La Pravda américaine


Par Ron Unz − Le 29 avril 2013 − Source unz.com

Les médias dominants ont occulté les espions communistes et les escroqueries de Madoff. Qu’y a-t-il d’autre qu’ils échouent à nous signaler aujourd’hui?

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À la mi-mars 2013, le Wall Street Journal a publié une longue discussion sur les origines du système de Bretton Woods, le cadre financier international qui régit le monde occidental depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Une photo montrait les deux personnages qui négocièrent cet accord. La Grande-Bretagne était représentée par John Maynard Keynes, une figure économique incontournable de cette ère. Le représentant étasunien était Harry Dexter White, secrétaire à l’assistant au Trésor, et architecte depuis longtemps de la politique économique étasunienne, du fait que son supérieur dans la hiérarchie, le secrétaire Henry Morgenthau Jr., était un gentleman farmer sans connaissance en matière de finances. Mais White était également un agent communiste.

Cette situation était loin de constituer une première en matière de gouvernement étasunien, au cours des années 1930 et 1940. Par exemple, alors qu’un Franklin Roosevelt à l’article de la mort s’employait à négocier les contours de l’Europe d’après-guerre avec Joseph Staline au sommet de Yalta de 1945, l’un de ses conseillers les plus importants était Alger Hiss, un dirigeant du Département d’État, dont la loyauté s’exerçait surtout à l’égard du camp soviétique. Au cours des vingt dernières années, John Earl Haynes, Harvey Klehr, ainsi que d’autres universitaires, ont établi le fait que des dizaines, voire mêmes des centaines d’agents soviétiques ont essaimé les postes politiques clés, ainsi que les projets de recherche en matière nucléaire de notre gouvernement fédéral, constituant une présence pouvant approcher le niveau décrit par le sénateur Joseph McCarthy, dont les accusations infondées tendirent à saper la crédibilité de sa position.

La guerre froide s’est achevée il y a plus de deux décennies, et le communisme s’est vu relégué comme chapitre déplaisant des livres d’histoire, si bien qu’aujourd’hui on ne discute plus vraiment ces faits. Par exemple, Ezra Klein, un blogueur du Washington Post, a dénommé White « agent soviétique » dans le titre d’un de ses billets sur notre système financier d’après-guerre. Mais au cours de la période où le gouvernement étasunien se voyait lourdement influencé par des agents communistes, de telles accusations étaient largement dénoncées comme du « racolage Rouge », ou tournées en ridicule comme des théories complotistes paranoïaques d’extrême-droite par nombre de journalistes et de publications d’influence. En 1982, Susan Sontag, l’icône libérale, apprit à ses dépens que pendant des décennies, les abonnés du peu cultivé Readers Digest avaient reçu une vision plus réaliste du monde que ceux qui tiraient leurs connaissances des publications libérales des élites prisées de ses camarades intellectuels. Moi-même, ayant atteint l’âge de la majorité vers la fin de la guerre froide, j’avais toujours vaguement supposé que ces histoires d’espionnage éclatantes devaient être très exagérées. J’avais tort.

L’idée d’un gouvernement étasunien infiltré et significativement contrôlé par des agents d’une puissance étrangère a constitué le terreau d’innombrables productions hollywoodiennes et d’autant d’émissions télévisées, mais pour diverses raisons ces canaux très populaires ne furent jamais employés pour porter à l’attention du public la réalité historique en la matière. Je serais étonné qu’aujourd’hui même un étasunien sur cent connaisse le nom de « Harry Dexter White » ou de dizaines d’autres agents du même acabit.

Pour nombre d’américains éduqués, accepter le fait que le monde est souvent très différent de ce que nous présentent nos journaux et magazines établis n’est pas chose facile ; en tous cas, tel a été le cas pour moi. Pendant des décennies, j’ai lu de près chaque matin le New York Times, le Wall Street Journal, et un ou deux autres grands journaux, ainsi qu’une grande variété de magazines d’opinion hebdomadaires ou mensuels. Leurs biais en certaines matières m’étaient toujours apparus. Mais j’avais confiance en le fait qu’en les comparant les uns aux autres, en mettant en contraste ces différentes publications, et en faisant usage de bon sens, je pourrais me faire une image assez précise du tableau de la réalité. Je me trompais.

Au-delà des perceptions que nous accordent nos sens, presque tout ce que nous savons du passé, ou des informations contemporaines, nous vient de traces d’encre sur du papier, ou de pixels colorés sur un écran, et il est heureux que depuis une décennie ou deux, la croissance d’internet ait considérablement élargi le champ des informations à notre portée dans cette dernière catégorie. Même si l’écrasante majorité des affirmations non-orthodoxes livrées par ces sources sur le réseau sont incorrectes, au moins la possibilité existe-t-elle à présent d’extraire les pépites de vérité de vastes montagnes d’impostures. Sans aucun doute, les événements de la décennie écoulée m’ont forcé à réajuster totalement ma propre perception de la réalité.

Diverses personnes attentives, de tous les horizons, ont connu une crise de confiance semblable au cours de cette même période. Quelques mois à peine après le 11 septembre, Paul Krugman, éditorialiste pour le New York Times, affirma que l’effondrement financier brutal de la société Enron constituait un choc plus important pour le système étasunien que les attaques terroristes elles-mêmes, et bien que les dénonciations plurent sur lui pour avoir osé affirmer une chose aussi « peu patriote », je pense qu’il avait toutes les raisons de le faire. Bien que l’affaire « Enron » se soit depuis en grande partie évaporée de nos mémoires, cette société avait pendant des années été classée parmi les fleurons les plus admirés des États-Unis, avait brillé en couverture des magazines d’affaires de premier plan, et avait permis la montée d’étoiles comme Krugman en personne à son conseil d’administration ; Kenneth Lay, le président d’Enron, avait constitué l’un des principaux prétendants au poste de secrétaire du Trésor [Ministre des finances, NdT] sous l’administration de George W. Bush. Et là, en un battement de paupières, la société tout entière s’était révélée n’être rien de plus qu’une escroquerie comptable d’un bout à l’autre, effondrée en une banqueroute de 63 milliards de dollars, la plus grande faillite de l’histoire des USA. D’autres sociétés de taille comparable, voire supérieure, telles que WorldCom, Tyco, Adelphia et Global Crossing tombèrent bientôt pour des raisons similaires.

Krugman, parmi les arguments qu’il avançait, affirmait que face à la nature et à l’échelle sans précédents des attentats terroristes, l’ensemble de notre système de régulation financière, de comptabilité, et notre journalisme d’affaires étaient conçus précisément pour éviter le genre d’escroquerie qui avait fait tomber ces immenses sociétés. Quand un système échoue aussi lamentablement à accomplir le cœur même de ce pour quoi il est conçu, il convient de se poser la question : qu’y a-t-il d’autre d’incorrect dans ce que nous tenons pour acquis?

Quelques années plus tard, nous avons assisté à un nouveau quasi-effondrement encore plus spectaculaire de l’ensemble de notre système financier, avec des institutions gigantesques comme Fannie Mae, Freddie Mac, Bear Stearns, Lehman Brothers, Wachovia, et AIG qui firent faillite, et l’ensemble des banques majeures restantes qui ne survécurent que du fait des milliers de milliards de dollars injectés par le gouvernement, et les garanties de prêts qu’elles reçurent. Une nouvelle fois, à l’unanimité, nos médias et nos organes de régulation avaient échoué à anticiper ce désastre.

Prenons encore le cas remarquable de Bernard Madoff. Sa gigantesque arnaque à l’investissement a pu croître de manière incontrôlée pendant plus de trois décennies au nez et à la barbe de nos journalistes financiers établis, et des régulateurs de la ville de New York, atteignant les sommets astronomiques de 65 milliards de dollars « investis » dans des « actifs » pour la plupart imaginaires. Il versait dans les temps ses « dividendes », calculés à des taux défiant toute concurrence, en dépit des faillites environnantes. Aucune des transactions qu’il affirmait réaliser n’était réelle. Ses comptes n’étaient examinés que par une petite société de façade. Des concurrents outrés avaient passé des années à prévenir la SEC [l’organe de régulation financière étasunien, NdT] et les journalistes que sa prétendue stratégie d’investissement était mathématiquement impossible et qu’il avait de toute évidence mis en branle une pyramide de Ponzi. Malgré tous ces indices, les dirigeants ne firent rien, et refusèrent de mettre fin à une arnaque aussi évidente, pendant que les médias ne mentionnaient nulle part ces soupçons.

À de nombreux aspects, la non-détection de ces arnaques dans les milieux d’affaire est bien plus alarmante que l’échec à découvrir les méfaits du gouvernement. La politique constitue un sport d’équipes partisanes, et il est facile d’imaginer les Démocrates, ou les Républicains, serrer les rangs pour protéger les leurs, faisant fi des dégâts que cela cause à la société. En outre, la frontière entre réussite et échec en matière de politique publique est souvent floue, et sujette à des manipulations propagandistes. Mais les investisseurs d’une société frauduleuse perdent leur mise, et ont donc un intérêt important à détecter ces risques, et il en va de même des journalistes attachés aux milieux d’affaires. Si on ne peut pas faire confiance aux médias pour détecter et signaler les plus simples manquements en matière financière, il faut s’attendre à ce que leur fiabilité sur des sujets plus politiques soit encore plus faible.

Les circonstances environnant notre guerre en Irak prouvent ce point, car il s’agit sans doute de l’un des conflits les plus étranges des temps modernes. Les attentats de 2001 aux États-Unis furent rapidement [En quelques heures à peine, pour ne pas dire à l’avance, NdT] attribués aux islamistes radicaux d’Al-Qaeda, dont le pire ennemi au Moyen-Orient avait précisément constitué, depuis toujours, le régime baasiste de Saddam Hussein en Irak. Malgré cela, via des déclarations publiques trompeuses, des fuites montées de toute pièce dans la presse, et même des preuves truquées comme les documents « yellowcake » [Le scandale du Nigergate, NdT], l’administration Bush et ses alliés néoconservateurs firent usage des médias étasuniens dociles pour persuader nos citoyens que des armes de destruction massives inexistantes en Irak constituaient une menace nationale mortelle et devaient être éliminées par la guerre et l’invasion. De fait, pendant plusieurs années, les sondages ont montré qu’une écrasante majorité de conservateurs et de Républicains croyaient dur comme fer que Saddam était le cerveau derrière le 11 septembre, et que la guerre en Irak constituait un juste retour des choses. Imaginez le caractère étrange de l’histoire des années 1940 si les États-Unis avaient attaqué la Chine en réponse aux attaques de Pearl Harbor.

Des faits établis étaient accessibles facilement à quiconque faisait preuve d’attention, dès les années suivant 2001, mais la plupart des habitants des États-unis ne s’embêtèrent pas, et continuèrent de construire leur image du monde sur la base de ce que leur disaient les médias établis, qui ont soutenu — à la quasi-unanimité — la déclaration de guerre envers l’Irak ; les langues bien pendues qui passaient à la télévision ont modelé notre réalité. Les journalistes de premier plan, provenant de l’ensemble du spectre — libéral à conservateur — ont publié avec empressement les mensonges les plus ridicules et les maquillages de la réalité que leur transmettaient des sources « anonymes », et ont contribué à diriger le Congrès sur le sentier de la guerre.

Le résultat en fut ce que feu mon ami le lieutenant général Bill Odom désignait sous le nom de « pire désastre stratégique de l’histoire des États-Unis ». Des soldats étasuniens ont subi pertes et blessures par milliers [et les irakiens par centaines de milliers, NdSF], cependant que notre pays avançait à marche forcée vers la ruine nationale. Joseph Stiglitz, le prix Nobel d’économie, et d’autres que lui, ont estimé qu’en tenant compte des intérêts, les coûts à long terme de nos deux guerres récentes peuvent atteindre la somme astronomique de 5000 ou 6000 milliards de dollars, soit 50 000 dollars par ménage étasunien, dont le plus gros reste à payer. Et l’économiste Edward Wolff a calculé que la Grande Récession et ses retombées ont fait chuter les avoirs nets médians des ménages étasuniens à 57 000 dollars en 2010, alors que ce nombre était presque deux fois supérieur deux années auparavant. Si l’on met sur une balance ces actifs et ces dettes, nous voyons que la classe moyenne étasunienne se retrouve à osciller au bord de l’insolvabilité, par conséquence directe du coût de nos guerres à l’étranger.

Mais aucun des décideurs qui nous ont jeté dans cette débâcle n’a eu à subir de conséquence sérieuse de ses choix, et la plupart des mêmes politiciens établis et des personnalités médiatiques très bien payées responsables restent à ce jour en poste et continuent de toucher leurs subsides. Pour la plupart des américains, la réalité se résume à ce que nos organes médiatiques nous disent, et puisque ceux-ci ont largement ignoré les faits et les conséquences catastrophiques de nos guerres des dernières années, le peuple étasunien a tout simplement oublié. Les derniers sondages en date indiquent que seule la moitié des gens estiment aujourd’hui qu’aller faire la guerre en Irak fut une erreur.

L’auteur James Bovard a décrit notre société comme une « démocratie atteinte d’un déficit d’attention », et la vitesse à laquelle les événements les plus importants sont oubliés, une fois que les médias ont cessé de s’y intéresser, pourrait surprendre George Orwell.

Prenez l’histoire du Vioxx, un médicament anti-douleur pour les personnes âgées, très rentable et mis sur le marché par Merck , en substitution de l’aspirine toute bête. Après des années de ventes très profitables, un chercheur de la FDA [Food and Drug Administration, NdT] a publié une étude démontrant que ce médicament avait très fortement fait monter les risques d’attaques cérébrales mortelles, et avait sans doute déjà provoqué le décès de dizaines de milliers de personnes aux États-Unis. On retira immédiatement le Vioxx du marché, mais Merck finit par obtenir un accord devant les tribunaux à bon compte malgré les preuves directes établissant que cette société connaissait parfaitement la nature mortelle de son médicament. Nos médias nationaux, qui avaient empoché des centaines de millions de dollars de revenus publicitaires en provenance des opérations marketing du Vioxx n’assurèrent aucune couverture sérieuse et le scandale fut vite oublié. En outre, la presse n’enquêta jamais sur les fluctuations spectaculaires à la hausse et à la baisse des taux de mortalité chez les seniors étasuniens, qui étaient tout à fait corrélés avec l’introduction et le retrait du Vioxx sur le marché ; comme je l’ai montré dans un article de 2012, les chiffres laissent à penser que les nombres de décès causés par ce médicament sont plusieurs fois multiples des estimations de la FDA. Un grand nombre d’habitants des États-Unis sont morts, personne n’a été puni, et presque tout le monde a oublié cela aujourd’hui.

Prenez encore l’étrange cas de Bernard Kerik, le commissaire de police désigné par Rudolph Giuliani, maire de New York le 11 septembre 2001, et qui fut ultérieurement désigné par le président Bush pour devenir le premier directeur des renseignements nationaux, un poste nouvellement créé visant à superviser les diverses agences nationales de sécurité et de renseignements. Sa nomination par un Sénat à majorité républicaine semblait une affaire de routine, jusqu’à ce qu’elle soit mise à mal par une accusation : l’homme aurait employé une garde d’enfants sans la déclarer. Une fois que sa montée politique fut bloquée, les médias nationaux se mirent soudainement à révéler son long historique d’association avec des personnalités du crime organisé et une inculpation fut rapidement prononcée. Il est à ce jour encore en prison pour association de malfaiteurs et escroquerie. Les États-Unis sont donc passés à un cheveu de placer leur appareil de sécurité nationale tout entier sous l’autorité d’un décrocheur scolaire lié au crime organisé, et à ce jour, aucun étasunien ne semble même connaître cette réalité.

Au cours de la plus grande partie du XXème siècle, les États-Unis ont vécu une sorte de vie enchanteresse, en comparaison du moins avec les désastres endurés par presque tous les autres grands pays. Nous sommes devenus la nation la plus riche et la plus puissante du monde, en partie du fait de nos propres réussites, et en partie du fait des erreurs des autres. Le public a interprété ces décennies de puissance et de prospérité étasuniennes comme une validation de notre système de gouvernement et de fonctionnement national, et l’efficacité technologique de notre machine de propagande intérieure — notre Pravda Américaine — ont démultiplié ces effets. Par ailleurs, l’homme de la rue de notre pays est souvent un gars honnête, respectueux de la loi, qui projette le même comportement sur les autres, élites médiatiques et politiques y compris. Cela contraste avec le cynisme le plus complet que l’on peut constater dans la plupart des autres pays du monde.

La crédibilité est un actif important, que l’on peut mettre des années à accumuler, mais qui peut s’évaporer en un battement de cil ; et les événements de la décennie passée auraient dû faire voler en éclats la foi que nous avons envers notre gouvernement et nos médias. Une fois ce point compris, nous devrions commencer à accepter la possibilité qu’existent des événements importants et bien documentés, malgré le fait qu’ils ne nous ont pas été annoncés sur la page de garde de nos grands journaux. Après l’irruption de plusieurs scandales gigantesques dans nos gros titres après des années ou des décennies de silence médiatique, nous devons nous poser la question : quelles affaires énormes peuvent rester en ce moment ignorées de nos élites médiatiques? Je pense pouvoir en donner quelques possibilités.

Prenez les envois postaux d’anthrax, presque complètement oubliés, qui avaient été réalisés dans les semaines suivant le 11 septembre 2001, qui avaient terrifié nos élites de la côte Est et incité à l’adoption du Patriot Act, qui constituait une première en matière d’élimination de nombreuses libertés civiles établies de longue date. Chaque matin, durant cette période, le New York Times, ainsi que d’autres journaux de premier plan, postèrent des articles décrivant la nature mystérieuse des attentats mortels et de la perplexité absolue dans laquelle restaient plongés les enquêteurs du FBI. Mais le soir, sur internet, je lisais des articles écrits par des journalistes parfaitement respectables, tels Laura Rozen pour Salon, ou l’équipe du Hartford Courant, qui livraient de nombreux détails et indiquaient un suspect et un mobile probants.

Bien que les courriers transportant l’anthrax fussent supposément écrits par un terroriste arabe, le FBI comprit rapidement que le niveau de langue, et le style, impliquaient le contraire, et les laboratoires scientifiques semblaient établir que cette arme biologique sortait probablement du centre de recherche de Ft. Detrick, Md.. Mais juste avant l’arrivée de ces envois mortels, la police militaire de Quantico, Va., avait également reçu une lettre anonyme dénonçant le Dr. Ayaad Assaad, un ancien employé de Ft. Detrick, né en Égypte, comme possible instigateur d’une campagne nationale de bioterrorisme. Les enquêteurs établirent rapidement l’innocence du Dr. Assaad, mais la nature très détaillée des accusations formulées à son encontre révélait une connaissance de l’intérieur de son historique professionnel, et du centre de recherche de Ft. Detrick. Vu la presque simultanéité du dépôt à la poste des enveloppes d’anthrax et des fausses accusations de bioterrorisme, l’ensemble des courriers en question provenaient presque certainement de la même source, et résoudre l’affaire des fausses accusations à l’encontre du Dr. Assaad pourrait constituer la manière la plus simple de trouver le tueur à l’anthrax.

Qui aurait ainsi essayé de piéger le Dr. Assaad pour bioterrorisme? Quelques années auparavant, il avait été impliqué dans une dispute personnelle difficile avec quelques-uns de ses collègues de Ft. Detrick, teintée d’accusations de racisme, de blâmes officiels et de tout un tas de récriminations furieuses. Quand un dirigeant du FBI transmit la lettre d’accusation à un expert en étude des langues étrangères, et le laissa comparer le texte avec des écrits de 40 employés dudit laboratoire, il trouva une correspondance parfaite avec l’une de ces personnes. Depuis des années, je dis à mes amis que n’importe qui, en passant 30 minutes sur Google, peut sans doute trouver le nom et le mobile du probable tueur à l’anthrax, et pour dire la vérité, la plupart de mes amis ont réussi à le faire.

Ces éléments probants n’ont reçu presque aucun écho de la part des grands médias nationaux, et il n’existe aucune indication que la FBI ait jamais capitalisé sur ces indices, ni interrogé les suspects susnommés. Au lieu de cela, les enquêteurs ont essayé d’attribuer les attentats à l’anthrax à un certain Dr. Steven Hatfill, sur la base de preuves marginales ; il fut totalement innocenté, et reçut par la suite 5,6 millions de dollars de dédommagements pour les années de harcèlement lourd qu’il eut à subir. Ultérieurement, un harcèlement similaire envers le chercheur Bruce Ivins et sa famille amena à son suicide, après quoi le FBI déclara l’affaire close, malgré le fait que d’anciens collègues du Dr. Ivins apportèrent les preuves qu’il n’avait ni le mobile, ni les moyens, ni l’opportunité de commettre ces crimes. En 2008, j’ai publié un papier de 3000 mots dans mon propre magazine, résumant toutes ces preuves d’importance, et une fois de plus, aucun grand média n’y accorda la moindre attention.

Une affaire encore plus énorme éclata quelques années plus tard, relative aux révélations éclatantes de Sydney Schanberg, lauréat du prix Pulitzer, figurant parmi les plus célèbres des journalistes ayant couvert la guerre au Vietnam, et ancien éditeur en chef du New York Times. Après des années de recherches sur le sujet, Schanberg a publié des preuves massives démontrant que les affirmations du mouvement America’s Vietname MIA [« Missing in Action » ; il s’agit d’une association représentant les soldats disparus en opérations, NdT], qui furent tournées en ridicule en boucle par les médias dans les années 1970 et 1980, étaient en fait exactes : l’administration Nixon avait bel et bien délibérément abandonné des centaines de prisonniers de guerre au Vietnam à la fin de la guerre, et nos gouvernements successifs, au cours des décennies qui suivirent, se sont employés à couvrir ce crime honteux. Les accusations de Schanberg sont étayées par deux anciens membres républicains de la Chambre, et l’un d’entre eux a même co-écrit par ailleurs un ouvrage de 500 pages qui répertorie de manière exhaustive les preuves autour de cette affaire.

En dépit du fait que les éléments établis par Schanberg mettaient en lumière le rôle central joué par le sénateur John McCain dans la dissimulation de cette affaire, les médias nationaux ont largement ignoré les accusations détaillées, et ce tout au long de l’amère campagne présidentielle de 2008, qui avait opposé McCain et Barack Obama. L’un des journalistes vivants les plus distingués et les plus primés des États-Unis avait publié ce qui constituait sans doute « le scoop du siècle », et aucun journal étasunien ne jugea utile de s’y intéresser.

En 2010, Schanberg a republié ces éléments dans une compilation de ses divers travaux, et son travail a reçu les louanges de Joseph Galloway, l’un des meilleurs correspondants militaires des USA, ainsi que d’autres journalistes de premier ordre ; les accusations qu’il y délivre sont à présent étayées par le poids de quatre prix Pulitzer délivrés par le New York Times. À peu près à la même époque, j’ai moi-même produit une compilation de 15 000 mots sur ce scandale, organisée autour des découvertes extraordinaires faites par Schanberg, et intégrant des contributions d’autres écrivains de premier plan. Tout ceci vit le jour en plein milieu de la difficile campagne de réélection du sénateur McCain en Arizona, et une fois de plus ces éléments restèrent absolument ignorés par les médias de l’État et nationaux.

On pourrait m’objecter que les intérêts nationaux n’ont guère souffert du silence ininterrompu des médias sur les deux exemples décrits ci-avant. Les meurtres à l’anthrax sont largement tombés dans l’oubli, et les preuves suggèrent que les motivations sous-jacentes à ces meurtres relevaient probablement de griefs entre personnes. Tous les dirigeants gouvernementaux impliqués dans l’abandon des prisonniers de guerre au Vietnam sont soit morts, soit très âgés, et même ceux qui sont impliqués dans les dissimulations ultérieures, comme John McCain, connaissent le crépuscule de leur carrière politique. Mais il reste un exemple complètement actuel, et certaines personnalités coupables derrière cette autre affaire occupent toujours à ce jour les plus hautes fonctions.

Au cœur de la décennie 2000-2010, j’ai commencé à remarquer des références, sur un ou deux sites web peu connus, à une femme affirmant être une ancienne employée du FBI, et qui proférait des accusations outrancières et ridicules : selon ses dires, des hauts dirigeants du gouvernement vendaient des secrets concernant nos armes nucléaires à des espions étrangers. Je n’avais pas prêté attention à des affirmations aussi improbables, et ne m’étais jamais abaissé à lire aucun de ces articles.

Après deux années, divers sites web continuaient de faire référence à cette femme — du nom de Sibel Edmonds —, mais je continuais de les ignorer, confiant dans le fait que le silence en la matière de tous mes journaux suffisait à discréditer ses dires. Et début 2008, le London Sunday Times, l’un des premiers journaux mondiaux, publia une série de trois longs articles en première page, présentant ses accusations, qui furent rapidement republiées dans de nombreux autres pays. Daniel Ellsberg y décrivait les révélations de Sibel Edmonds comme « largement plus explosives que les Pentagon Papers », et fustigeait les médias étasuniens pour leur dédain absolu pour une affaire qui se retrouvait à présent en pages de garde des journaux dans le monde entier. Ce silence me troubla tout particulièrement.

Philip Giraldi, un ancien agent de la CIA qui écrit régulièrement pour le présent magazine, s’est proposé d’enquêter sur les accusations de Mme Edmonds. Il en conclut que ces accusations étaient hautement crédibles, et son article de 3 000 mots dans TAC s’emploie à présenter des affirmations stupéfiantes mais très détaillées.

Edmonds s’était vue recrutée par le FBI pour retranscrire les enregistrements de conversations d’une personne soupçonnée d’appartenir à un réseau d’espions œuvrant pour l’étranger, et qui était surveillée ; elle avait ainsi fait la désagréable découverte que nombre des centaines d’appels téléphoniques espionnés discutaient explicitement la vente de secrets concernant des armes nucléaires à des organisations de renseignements étrangères, dont certaines suspectées d’être en lien avec le terrorisme international, ainsi que l’insertion d’agents dans les structures étasuniennes de recherche militaire. De manière très remarquable, certains personnages impliqués dans cette affaire étaient des dirigeants en poste dans le gouvernement en place ; et les équipes de plusieurs membres influents du Congrès y trempaient également. L’un des enregistrements permet d’entendre un personnage haut placé du Département d’État établir un accord pour aller ramasser un sac bourré d’une grosse somme de pots de vins en liquide auprès d’un de ses contacts. Des détails très spécifiques, comprenant noms, dates, montants en dollars, acheteurs, et secrets militaires, étaient mis à disposition.

Depuis cette époque, on l’a soumise à l’épreuve du détecteur de mensonge quant à ses affirmations, elle a témoigné sous serment dans le cadre de poursuites en diffamation, elle a exposé ses accusations détaillées dans un article de Giraldi en première page de TAC, et plus récemment, elle a pu raconter son histoire. Chuck Grassley et Patrick Leahy, deux sénateurs membres du Comité Judiciaire, ont publiquement soutenu ses accusations, un rapport de l’inspecteur général du Département de la Justice a signalé que ses allégations étaient « crédibles » et « sérieuses », et plusieurs dirigeants du FBI ont fait part de sa fiabilité et ont confirmé en privé nombre de ses affirmations. Mais aucune de ses accusations détaillées n’a jamais été relaté dans aucun journal étasunien. Si l’on en croit Edmonds, l’un des conspirateurs effectuait des paiements réguliers à divers membres des médias, et se vantait auprès de ses camarades comploteurs que « Il nous suffit d’envoyer un fax aux gens du New York Times. Ils le publieront en mettant leur nom en bas de page. »

Par moments, des membres démocrates du Congrès prenaient de l’intérêt dans le scandale, et promettaient une enquête. Mais après avoir compris que des membres bien établis de leur propre parti trempaient également dans l’affaire, leur intérêt s’étiolait.

Ces trois affaires — les preuves de l’anthrax, les révélations sur McCain/les prisonniers de guerre, ainsi que les accusations de Sibel Edmonds — constituent le genre de scandale majeur, qui, dans un pays disposant d’une presse fonctionnant correctement, occuperaient les premières pages des journaux. Mais au lieu de cela, rares sont les habitants des États-Unis à en avoir même entendu parler. Avant qu’internet ne permette de contourner l’étouffement centralisé de l’information, ces affaires me seraient également restées totalement inconnues, malgré la quantité importante de journaux et magazines imprimés que je m’employais à lire très régulièrement.

Suis-je absolument certain de la véracité de toute ou partie de ces affaires? Certainement pas, même si je pense qu’elles sont probablement vraies, au vu du poids écrasant des preuves accumulées pour chacune d’elles. Mais en l’absence de toute volonté de notre gouvernement et de nos médias dominants pour enquêter sérieusement à ce sujet, je ne peux en dire plus.

Pour autant, tous ces éléments permettent de démontrer une autre vérité, qui est d’une importance plus considérable encore. Ces affaires dramatiques et bien documentées ont été ignorées par nos médias nationaux, au lieu de se voir publiées en grands volumes. Que ce silence ait été délibéré ou qu’il résulte d’une incompétence crasse, cela n’est pas établi, mais ce silence en soi est un fait établi.

Une raison probable à ce mur de non-intérêt sur nombre d’affaires importantes est que les désastres impliquent souvent des personnalités des deux partis ; si Démocrates et Républicains sont également coupables, ils sont tout également trop heureux de dissimuler leurs erreurs. Peut-être, selon les mots restés célèbres de Benjamin Franklin, doivent-ils constituer une cordée bien solidaire tous ensemble, plutôt que pendre chacun au bout de son petit bout de corde [En anglais, jeu de mots entre « hang together » et « hang separately », NdT].

Nous considérons toujours comme ridicule le soutien à hauteur de 98% que les dictatures affichent souvent dans les résultats des élections et des plébiscites qu’elles organisent, bien que parfois ces résultats de scrutins tenus à bulletins secrets puissent être à peu près exacts, produits par cette catégorie de contrôle écrasant par les médias qui amène les électeurs à penser qu’il n’existe aucune alternative possible au régime en place. En quoi une situation aussi a-démocratique est-elle si différente de celle en place dans notre propre pays, où deux partis bien établis se serrent les coudes sur une vaste gamme de sujets controversés et soutenus par une dominance totale des médias, et se partagent à deux 98% des voix? Une démocratie peut donner aux électeurs un choix, mais ce choix est éminemment déterminé par le niveau d’information que les citoyens reçoivent de la part des médias.

La plupart des américains ayant contribué à l’élection de Barack Obama en 2008 voulaient que leur vote constitue une répudiation totale des politiques et du personnel de l’administration jusqu’alors en place, celle de George W. Bush. Pourtant, une fois investi, le choix central d’Obama — Robert Gates à la Défense, Timothy Geither au Trésor, et Ben Bernanke à la Federal Reserve — ne comportait que des hommes déjà en poste à haute responsabilité sous l’ère Bush, et ils ont poursuivi sans faillir leurs plans de renflouement financiers et leurs guerres à l’étranger lancés par son prédécesseur : le résultat en a été le même qu’aurait donné un troisième mandat Bush.

Considérons cette fascinante perspective en la personne du récemment décédé Boris Berezovsky, qui fut l’un des oligarques russes les plus puissants, et qui tint les ficelles derrière le président Boris Eltsine à la fin des années 1990. Après avoir pillé des milliards sur les deniers publics, et élevé Vladimir Poutine à la présidence, il s’est brûlé les ailes et a été contraint à l’exil. Selon le New York Times, il avait pour projet de transformer la Russie en faux État bipartite — avec un parti démocrate et un parti néoconservateur —, qui aurait vu des batailles acharnées sur des sujets clivants et symboliques, pendant que dans les coulisses chacun de ces deux partis serait en réalité contrôlé par les mêmes élites dominantes. En divisant ainsi artificiellement de manière permanente les citoyens, et en canalisant ainsi le mécontentement perpétuel dans des voies sans issues, les vrais dirigeants de la Russie espéraient pouvoir se garder richesse et puissance à des niveaux sans égal, régnant dans l’ombre et sans prendre de risques. Au vu de l’histoire des États-Unis au cours des quelques dernières décennies en date, peut-être pouvons-nous imaginer quel modèle Berezovsky a pris pour élaborer son ingénieux dessein politique.

Références majeures dans The American Conservative :

[Erratum : dans mon texte, je faisais mention que Bernard Kerik, le dirigeant de la police de New York City désigné par le maire, Rudolph Giuliani, en poste lors des attentats du 11 septembre 2001, était un décrocheur scolaire lié au crime organisé, qui est encore en prison actuellement suite à un jugement sur des faits en lien avec ceux-ci. Ce point était exact. Mais le président George W. Bush l’avait désigné à la tête du département Homeland Security, pas comme Director of National Intelligence.]

Ron Unz

Traduit par JMarti, relu par Kira pour le Saker Francophone

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