ont obtenu la tête de Babitski, et RFE/RL a cédé en quatrième vitesse de crainte des échos du scandale. Cela rejoint ce que nous développions dans un texte du 24 mai 2014, nous appuyant notamment sur ces constats d’Immanuel Wallerstein :

«La plupart des analystes du conflit actuel tendent à croire que ce sont encore les élites qui tirent les ficelles. Chaque camp affirme que le petit peuple de l’autre camp est manipulé par les élites en place … […] Cela me semble une très mauvaise lecture de la réalité actuelle qui est une situation de chaos durable produit pas la crise structurelle du système mondial moderne. Je ne pense pas que les élites réussissent encore à manipuler la base. Je pense que la base défie les élites, fait ce qu’elle veut et essaie de manipuler les élites. C’est en effet quelque chose de nouveau. C’est un mouvement de bas en haut plutôt qu’une politique imposée à la base par la tête ... »

On suivra les péripéties du destin d’Andrei Babitski ci-dessous, dans cet article d’Anatoli Karline, publié le 21 mars 2015par UNZ.com sous le titre The More has done his duty (expression équivalente à celle-ci en français : le nègre a fait son travail par référence à travailler comme un nègre et au sens qu’on donne au mot nègre). On sera notamment attentif aux passages d’une interview de Babitski au journal tchèque Lidové Noviny, où l’intervieweur, manifestement bien-pensant du Système et adepte inconditionnel de la narrative, s’étonne jusqu’à s’emporter des étonnements et des emportements lèse-Système de Babitski, – au point où Babitski s’emporte réellement, lui, lorsque l’autre persiste à mettre en doute les sentiments pro-russes des gens de Crimée : «Me croyez-vous en tant que journaliste? Si c’est le cas, alors pensez à ceci: dans les dix dernières années, j’ai été treize fois en Crimée, j’y ai passé tous les étés, et c’est à partir de cette position que je vous dis: allez au diable avec vos doutes

Ave Babitski, et bienvenue dans le vaste camp retranché de la résistance antiSystème.

dedefensa.org


Le nègre a fait son devoir : le journaliste d’opposition Andrey Babitski découvre la liberté d’expression occidentale.

Par Anatoli Karline

Andrey Babitski était le journaliste russe démocratique par excellence. Correspondant, depuis 1989, de Radio Liberty / Radio Free Europe (RFERL) financée par le gouvernement américain, son étoile a commencé à briller au début de la deuxième guerre de Tchétchénie en 1999, quand il a accompagné au combat les combattants rebelles à Grozny. Il a adopté une ligne anti-russe radicale. Il a écrit, par exemple, ce qui suit sur un prisonnier de guerre russe exécuté sommairement:

"Il faut dire que les Tchétchènes ne coupent pas la gorge des soldats [russes] parce que ce sont des sadiques sanguinaires, mais parce que de cette manière ils peuvent rendre la guerre plus émotionnelle et plus visible à l'opinion publique, montrer qu'il y a vraiment une guerre et que la guerre est cruelle et terrifiante".

Il a été arrêté par l'armée russe lorsqu’il a voulu quitter Grozny en janvier 2000. La Secrétaire d'État américaine, Madeleine Albright, a personnellement lancé un appel pour sa libération, lors d’une visite à Moscou. Par un retour ironique des choses, il a été libéré, mais livré aux Tchétchènes, en échange de plusieurs prisonniers de guerre russes. Ses amis tchétchènes l’ont gardé prisonnier dans une cave avant de le laisser partir avec un faux passeport, le mois suivant.

Par la suite Babitski a continué d’être une épine dans les pieds des forces de sécurité russes; son plus gros coup a été une interview pour ABC News en 2005 de Chamil Bassaïev, l'homme qui avait organisé le siège du théâtre Nord-Ost en 2002, le massacre de l'école de Beslan et de nombreuses autres atrocités terroristes avant d’être assassiné en 2006. Inutile de dire que les siloviki* de Russie ne l’aimaient pas beaucoup non plus. Outre la période sombre de 2000, il a été détenu quelque temps en 2004, pour retarder son départ vers l'Ossétie du Nord où il devait faire un reportage sur la crise de Beslan.

Le reste de ses articles était de la même veine. Il a condamné l'agression russe contre la Géorgie en 2008. Il a dénoncé la propagande des médias d'État russes. Le blog La Russophobe, aujourd’hui défunt mais autrefois l'un des blogs russes les plus lus de l’Anglosphère et qui ne faisait pas mentir son nom, avait l’habitude de reprendre les articles de Babitsky en le qualifiant de journaliste héroïque. Depuis 2009, il dirigeait la rubrique Écho du Caucase de RFE/RL.

Ce qui rend la récente révélation qu'il a été congédié de RFE/RL en 2014 plutôt... intéressante.

Pourquoi a-t-il été renvoyé ? Ses ennuis avec la rédaction ont commencé à cause d’un article qu’il a publié sur son blog en langue russe en mars 2014. Juste à cause de la première phrase de l’article, en fait. Elle a depuis été supprimée, mais l'Internet n’oublie rien:

«Ceci n’est pas à propos de la Crimée, – sur cette question, je suis complètement d’accord avec la thèse centrale de Vladimir Poutine selon laquelle la Russie a le droit absolu de prendre la population de la péninsule sous sa protection. Je suis conscient que nombre de mes collègues ne partagent pas mon point de vue. Après le discours du président, me voilà devenu en quelque sorte un bon citoyen qui a reçu une approbation officielle, pendant que ceux qui sont en désaccord avec ce que fait la Russie en Ukraine sont devenus des traîtres nationaux.»

C'est tout. Le reste de l'article est son discours habituel sur la dérive autoritaire sans fin de la Russie, et sa persécution et sa disqualification des dissidents. Il revendique une liberté d'expression totale et dit qu’il est très préoccupé par le sort des 10% de personnes qui sont en désaccord avec l’intégration de la Crimée à la Russie alors que les 90% restant la soutiennent avec passion dans une atmosphère de peur, de suspicion alimentées par un discours de diabolisation.

Comme cela est rapidement devenu évident, il aurait pu s’appliquer cela à lui-même.

En effet, une semaine plus tard, Babitski était relevé de ses fonctions de rédacteur en chef d’Écho du Caucase, et suspendu sans salaire pendant un mois. La décision a été condamnée par Mario Corti, un ancien directeur de RFE/RL qui avait également eu des désaccords majeurs avec la direction américaine et avait démissionné complètement dégoûté. Même s’il a souligné qu'il n’était pas d’accord avec la position de Babitski sur la Crimée, il note que l'article était globalement très critique envers Vladimir Poutine, qu’exprimer son opinion dans un commentaire est légitime pour un journaliste et que le fait de le rétrograder est en contradiction avec la volonté de RFE/RL d’apparaître comme un parangon de la liberté d'expression.

Babitski a été réintégré en tant que journaliste après sa suspension d’un mois, mais a été discrètement renvoyé en septembre 2014, après un intermède comme correspondant de guerre dans le Donbass. Il est parti sans faire d’éclat, contrairement, par exemple, à Liz Wahl, dont la démission théâtrale de RT et sa dénonciation de la chaine en direct avait été soigneusement orchestrée par le porteur d’eau et troll professionnel néocon, James Kirchick. Peut-être que Babitski ne voulait pas mettre en danger son permis de résidence tchèque – RFE/RL est basée à Prague – jusqu'à ce que sa fille ait fini l'école. En tout cas, c’est il y a quelques jours seulement que nous avons enfin pris connaissance des détails croustillants de son départ dans l’interview qu’il a donnée au quotidien tchèque Lidové noviny.

Il commence par exposer en détail ses vues sur la Crimée, qui se résument essentiellement à une position de principe absolue sur les questions d'autodétermination et de souveraineté nationale:

Lidové Noviny : La Crimée a pris de l’importance pour vous d’une autre manière: vous avez été forcé de quitter RFE/RL après 25 ans de bons et loyaux services en raison de votre position sur l’annexion ?

Andrey Babitski: Un des posts de mon blog contenait quelques mots qui soutenaient la décision de Poutine d’intégrer la Crimée à la Russie. Le reste de l’article critiquait Poutine et la Russie. Par exemple, je condamnais le fait qu’il soit devenu acceptable en Russie de traiter de traîtres à la Patrie ceux qui n’étaient pas d’accord avec l’incorporation de la péninsule à la Russie. Il n’y avait qu’une seule phrase dans mon post sur le sujet de la Crimée elle-même et son incorporation à la Russie.

Lidové Noviny : Considérant que vous travailliez pour une station de radio financée par le gouvernement américain, n’était-il pas un peu imprudent de soutenir l’annexion de la Crimée ?

Andrey Babitski : Nous avons travaillé en Tchétchénie pendant de nombreuses années et, même alors, je pensais la même chose – s’il y a une minorité, une partie de la population, qui considère que ses droits sont en conflit avec l’intégrité territoriale de son pays d’accueil, alors il doit y avoir un divorce. Ce groupe opprimé, si ses intérêts sont lésés, a tout à fait droit à une existence indépendante, selon ses propres règles. En tant que journaliste, j’ai soutenu ce droit lorsque les Tchétchènes étaient concernés, comme aujourd’hui en Crimée et aussi au Donbass. […]

Lidové Noviny: [Vous avez été congédié] parce que votre opinion sur l’annexion de la Crimée différait de celle de votre employeur ?

Andrey Babitski : J’ai une relation spéciale avec la Crimée. Nous avons une maison là-bas. Ma femme est originaire de Crimée, et ses parents – d’anciens militaires – y vivent encore. Nous y allons chaque été. Donc, je sais que beaucoup de Criméens ont toujours considéré l’Ukraine comme un État étranger. Les Criméens ne se sont jamais senti chez eux en Ukraine. Les politiques d’ukrainisation les contrariaient. On les forçait à parler ukrainien à la place du russe. Depuis son indépendance, Kiev a mené une politique nationale erronée envers les minorités et, en premier lieu, envers la minorité russe. Pendant cette période les insultes sont devenues plus fréquentes et les gens ont trouvé cela injuste et se sont mis à redouter que ça empire.

Lidové Noviny : Que ça empire avec l’arrivée de la nouvelle équipe au pouvoir en Ukraine ?

Andrey Babitski : Les Criméens fondent leurs opinions sur l’expérience : personne ne sait jamais ce qui se passe à Kiev ni ce qui nous attend. La réaction qui a suivi était, à mon avis, tout à fait normale et même légale. Vous voyez la main de Poutine partout, mais en Crimée les gens se sont tout simplement révoltés pour défendre leurs droits. Tout comme, pour vous, les habitants de Kiev. Vous, comme le reste de mes collègues occidentaux, aimez prétendre que, à Kiev, les gens se battent véritablement pour leurs droits et leurs libertés, tandis qu’en Crimée et dans le Donbass il s’agit d’une grande conspiration de Poutine et des services secrets russes. Mais ce n’est pas vrai. La péninsule entière a été saisie d’horreur en voyant ce qui les attendait, donc la scission a été la réaction claire à la menace que représentait l’Euromaïdan pour les Criméens. La Crimée n’a-t-elle pas le même droit de se rebeller contre l’injustice et la répression que le Maidan ? […]

Lidové Noviny : [Toute minorité a peut-être droit à la souveraineté], mais sûrement pas avec l’aide de grands voisins qui utilisent non seulement la propagande mais aussi des armes réelles pour s’approprier des territoires. Un référendum libre est une chose, mais le reste n’est que de l’incitation au séparatisme.

Andrey Babitski : Attendez une seconde. Il y a plusieurs semaines, l’organisation GfK Ukraine, une société de sociologie allemande – pas russe – a publié une étude qui montre que 93% des gens en Crimée sont satisfaits de leur intégration à la Russie. 93%! Je ne considère pas la scission de la Crimée, contrairement à nombre de mes collègues occidentaux, comme la résurrection de l’URSS. Au contraire, ce n’est que la poursuite de l’effondrement de cette dernière entité. C’est le régime soviétique qui avait créé des frontières artificielles bizarres sans fondement historique et divisé ces espaces en différentes républiques et oblasts purement artificiels. …

Ce discours n’a pas été très apprécié par son interlocuteur tchèque. Babitski a beau être un libéral pro-occidental qui a lutté toute sa vie pour votre liberté et la nôtre... Comment peut-il oser mettre la loyauté envers le libéralisme au-dessus de la loyauté envers le camp pro-occidental? À mesure que l'entrevue progresse, les questions deviennent de plus en plus tendancieuses et hostiles. Au début, il essaie de répondre raisonnablement, mais finalement il abandonne.

Lidové Noviny : On a du mal à comprendre comment une personne comme vous, qui avez manqué d’être assassiné par le régime de Vladimir Poutine et été contraint à l’exil, êtes aujourd’hui devenu un partisan de Poutine ...

Andrey Babitski : Mais Poutine n’est pas la Russie! La Russie, c’est une histoire et une tradition riche. Pouchkine, c’est la Russie. De plus, il faut dire que la Russie d’aujourd’hui ressemble beaucoup plus à un pays européen que l’Ukraine. Oui, la Russie a ses nationalistes, mais ce sont des déviants. Tandis qu’en Ukraine, le nationalisme est devenu une doctrine d’État. Le nationalisme, qu’il soit ukrainien ou géorgien, conduit au nazisme hitlérien. La Russie est un pays multiculturel où le nationalisme n’a pas d’avenir.

Lidové Noviny : Y a-t-il quoi que ce soit en Russie qui mérite vos critiques ? 

Andrey Babitski : Elle a encore de nombreux aspects soviétiques. Tout d’abord, une grande difficulté à respecter la liberté de la presse et le libre accès à l’information. Le sentiment anti-occidental augmente, en plus, on croit beaucoup aux théories conspirationnistes extrémistes, il y a des restrictions aux droits civils, etc. Mais en Ukraine, la situation est pire à tous égards.

Lidové Noviny : Alors, selon vous, la Crimée a fui ces nationalistes ukrainiens pour se réfugier dans les bras chaleureux de la grande, bonne Russie traditionnelle. On croirait entendre la télévision d’État russe…

Andrey Babitski : La Crimée a échappé au drame meurtrier qui n’a pas épargné le Donbass. Il y avait 20 000 soldats ukrainiens sur la péninsule, si un fou à Kiev avait donné l’ordre de se battre, la conversation aurait été aussitôt couverte par l’artillerie lourde et la Crimée aurait été complètement détruite.

Lidové Noviny : Les Tchèques aiment toujours faire la comparaison avec les Sudètes. Croyez-vous aussi qu’à l’époque, la minorité allemande aurait dû lutter pour ses droits ?

Andrey Babitski : D’abord, il s’agissait d’une agression extérieure. Vous n’aviez pas persécuté les Allemands. Ou vouliez-vous, vous aussi, en faire des Tchèques, comme les Ukrainiens voulaient le faire avec les Russes de Crimée ? En Crimée, c’était complètement différent. Un grand conflit qui durait depuis des décennies. Les gens étaient de plus en plus désabusés. Et dès que la révolution a englouti Kiev, ils se sont mis à craindre de nouvelles restrictions sur l’usage de la langue russe et la promotion exacerbée de l’ukrainien… Entre autres. Vous voyez, il y a aussi l’expérience historique à considérer. Ma mère est née à Kiev. Dix-sept membres de notre famille ont été tués par les nationalistes ukrainiens pendant la guerre.

Lidové Noviny : Je ne suis pas le seul à douter que les droits des Russes en Crimée aient été mieux respectés sous le régime du président pro-russe Viktor Ianoukovitch.

Andrey Babitski : Me considérez-vous comme un bon journaliste? Si oui, alors voilà : au cours des dix dernières années, je suis allé treize fois en Crimée, j’y ai passé tous les été, et c’est ce qui me permet de vous dire aujourd’hui : allez au diable avec vos doutes.

Mais aussi intéressant que tout cela puisse être, ce n’est pas à cause de la phrase sur la Crimée que RFE/RL l’a licencié.
Il a été licencié par un média financé par les Etats-Unis pour avoir révélé de possibles crimes néo-nazis.

Lidové Noviny : La peur des conséquences du Maïdan a été propagée surtout par les médias russes. Certes, vous, en tant que journaliste, vous connaissez le pouvoir de l’information …

Andrey Babitski : Quand je travaillais encore à RF/ERL, j’ai demandé aux dirigeants de m’envoyer au Donbass. J’y suis allé et j’ai opéré comme je le fais habituellement dans les zones de guerre. Le 2 septembre 2014, j’ai filmé l’exhumation de quatre cadavres : deux civils et deux insurgés. Selon les habitants – pas les milices, mais les habitants ordinaires de Novosvetlovka – ces personnes avaient été exécutées par des volontaires ukrainiens du bataillon Aidar. J’ai envoyé le film, sans commentaire, à la division moldave de RF/ERL. La vidéo a été mise en ligne. Les nationalistes de la division ukrainienne de RFE/RL ont piqué une crise hystérique. Il y a eu un gros scandale. Tout cela, juste parce que j’avais fait mettre en ligne une vidéo qui montrait ce que j’avais vu de mes propres yeux, sans aucun commentaire.

Lidové Noviny : Mais parfois, le choix précis de certains faits, présentés en dehors de leur contexte, peut donner une impression complètement fausse de la réalité …

Andrey Babitski : La vidéo a été supprimée. Le 26 septembre, je suis retourné à Prague. La direction m’a convoqué et on m’a dit que mon poste avait été supprimé. RFE/RL n’est clairement et définitivement devenu rien d’autre qu’un instrument de propagande américaine.

Qui aurait pu imaginer cela?

Maintenant, ne vous méprenez pas. RFE/RL est financé par le gouvernement américain, de sorte que, en principe, le gouvernement américain peut dicter la façon dont ses ressources sont utilisées (bien qu'idéalement, si ce n’est dans les faits, il doive rendre des comptes à son électorat et respecter l’éthique journalistique). Si cela implique donner un coup de pied au derrière de journalistes dont les opinions et les reportages ne donnent pas satisfaction, alors pourquoi pas. Après tout, presque tous les médias internationaux parrainés par l'État, servent, à des degrés divers, les intérêts de leurs sponsors: Al Jazeera, BBC, CCTV, France 24, Deutschewelle et... RT.

Mais le système médiatique occidental a la chutzpah** de le nier et de prétendre se consacrer corps et âmes à la vérité, l'objectivité, la liberté d'expression, et aux jolis petits lapins roses. Peut-être que c’est justement parce qu’ils ne le font pas qu’ils le disent. RT au moins est assez honnête pour reconnaître ses tendances pro-russes. Comme son directeur Margarita Simonyan le dit, «L’'objectivité n’existe pas, il n’y a que des approximations de la vérité exprimées par autant de voix différentes que possible.» Cette honnêteté directe agace beaucoup l'eshtablishment occidental, car ils considèrent leurs arrangements sociaux et leur hégémonie mondiale comme la vérité révélée et quoi que ce soit qui laisse penser que ce qu’ils disent n’est qu’une des nombreuses vérités possibles s’apparente à de l'hérésie et déclenche une rage digne du chiliasme*** monothéiste en lutte contre les autres religions. D'où la diffamation de RT, les appels à son bannissement, l’acharnement judiciaire de l'Ofcom, le chien de garde des médias du Royaume-Uni, contre la chaine russe.

RFE/RL est, à cet égard, la quintessence du média de masse occidental. Non seulement il est censé faire preuve d'objectivité, mais il a même une citation de la Déclaration universelle des droits de l'homme comme devise (article 19:«Toute personne a droit à la liberté d'opinion et d'expression»). C’est encore plus fort que le commentaire est libre du Guardian!

Mais la réponse de RFE/RL aux questions précises concernant la manière dont a été traité Andrey Babitski et leur engagement à sa liberté d'opinion et d'expression est... un peu plus laconique.

A savoir, zéro, nada, que dalle et peau de balle.

J’ai posé la question à Brian Whitmore, un blogueur à The Power Vertical, le blog russe de RFE/RL. Pas de réponse, alors que nous avions eu des contacts à plusieurs reprises dans le passé. Ok, je suis un laquais de Poutine et RFE/RL est peut-être soucieux d'éviter l'exploitation par les médias pro-Kremlin en Russie. Pourquoi alors ne pas répondre à Ben Aris, un journaliste qui a soutenu le Maidan ?

La réponse est aussi simple qu'il est cynique.

Le nègre**** a fait son devoir, le nègre peut s’en aller. Dans le grand ordre des choses, il ne représente qu’un tout petit remake de ce qui est arrivé à Soljenitsyne quand il a rejeté le capitalisme néolibéral, ou à Gorbatchev quand il a approuvé l’intégration de la Crimée à la Russie.  Soit on les suit tout au long du chemin, soit on se retrouve sur une voie de garage.

Mais surtout ne dites rien, ou vous serez chassé de notre belle société de l’entente cordiale, parce que vous êtes partial et que vous détestez la liberté.

Anatoli Karline

Notes

* Les siloviki (silovik au singulier) sont les détenteurs de la force publique, en Russie, c’est-à-dire les responsables des ministères et des services chargés de la défense et de la protection de l’ordre public: le ministère des Affaires intérieures (MVD), le ministère de la Défense (MO), le Service fédéral de Sécurité (FSB), etc. Par extension, on désigne également ainsi les responsables de l’industrie de défense (secteur militaro-industriel).

Politiquement, les siloviki apparaissent comme la composante étatiste (favorable au contrôle de l’État sur l’économie) au sein du gouvernement russe actuel.

**Mot hébreu qui signifie : toupet, culot.

***Doctrine de ceux qui pensaient qu’après le jugement universel, les prédestinés demeureraient mille ans sur la terre et y jouiraient de toutes sortes de plaisirs.

****Le nègre (qui écrit pour un autre), l’esclave.

Traduction des parties en anglais Dominique Muselet pour le Saker Francophone

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