Ukraine: l’ambassadeur US fait le shériff dans les règlements de comptes entre oligarques


Par Dmitry Minin – Le 27 mars 2015 – Source strategic-culture

Le gouvernement ukrainien est en train de perdre son indépendance, incapable qu’il est de stopper la lutte interne entre les clans des oligarques. Par exemple, la confrontation actuelle entre le magnat des affaires ukrainien Igor Kolomoisky, gouverneur de la région de Dniepropetrovsk (une des plus importantes régions du pays), et le président Petro Porochenko n’a cessé qu’après l’intervention directe de l’ambassadeur des États-Unis pour soutenir le chef de l’État. Porochenko n’oserait pas lancer une attaque ouverte contre Kolomoisky ni, encore moins, le démettre sans que Washington ne le lui demande.

Les États-Unis sont gravement préoccupés par les affrontements entre oligarques dans le pays sous leur contrôle. L’influent New York Times croit savoir que la dispute entre Porochenko et Kolomoisky «a mis en évidence la menace potentielle que constituent les milices privées pour le fragile nouveau gouvernement». Les experts ukrainiens sont aussi préoccupés, et même davantage : ils croient que si Porochenko et Kolomoisky ne parviennent pas à aplanir leurs divergences avant Pâques (ou même la Pâque orthodoxe), alors le système actuel de pouvoir sera complètement détruit, au point d’entraîner la perte de l’État en tant que tel, la paralysie de l’économie et une féroce guerre de l’information. L’Ukraine s’effondrera si le gouvernement en place doit s’en aller.

Sergey Leshchenko, un parlementaire membre du bloc du président Porochenko, qui a étudié aux États-Unis grâce à une bourse, a admis que la nouvelle loi autorisant Naftogas, une compagnie d’État (ou qui appartient à Porochenko), à prendre le contrôle sur Ukrneft pour contrarier Kolomoisky a été approuvée sur la base d’instructions provenant directement de Washington. Les dirigeants ukrainiens ont reçu un appel téléphonique des États-Unis. On leur aurait dit, en substance : «Monsieur le Président et Monsieur le Premier ministre d’Ukraine, nous, le gouvernement des États-Unis, récoltons de l’argent payé par les contribuables américains pour vous le donner, et vous, misérable gouvernement ukrainien, ne pouvez pas mettre en œuvre les réformes nécessaires pour faire payer les oligarques. Pourquoi les contribuables américains devraient-ils vous soutenir si vous êtes impuissants et incapables de faire payer aux oligarques ce qu’ils doivent pour renflouer le budget ?» C’est ainsi que Leshchenko interprète les événements. D’ailleurs, il a prédit la fin de la carrière de gouverneur de Kolomoisky après que celui-ci a tenu des propos obscènes en parlant à un journaliste de Radio Svoboda. Svoboda existe grâce aux impôts payés par les citoyens américains. Une partie de cet argent va à l’Ukraine. Leshchenko était sûr que le gouvernement des États-Unis n’aimerait pas ça. En gros, c’est ce qui s’est passé. Sergey Leshchenko et d’autres ne pensent pas que ce genre d’intervention des États-Unis dégrade l’Ukraine d’une quelconque manière. En outre, ils se félicitent que le système soit gouverné de l’extérieur, c’est quelque chose en quoi ils placent leurs espoirs. Ils ne voient guère d’autre manière pour leur pays de sortir du bourbier où il s’est enfoncé.

L’opération des forces de sécurité ukrainiennes pour s’emparer du bâtiment d’Ukrtransnaft tenu par des groupes sous le commandement de Kolomoisky a été l’apogée de la guerre des oligarques. Les médias ont rapporté que les groupes de volontaires loyaux à Kolomoisky ont quitté la bataille pour rejoindre Dniepropetrovsk et y organiser des manifestations contre Porocchenko.

L’ambassadeur des États-Unis en Ukraine, Geoffrey Pyatt, est intervenu directement dans le conflit. Il a convoqué Kolomoisky à l’ambassade, où il lui a fait comprendre dans des termes sans équivoque qui était le patron en Ukraine. Selon Pyatt, il aurait dit à l’oligarque rebelle que les États-Unis soutenaient les décisions prises par le parlement ukrainien à l’égard de Ukrtransnaft. Kolomoisky a immédiatement accepté et assuré au boss américain qu’en tant que gouverneur de la région de Dniepropetrovsk, il soutenait pleinement l’unité et l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Pyatt avait en main un atout important – les intérêts financiers de Kolomoisky à l’Ouest. L’ambassadeur américain lui a dit carrément que le climat favorable aux investissements internationaux, y compris l’argent provenant des États-Unis, ainsi que les occasions pour les Ukrainiens eux-mêmes de faire des affaires, dépendaient du respect de la loi. Étant données les circonstances, il pensait que Kolomoisky devait vivre avec les mesures prises contre lui. Il est amusant que Pyatt ait parlé des progrès réalisés par l’Ukraine depuis l’époque de Ianoukovitch – l’époque où la loi de la jungle régnait dans le pays, comme il l’a dit. Mais la jungle, c’est ce que le pays est de train de devenir aujourd’hui, et cette jungle pourrait se transformer en prairie – des terres où de fringants cowboys se sentent chez eux.

Kolomoisky est un guerrier expérimenté. Il a dû battre en retraite, mais il ne renonce jamais. Cela signifie que la guerre entre les oligarques ne va pas cesser. Les députés marionnettes de Kolomoisky ont déclaré la guerre à Porochenko. Ceux qui font partie de l’équipe de l’ancien gouverneur de Dniepropetrovsk critiquent le président Porochenko pour son échec à tenir sa promesse de campagne électorale de vendre ses entreprises (en premier l’usine de confiserie Roshen sise à Lipetsk et la chaîne TV 5). Ils accusent le président et Valeriya Gontareva, la directrice de la Banque nationale d’Ukraine, d’avoir utilisé l’instabilité financière dans le pays à leur profit, se remplissant les poches de milliards de dollars. Ils disent que le président ne tient pas sa parole parce qu’il a promis à l’Union européenne de faire accéder l’Ukraine au Statut de Rome de la Cour pénale internationale. Cela n’a pas été fait. Ils disent qu’il ne le fait pas parce qu’il a peur de se retrouver devant la justice pour les meurtres de masse de civils dans le Donbass. Porochenko a échoué à faire aboutir la réforme des organismes de collecte des impôts et des services de répression. Selon eux, le président a fait passer un budget qui ne correspondait pas aux intérêts du peuple, puisqu’il faisait baisser les normes sociales. Il retarde la création du bureau anti-corruption ukrainien. Le président joue de son influence quand il s’agit d’affaires très médiatisées, y compris lorsqu’il refuse de déclassifier l’information relative au cas du journaliste Gongadze, permettant à ceux qui sont derrière ce crime d’échapper à leur responsabilité. Les journalistes ukrainiens nomment la querelle entre les deux clans une confrontation entre oligarques dans les bas-fonds.

Il vaut la peine de noter que tout cela importe peu, le régime ukrainien ressent un certain malaise par rapport à l’ingérence croissante des États-Unis dans les affaires intérieures du pays et à sa totale dépendance envers son commanditaire étranger. Cela fait apparaître des histoires qui semblent assez plausibles affirmant qu’il n’y avait pas que les États-Unis, mais aussi Moscou, derrière le limogeage de Kolomoisky. Les médias ont répandu l’information selon laquelle Poutine a lui-même demandé que Kolomoisky soit viré et que c’était tacitement prévu par les Accords de Minsk.

C’est devenu une sorte de schizophrénie ; ils accusent Moscou de tout ce qui ne fonctionne pas en Ukraine. On peut être d’accord avec l’idée de quelques experts ukrainiens qui soutiennent que, indépendamment du sort de Kolomoisky, le gouvernement ne peut pas vraiment remettre en cause le système existant, parce que le règne des oligarques est ce sur quoi l’État ukrainien est basé aujourd’hui. Ce système a été soutenu par les Américains pendant les événements du Maïdan. Les attaques individuelles contre des oligarques, même si elles se font sur commande de la Maison Blanche, ne peuvent vraiment rien y changer.

Dmitry Minin

Traduit par Diane, relu par jj pour le Saker Francophone

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