Coup d’État en Turquie


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Par Dmitry Orlov – Le 19 juillet 2016 – Source Club Orlov

Beaucoup de mots ont déjà été dits au cours de ces derniers jours au sujet du coup d’État turc qui ne pouvait pas aboutir, mais assez étrangement certaines choses assez évidentes sont passées sous silence, donc je vais essayer de combler ces quelques lacunes. Plus précisément, beaucoup de choses qui ont été dites sont à ranger dans les gammes de faible d’esprit tout à fait absurdes. Si c’est de la propagande, elle sonne très mal, une bien faible propagande. Pourtant, il ne manque pas de gens pour répéter sans cesse ces éléments de discussion, que ce soit parce qu’ils sont payés pour ou parce qu’ils n’en savent pas plus. Ce sont ces points que je vais aborder.



Théorie idiote # 1 : Erdoǧan a organisé son propre coup afin de consolider son pouvoir.

Avant le putsch, Erdoǧan était parti en vacances, ce qui est traditionnellement le meilleur moment pour renverser un leader. Par exemple, le mandat de Gorbatchev comme président de l’URSS s’est terminé par un putsch en août 1991, alors qu’il était en vacances. Les gens qui sont occupé à mettre en scène un putsch pour consolider leur pouvoir ne partent pas en vacances ; ils sont trop occupés à comploter et à l’orchestrer.

Erdoǧan a tenté de rentrer en Turquie, pour constater qu’il ne pouvait pas atterrir à l’aéroport Atatürk d’Istanbul, puis s’est trouvé pourchassé par des F-16s hostiles. Il aurait ensuite volé vers l’Europe et demandé l’asile politique en Allemagne, ce qui lui a été refusé (bye-bye, Allemagne ! ). À un certain moment, il lui est apparu qu’une grande partie de l’armée et la quasi-totalité des personnes en Turquie étaient de son côté, et il leur a demandé de descendre dans la rue pour la défense du gouvernement légitime. Il l’a fait en utilisant une technique improvisée de communication publique qui était presque une parodie de lui-même : son visage sur un téléphone cellulaire tenu en face d’une caméra de télévision. Ce qui a suivi n’était pas une timide démonstration pacifique en faveur du statu quo, mais une caricature d’action politique, avec des civils devant des chars et prêts à se faire écraser, suivis par d’autres civils sautant sur des chars et sautant à la gorge des pilotes. Le putsch est parti en vrille.

Tout cela n’est pas très compliqué à comprendre. Il est parti en vacances ; il a essayé de fuir ; il a prié son peuple de l’aider depuis un téléphone cellulaire. Il a fini par ressembler à un leader faible et confus dans une région où les dirigeants sont soit forts soit disparaissent rapidement. Pensez-vous toujours qu’il avait planifié tout cela ? Pas moi.

Théorie idiote # 2 : Erdoǧan est totalement imprévisible et fou.

Non, le pauvre garçon vient seulement de faire beaucoup d’erreurs. Le monde moderne est très complexe et ce n’est qu’un homme politique national, pas un génie géopolitique extraordinaire. Il a essayé de travailler avec l’UE. Puis, quand le Brexit est arrivé, il a réalisé que l’UE est maintenant une union mort-vivante. Il a essayé de travailler avec l’OTAN ; puis il s’est rendu compte que l’OTAN est un pacte mortel qui essaie de provoquer une guerre suicidaire avec la Russie, dont la Turquie serait le perdant inévitable. Voici une autre théorie très simple : peut-être qu’il faisait seulement de son mieux, mais qu’il n’a pas été très bon.

Il y a beaucoup plus de preuves de cela. Erdoǧan a mal joué de toutes ses cartes :

• Il n’a pas résisté à la manière dont les États-Unis et d’autres ont soutenu ISIS et al-Qaïda en Syrie – alias Al Nusra – permettant à la Turquie de servir de conduit pour le pétrole syrien et irakien volé − qu’ISIS exporte vers Israël et ailleurs − et en permettant aux armes et aux djihadistes de circuler dans l’autre sens. Il a également permis à son propre fils de tirer profit de cette affaire louche. Enrichir votre ennemi est généralement un mauvais plan.

• Il n’a pas empêché ceux qui ont organisé la crise européenne des réfugiés (George Soros et Cie) − après plusieurs attaques terroristes horribles −  de faire  s’infiltrer  des milliers de terroristes en  Turquie, tout comme ils l’ont fait dans l’Union européenne. Il a essayé de gagner les faveurs de l’Union européenne (avec l’idée de se joindre à elle) tout en contribuant à l’affaiblir en l’inondant avec les terroristes et déstabiliser son propre pays dans le même processus a également été un mauvais plan.

• Il a aussi répondu de la mauvaise manière à l’avion russe descendu par l’OTAN sans provocation au dessus de la Syrie, qui a abouti à des sanctions russes douloureuses contre les exportations agricoles turques, les entreprises de construction et l’industrie touristique. Puis il s’est rendu compte qu’il avait fait une grave erreur, a fait une volte-face soudaine et a présenté ses excuses à la Russie. Mais entretemps, il avait gaspillé une grande partie de la bonne volonté du peuple russe durement gagnée. (La Russie et la Turquie se sont combattus lors de nombreuses guerres, et les Russes, comme les éléphants, n’oublient jamais.) Pourrir les relations avec un pays voisin, dont votre pays dépend pour sauvegarder les emplois de votre population et garder les lumières allumées, est un très mauvais plan en effet.

Tout cela a également contribué à le rendre très, très faible.

D’un autre côté, les Turcs sont un peuple fort. Leur armée, au moins la partie de celle-ci qui à fait le coup, est… une armée de l’OTAN, bonne à enlever son uniforme en public et fuir (voir photo), mais le peuple turc peut apparemment gérer la situation lui-même. Il ne voulait clairement pas finir par vivre sous une dictature militaire pro-occidentale, comme l’Égypte. Avez-vous remarqué combien il y a peu de nouvelles en provenance de l’Égypte, en dépit de toutes les terribles violations des droits de l’homme qui s’y déroulent ? C’est parce que l’Égypte est passée sous contrôle occidental depuis que les Frères musulmans [aussi manipulés par l’Occident, NdT] démocratiquement élus ont été renversés par les militaires. Cela n’a aucune importance en Occident que l’Égypte ne soit plus une démocratie, ou que les droits de l’homme y aient à peu près disparu.

Mais cela ne semble pas avoir beaucoup d’importance aux yeux des Turcs ! La seule partie qui était difficile de prédire est combien de temps il faudrait à Erdoǧan pour comprendre réellement ce qui se passait et commencer à répondre de manière adéquate aux exigences de la situation.

Théorie idiote # 3 : Erdoǧan est un nouvel Hitler

Tout d’abord, voir ci-dessus ; Erdoǧan est faible. (Hitler était-il faible ? ) Mais, en dépit d’être faible, et en dépit de faire beaucoup d’erreurs tactiques, il est un leader populaire poursuivant une stratégie globale correcte. Il vient de tourner le pays dans la direction dans laquelle le vent souffle sur une grande partie du monde de toute façon, loin de la démocratie libérale occidentale et ses  mises en scène qui ont échoué, vers les mouvements conservateurs populistes teintés d’autoritarisme renaissant à la Frères musulmans, ou Russie unie [parti politique russe, NdT], ou le Front national en France [Euh… le FN est plutôt en voie de normalisation démocratique, NdT], ou Donald Trump aux États-Unis, ou l’un de ces autres mouvements populaires qui sont prêts à être mis au pouvoir par le vote dans de nombreuses régions du monde au cours des années à venir [en Autriche ? NdT]. Ce dont la Turquie a besoin pour combattre la combinaison du soutien mutuel des extrémistes musulmans et des corporations globalistes, c’est d’un leader fort, pas d’un leader plus faible.

Deuxièmement, lorsque diverses voix à la langue fourchue à l’Ouest commencent à appeler quelqu’un Hitler, le changement de régime n’est pas loin ! Mais leur machinerie de changement de régime semble avoir cessé de fonctionner depuis un certain temps. Ils ont essayé sur Poutine ; ça a fait long feu. Ils ont essayé en Ukraine ; c’est la dernière fois que cela a bien marché. Ils essayent sur Assad depuis cinq ans ; il est toujours là. Maintenant, ils vont essayer sur le pauvre Erdoǧan barricadé derrière ses murs ? Espérons que cela ne fonctionne pas sur lui non plus. Les États-Unis et l’OTAN sont responsables d’une longue série de destruction de pays, les uns après les autres, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, l’Ukraine, la Syrie, le Yémen, mais il y a espoir que cette vague de destruction soit enfin terminée. Espérons qu’ils ne parviennent pas à transformer la Turquie en un État défaillant de plus.

Troisièmement, la raison indiquée pour traiter Erdoǧan de ces noms d’oiseaux est qu’il est antidémocratique. Ici, quelques observations sont à faire. Le manque de démocratie n’est un problème que dans la mesure où l’Occident s’en préoccupe : regardez l’Égypte. Si les gens insistent pour élire quelqu’un que l’Occident n’aime pas, oubliez la démocratie ! Vivez sous une dictature militaire jusqu’à ce que vous ayez appris votre leçon ! Alors, avez-vous remarqué à quel point le style occidental de démocratie représentative tend à mal fonctionner dans les anciennes sociétés tribales du Moyen-Orient ? Eh bien, il se trouve que la démocratie ne fonctionne pas dans ces sociétés, et que l’autoritarisme populaire est une bien meilleure façon de gouverner, à moins que ce que vous vouliez produire soit un État défaillant et une crise de réfugiés.

Erdoǧan n’est pas Hitler. Il peut ne pas sembler être le leader national le plus fabuleux de l’histoire, mais si vous regardez autour, en fait il n’a pas l’air si mal en comparaison [de l’Arabie Saoudite ?? NdT]. Regardez les États-Unis, dont le Président noir a conduit les Noirs à commencer à assassiner des policiers. Ou regardez la Grèce, qui a passé du berceau de la démocratie à son lieu de décès à l’issue d’un référendum suivi par une capitulation immédiate. Ou la France, avec son François Hollande « il faut s’habituer au terrorisme » qui paie des milliers d’euros par semaine uniquement pour garder ses boules bien rasées. Ou Brexitania, qui vire son premier ministre Fook-A-Pig seulement pour le remplacer par une copie déterrée de  Margaret Thatcher. Et puis il y a l’Ukraine, avec son président alcoolique Porky, et ses manœuvres parlementaires en dessous de la ceinture et un porte-parole qui a besoin d’un orthophoniste… Non, Erdoǧan ne semble pas si mal, en fait. Soyez heureux, Turcs, vous vous êtes trouvé un winner !

* * *

Depuis sa fondation en tant qu’État-nation moderne sur les ruines de l’Empire ottoman, la Turquie est restée à la croisée des chemins entre l’est et l’ouest. Au cours des dernières décennies, alors que le projet européen montrait certaines promesses, la Turquie s’est tournée plutôt vers l’ouest ; maintenant que le projet européen est en ruine, il est temps pour elle de faire face à l’est à nouveau. L’idée de l’intégration de la Turquie dans l’UE est déjà morte. Maintenant, ce que la Turquie a besoin de faire, c’est de sortir de ce ridicule pacte suicidaire qu’est l’OTAN et faire de nouveaux arrangements de sécurité dans un contexte eurasien plus large. John Kerry a récemment dit quelque chose à propos de virer la Turquie à coup de pompe hors de l’OTAN pour être anti-démocratique, qui ressemble beaucoup à un « Vous ne pouvez pas me virer, je démissionne ! ».

Ensuite, la Turquie doit faire face au méchant contingent diversement connu sous le nom de wahhabites, salafistes, takfiristes et djihadistes. (Si vous ne savez pas qui ils sont, vous pouvez les appeler extrémistes musulmans, mais ne les appelez pas juste des musulmans ou vous passerez pour des ignorants.) Et puis bien sûr il y a les multinationales qui sont toujours à la recherche d’occasions pour démembrer un pays par privatisation et le dépecer morceau par morceau, et qui doivent être tenues à distance jusqu’à ce que leur système financier mondial explose enfin. Extrémistes musulmans + multinationales sont une méchante combinaison, et ce ne sera pas une tâche facile. Je souhaite aux Turcs d’être à la hauteur.

Dmitry Orlov

Note du Saker Francophone

Ce qu'il est difficile de décrypter dans l'attitude de ce genre de personnages à tendances autocrates, ce sont les mélanges de genre en fonction des circonstances, violence en cas de remise en cause, copinage avec le diable sans trop d'état d'âme car lui connait les dessous de la géopolitique mondiale et n'est absolument pas dupe de la bien-pensance, projection néo-ottomane dans le cas turc qui est sans doute un désir inconscient du peuple turc, peur justifiée de guerre hybride, désir d'enrichissement des copains... Le mélange est toujours dangereux et les coups de barre intempestifs ou les changements de cap comme ces jours-ci ne sont que la résultantes de ces forces.

Si Dmitry Orlov, sans doute ravi de la tournure des évènements qui vont soulager le front sud de la Russie, peint un portrait presque sympathique d'Erdogan, il oublie aussi que sa politique a conduit à des massacres de populations en Syrie. 

Mais sinon l'article est comme toujours excellent. Le point critique relevé par Dmitry, c'est que la Turquie, pressée par les évènements, vient probablement d'opérer son pivot vers l'Asie (Ah Ah !!) et que cette purge va probablement empêcher tout retour en arrière, faute de relais occidentaux au sens de l’appareil d'État. Si c'est le cas et que la Turquie sort de l'OTAN après la sortie de l'Angleterre de l'UE, cela serait sans doute le début de la fin pour les globalistes au moment même ou leurs plans de monnaie mondiale commençaient à prendre sérieusement forme. 

Wall Street a d'ailleurs déjà commencé à mettre la pression sur Ankara.

Liens

Que se passe t-il en Turquie ?

« Il semblerait que cet abandon de l’assassinat du Président et de la couverture aérienne qui étaient vitales pour le putsch soient la conséquence d’une menace d’intervention russe immédiate contre les aéronefs turcs, à l’aide des batteries de missiles S-400 sur l’aéroport militaire syrien de Hmeimim (à proximité de Lattaquié), qui ne sont qu’à 12 secondes de l’espace aérien turc. »

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

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