US contre Iran – une guerre de pommes contre des oranges


Par le Saker – Le 7 février 2017 – Source The Saker

L’une des tâches les plus frustrantes est d’essayer de déconstruire les mythes hollywoodiens imprimés dans l’esprit des Américains sur la guerre en général et sur les forces spéciales et la technologie en particulier. Lorsque j’ai écrit la semaine dernière ma chronique sur les premiers couacs de la présidence Trump, je m’attendais bien à ce que certains des points que j’évoquais tombent dans l’oreille de sourds et c’est en effet arrivé. Ce que je me propose de faire aujourd’hui est d’essayer, une fois de plus, d’expliquer l’immense différence entre ce que j’appellerais « le mode de guerre américain », tel qu’on le voit dans les films de propagande, et la réalité de la guerre.

Commençons par la question de l’utilisation des forces opérationnelles spéciales et disons immédiatement ce qu’elles ne sont pas : les forces opérationnelles spéciales ne sont pas des SWAT [des unités d’élite, NdT] ou des forces anti-terroristes. La machine de propagande étasunienne a imprimé dans l’esprit des gens en Occident que si une force est d’« élite » et paraît « tacti-cool », c’est une sorte de force spéciale. Selon ce critère, même certains policiers anti-émeute pourraient être considérés comme des « forces spéciales ». Ce n’est, cela dit, pas un péché uniquement américain. Les Russes ont emprunté exactement la même voie ridicule et maintenant vous avez des forces « spetsnaz » partout en Russie – même l’équivalent russe du Département américain de l’application des peines dispose maintenant de forces « spetsnaz » pour traiter les émeutes dans les prisons ! De même, la fameuse unité anti-terroriste « A » (appelée à tort « Alpha » par opposition à la « Delta » étasunienne) est exactement cela : une unité anti-terroriste et pas une force militaire spéciale. Que sont donc, au sens strict du mot, les forces spéciales ? C’est une force militaire qui participe à l’effort de guerre général mais de manière autonome et pas en soutien direct aux forces de combat principales/conventionnelles. Suivant le pays et le service, les forces spéciales peuvent assurer une grande diversité de tâches allant de la fourniture de « conseillers » à ce que les Américains appellent une action directe comme l’attaque malheureuse sur la forteresse d’al-Qaïda au Yémen. Tout comme les forces aériennes, les forces spéciales ont souvent été mal utilisées, en particulier lorsqu’on ne pouvait pas compter sur les forces conventionnelles, mais cela ne signifie par que des SWAT et des forces anti-terroristes devraient être considérées comme des « forces spéciales ». Celles-ci sont toujours des forces militaires et elles opèrent en soutien à des opérations militaires.

Aparté :
Certains lecteurs américains qui ont été fâchés par mes assertions selon lesquelles les forces spéciales étasuniennes ont un bilan réel terrible ont essayé de me contrer avec un argument fallacieux logiquement : qu’en est-il des forces spéciales russes, sont-elles meilleures ? Les exemples donnés étaient Beslan, le Nord-Ost et Boudionnovsk. Il y a deux problèmes avec cet argument : premièrement, aucun de ces événements ne peut être considéré comme des « opérations spéciales » et, deuxièmement, même si les forces spéciales russes ont un bilan effroyable, cela ne signifie pas pour autant que le bilan des forces spéciales étasuniennes est bon ou, encore moins, meilleur. D’ailleurs ces trois tragédies sont totalement différentes. La crise des otages dans l’hôpital de Boudionnovsk était en effet un désastre total qui s’est produit dans le contexte d’un autre désastre total, la première guerre de Tchétchénie, et qui a eu pour résultat la mort de 130 civils sur un total d’environ 2000. C’est-à-dire que 93.5% des otages ont survécu. Si on considère que les autorités politiques civiles étaient indéniablement les pires dans l’Histoire russe et que les preneurs d’otages étaient plus de 100 terroristes tchétchènes endurcis, je pense que ce n’est pas le « désastre » que les civils aiment à penser. Ensuite, regardons Beslan. Ici, nous avons bien plus de 1000 otages et 385 victimes – bien plus qu’un « désastre », en effet. Mais souvenons-nous ce qui est arrivé ce jour-là : une bombe, apparemment l’une des plus puissantes placées dans la salle de sport, a explosé, ce qui fait que des civils locaux (des parents) ont spontanément pris d’assaut l’école. À ce stade, les forces anti-terroristes se sont simplement jointes à eux pour sauver autant de personnes que possible et beaucoup d’entre eux sont morts en protégeant les enfants de leurs propre corps. Il n’est tout simplement pas possible de faire porter le blâme pour Beslan aux forces anti-terroristes. Quant au Nord-Ost, c’est l’une des opérations de sauvetage les plus réussies de l’histoire : quelque 900 otages sont pris par environ 45 terroristes. Résultat de l’opération, tous les civils ont été libérés, tous les terroristes ont été tués et toutes les forces anti-terroristes ont survécu. Pas une seule bombe n’a explosé. Cependant, la tragédie s’est produite après l’opération, lorsque les services médicaux n’ont pas eu assez de personnel pour ranimer les otages libérés, dont certains sont même morts dans les bus en route vers les soins médicaux. En théorie, chacun de ces otages avait subi une anesthésie totale (sans avoir été intubé) et chacun d’eux avait besoin d’être réanimé par une équipe médicale. Dans leurs pires cauchemars, les forces anti-terroristes ne s’étaient jamais attendues à devoir affronter un nombre aussi immense de civils nécessitant des soins médicaux spécialisés immédiats. Les unités civiles de réponse médicale d’urgence étaient totalement submergées et n’ont même pas su quel gaz avait été utilisé. Le résultat est que 130 otages sont morts, soit environ 15% d’entre eux. Si les Russes n’avaient pas décidé d’utiliser du gaz le chiffre des victimes le plus probable aurait été bien supérieur à 500, sinon plus. Ce n’est pas ce que j’appellerais un échec de l’ensemble de l’opération, y compris le soutien civil. En termes d’opération anti-terroriste pure, c’est probablement l’opération de libération d’otages la plus réussie dans l’histoire. Permettez-moi de conclure cet aparté avec une question simple : quelle était la dernière fois qu’une force anti-terroriste en Occident a dû faire face à une situation impliquant plus de 1000 otages pris par un grand nombre de terroristes impitoyables et entraînés militairement ?

Si l’on est absolument déterminé à évaluer le bilan russe des opérations spéciales, je signalerais la capture de l’aéroport international de Ruzyne à Prague en 1968, l’assaut sur le palais Tajberg en Afghanistan en 1979 et bien sûr, l’opération russe pour s’emparer de la Crimée en 2014. Mais, de nouveau, il n’y a pas de nécessité logique à prouver que les Russes peuvent le faire bien/mieux pour affirmer que les Américains ne le peuvent pas.

Passons maintenant à la question d’une éventuelle guerre entre l’Iran et les États-Unis.

La chose la plus stupide à faire pour évaluer les résultats possibles d’une attaque des États-Unis sur l’Iran serait de comparer toutes les technologies disponibles des deux pays et d’en tirer une conclusion quelconque. Comme exemple de ce genre d’absurdité, consultez cet article typique. En général, l’obsession de la technologie est une pathologie américaine courante, qui est un résultat direct des guerres menées outre-mer contre des ennemis largement sous-armés. J’appelle cela la vision de l’ingénieur sur la guerre, par opposition à celle du soldat. Cela ne veut pas dire que la technologie ne compte pas, elle compte, mais les tactiques, les opérations et la stratégie importent beaucoup plus. Par exemple, s’il est vrai qu’un Abrams M1A2 moderne est largement supérieur à un vieux T-55 soviétique, il y a des circonstances (hautes montagnes, forêts) où le T-55, correctement engagé, pourrait être un bien meilleur char blindé. De même, les canons antichars de la Deuxième Guerre mondiale, censément dépassés, peuvent être utilisés avec des effets dévastateurs sur des APC modernes, exactement comme des canons de défense aérienne dépassés peuvent être transformés en véhicules de soutien à un tir d’assaut absolument terrifiants.

Dans le cas de l’attaque des États-Unis contre l’Iran, seul un ignare total supposerait que sitôt que les Iraniens détectent l’attaque américaine, ils précipiteraient leur aviation très démodée pour essayer d’atteindre une supériorité aérienne ou espéreraient stopper l’attaque américaine en utilisant leurs défenses aériennes. Permettez-moi de rappeler à tous ici que le Hezbollah n’a fait exactement aucun usage de ses défenses aériennes (seulement des MANPADS, quand même) pendant l’attaque d’Israël contre le Liban en 2006 et que cela ne l’a pas empêché d’infliger à l’armée israélienne la défaite la plus cuisante de son histoire. Pourquoi ?

Parce qu’en général la manière américaine de faire la guerre ne marche pas vraiment. Qu’est-ce que je veux dire en parlant de « manière américaine de faire la guerre » ? Utiliser des frappes aériennes et des attaques de missiles pour endommager les capacités de l’ennemi à un degré tel que cela le force à se rendre. Cela a été tenté contre l’armée serbe au Kosovo et a débouché sur un échec absolu : les forces serbes ont survécu, totalement indemnes, à 78 jours de bombardement massif de l’OTAN (quelques MBT et APC ont été perdus, mais c’est à peu près tout). Lorsque cet échec est devenu visible aux commandants de l’OTAN, ils ont fait ce que l’armée américaine fait toujours et ils se sont tournés contre la population civile serbe en représailles (comme les Israéliens au Liban, bien sûr), tout en offrant un marché à Milosevic : vous vous rendez et nous vous laissons au pouvoir. Il a accepté et a ordonné à l’armée serbe de quitter le Kosovo. Ce fut un succès politique spectaculaire pour l’OTAN, mais en terme strictement militaire, ce fut un désastre (bien caché à l’opinion publique occidentale, grâce à la meilleure machine de propagande de l’Histoire).

Dans un cas, une seule fois, cette manière américaine de faire la guerre a fonctionné comme prévu : lors de la première guerre du Golfe. Et il y a une bonne raison à cela.

Pendant la Guerre froide, les planificateurs de l’armée étasunienne et les stratèges avaient développé un grand nombre de concepts pour se préparer à une guerre en Europe contre l’Union soviétique. Ces concepts comprenaient la doctrine aéroterrestre ou celle de la Follow-on-Forces Attack (FOFA) que je ne traiterai pas en détail ici, mais qui tous mettaient un fort accent sur des systèmes de reconnaissance à longue portée et le recours à l’aviation pour vaincre une supériorité soviétique conventionnelle supposée, notamment en blindés. Je pense que ce sont des doctrines fondamentalement solides qui auraient pu être appliquées efficacement sur le théâtre européen. Au moment où