Déconstruire les clichés populaires sur la guerre moderne


Saker US
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Par le Saker US – Le 19 mai 2016 – Source thesaker.is

À quoi ressemblerait une guerre entre la Russie et les Etats-Unis ?

Ce doit être la question qu’on me pose le plus souvent. C’est aussi la question à propos de laquelle j’entends les réponses les plus bizarres et les plus mal informées. J’ai abordé cette question par le passé dans de nombreux articles 1.

Il serait vain pour moi de tout répéter ici, donc je vais tenter d’approcher la question sous un angle quelque peu différent, mais je recommande fortement que ceux qui s’y intéressent, prennent le temps de lire ces articles [en anglais, NdT] qui, bien qu’ils aient été pour la plupart écrits en 2014 et 2015, sont encore valables pour l’essentiel, en particulier dans la méthode utilisée pour aborder cette question. Tout ce que je propose aujourd’hui, est de déconstruire quelques clichés populaires sur la guerre moderne en général. Mon espoir est que, par ce travail, vous puissiez vous emparer de quelques instruments indispensables pour vous frayer un chemin dans les absurdités que les médias commerciaux aiment à nous présenter comme des analyses.

Cliché No 1: l’armée US a un immense avantage conventionnel sur la Russie

Tout dépend de ce que vous entendez par avantage. Les forces armées étasuniennes sont beaucoup plus importantes que les russes, c’est vrai. Mais, contrairement aux forces russes, elles sont réparties sur toute la planète. Dans la guerre, ce qui compte, ce n’est pas la taille de votre armée, mais quelle part de celle-ci est effectivement disponible pour combattre sur le théâtre des opérations militaires (TOM, zone de conflit). Par exemple, si sur un TOM donné, vous n’avez que deux aérodromes capables chacun de soutenir des opérations aériennes pour, disons, 100 avions, cela ne vous servira à rien d’avoir 1000 avions disponibles. Vous devez avoir entendu la phrase «les civils se concentrent sur la puissance de feu, les soldats sur la logistique». C’est vrai. Les armées modernes sont gourmandes en soutien logistique, ce qui signifie que pour un tank, un avion ou une pièce d’artillerie, vous avez besoin d’une ligne d’approvisionnement immense et complexe, pour permettre au char, à l’avion ou à la pièce d’artillerie d’opérer de manière normale. Pour le dire simplement, si votre char manque d’essence ou de pièces de rechange, il s’arrête. Donc cela n’a aucun sens de dire, par exemple, que les États-Unis ont 13 000 avions et la Russie seulement 3 000. Ce pourrait bien être vrai, mais c’est aussi non pertinent. Ce qui importe, est seulement combien d’avions les États-Unis et l’Otan peuvent engager au moment du lancement des opérations de combat et ce que serait leur mission. Les Israéliens ont une longue histoire de destruction des forces aériennes arabes au sol plutôt que dans les airs, dans des attaques surprises qui sont la meilleure façon de dénier l’avantage numérique d’un adversaire. La réalité est que les États-Unis auraient besoin de nombreux mois pour rassembler en Europe occidentale une force qui aurait même un espoir marginal de l’emporter sur l’armée russe. Une autre réalité est que rien ne pourrait forcer les Russes à rester assis à observer, alors qu’une telle force est en train d’être rassemblée (la plus grande erreur commise par Saddam Hussein).[ 2. Lorsqu’il s’agissait de faire la guerre à l’Iran, il y a encore quelques années, les experts estimaient à 18 mois le temps nécessaire à l’armée US pour se mettre en ordre de combat, NdT]

Cliché No 2: un attaquant a besoin d’un avantage de 3 contre 1 ou même de 4 contre 1 sur le défenseur

Bon, c’est un peu vrai, en particulier au niveau tactique. C’est souvent utilisé comme une règle générale empirique, qu’être en position de défense vous donne un avantage de 3 contre 1, ce qui signifie que si vous avez un bataillon en défense vous pourriez avoir à peu près trois bataillons en attaque pour pouvoir espérer une victoire. Mais en regardant les choses à un niveau opérationnel ou, même plus, stratégique, cette règle est totalement fausse. Pourquoi ? Parce que le camp défensif a un immense désavantage : c’est toujours l’attaquant qui peut décider de quand attaquer, où et comment. Pour ceux qui sont intéressés à ce sujet, je vous recommande vivement le livre Surprise Attack: Lessons for Defense Planning de Richard Betts, qui, bien que relativement ancien (1982) et très centré sur la Guerre froide, propose une discussion très intéressante et approfondie sur les avantages et les risques d’une attaque surprise. C’est un sujet passionnant que je ne peux pas discuter en détail ici, mais permettez-moi seulement de dire qu’une attaque surprise menée avec succès, nie presque totalement l’avantage des rapports de force théoriques pour le défenseur.  Je vous donne un simple exemple : imaginez une ligne de front de 50 km, sur laquelle chaque tronçon de 5 kilomètres est défendu des deux côtés par une division. Donc chaque camp a 10 divisions, chacune responsable de la défense de 5 km de front, d’accord ? Selon la règle des 3 contre 1, le camp A a besoin de 30 divisions pour vaincre les 10 divisions en défense, c’est juste ? Faux ! Ce que le camp A peut faire, est de concentrer 5 de ses divisions sur un front large de 10 km et de mettre les cinq autres à la défense. Sur ce front de 10 km côté attaque, il a maintenant 5 divisions attaquantes contre 2 en défense tandis que sur le reste du front, le côté A a 5 divisions en défense contre 8 divisions attaquantes (potentielles). Notez que maintenant le côté B n’a pas un avantage de 3 contre 1 pour vaincre les défenses du côté A (la proportion actuelle est maintenant de 8 contre 5). En réalité, ce que fera B est de lancer davantage de divisions pour défendre l’étroit secteur de 10 km mais cela, à son tour, signifie que B a maintenant moins de divisions pour défendre le front entier. À partir de là, vous pouvez faire plusieurs hypothèses : le côté B peut contre-attaquer au lieu de défendre, il peut défendre en profondeur (à divers échelons, 2 ou même 3), le côté A pourrait aussi commencer par faire semblant d’attaquer sur un secteur du front pour ensuite attaquer ailleurs, ou le côté A peut envoyer, disons, un bataillon renforcé pour se déplacer très rapidement et créer le chaos profondément dans la défense de B. Ce que je veux dire ici, est simplement que cette règle des 3 contre 1 est purement tactique et que dans la guerre réelle, les rapports de force (normes) exigent des calculs plus développés, en y incluant les conséquences d’une attaque surprise.

Cliché No 3 : la haute technologie l’emporte

C’est une affirmation extraordinairement fausse, et pourtant ce mythe est érigé en dogme parmi les civils, en particulier aux États-Unis. Dans le monde réel, les systèmes d’armes sophistiqués, aussi précieux soient-ils, présentent aussi une longue liste de problèmes, le premier étant tout simplement leur coût.

Lorsque j’étudiais la stratégie militaire à la fin des années 1990, l’un de nos enseignants (de l’US Air Force) nous a présenté un graphique montrant le coût croissant d’un unique avion de combat américain des années 1950 aux années 1990. Il a ensuite projeté cette tendance dans le futur et a conclu, en plaisantant, que vers 2020 (si je me rappelle bien) les États-Unis n’auraient d’argent que pour un seul et très, très cher avion de combat. C’était une plaisanterie, bien sûr, mais elle contenait une leçon très sérieuse : les coûts collatéraux peuvent entraîner des systèmes d’armes excessivement chers, qui ne peuvent être produits qu’en tout petit nombre et qu’il est très risqué d’engager.

La technologie est aussi habituellement fragile et exige un réseau d’assistance, de maintenance et de réparation très complexe. Cela n’a aucun sens d’avoir le meilleur char de la planète, s’il passe la plus grande partie de son temps dans des réparation importantes.

En outre, l’un des problèmes des engins à la technologie sophistiquée, est que leur complexité permet de les attaquer de nombreuses manières différentes. Prenez par exemple un drone armé. Il peut être détruit par :

  1. un tir qui l’élimine du ciel (défense active)
  2. l’aveuglement ou une autre mise hors service de ses capteurs (défense active)
  3. le brouillage de ses communications avec l’opérateur (défense active)
  4. le brouillage ou la paralysie de son système de navigation (défense active)
  5. le camouflage/le leurre (défense passive)
  6. la présentation de fausses cibles (défense passive)
  7. la protection des cibles par exemple en les enterrant (défense passive)
  8. la mobilité constante et/ou décentralisée et/ou redondante (défense passive)

Il y a encore beaucoup de mesures possibles, tout dépend de la menace effective. L’essentiel ici est, de nouveau, le coût et l’aspect pratique : combien cela coûte-t-il pour développer, construire et déployer un système d’armement avancé, par opposition au coût d’une contre-mesure (ou de plusieurs).

Enfin, l’Histoire a montré à de multiples reprises que la volonté est beaucoup plus importante que la technologie. Voyez seulement la défaite absolument humiliante et totale, infligée par le Hezbollah en 2006 aux Forces de défense israéliennes dotées de haute technologie pour plusieurs milliards de dollars.  Les Israéliens ont utilisé toute leur force aérienne, une bonne partie de leur marine, leur très importante artillerie, leurs tout nouveaux chars et ils ont été vaincus, affreusement battus par probablement moins de 2 000 combattants du Hezbollah, et encore ce n’étaient pas les meilleurs (le Hezbollah avait gardé les meilleurs au nord de la rivière Litani). De même, la campagne aérienne de l’Otan contre l’armée serbe au Kosovo passera dans l’Histoire comme l’une des pires défaites d’une immense alliance militaire soutenue par des armes high-tech infligée par un petit pays doté de systèmes d’armement clairement démodés.

Dans ces deux guerres, ce qui a vraiment sauvé les Anglosionistes, est une machine de propagande de classe mondiale, qui a réussi à dissimuler l’ampleur de la défaite des forces anglosionistes. Mais l’information est là, et vous pouvez aller voir vous-mêmes.

Cliché No 4 : les grands budgets militaires l’emportent

C’est aussi un mythe tout particulièrement chéri aux États-Unis. Combien de fois avez-vous entendu quelque chose comme «le milliard de dollars du B-2» ou «le porte-avion de classe Nimmitz à 6 milliards de dollars» ? La présupposition ici, est que si le B-2 ou le Nimitz coûtent autant d’argent, ils doivent vraiment être formidables. Mais le sont-ils ?

Prenez le F-22A Raptor à plus de trois cents millions de dollars, puis allez voir l’article de Wikipédia [en anglais, NdT] sur ce F-22A et lisez le chapitre Deployements. Qu’est-ce que nous lisons ? Le bombardier intercepte quelques T-95 russes (date d’introduction : 1956), un F-4 Phantom iranien (date d’introduction : 1960) et enfin quelques bombardements en Syrie et un assortiment hétéroclite d’engagements à l’étranger pour des raisons de relations publiques. Et voilà ! Sur le papier, le F-22A est un avion impressionnant et, il l’est vraiment à bien des égards, mais la réalité de la vraie vie est que le F-22A n’a été utilisé que pour des missions qu’un F-16, F-15 ou F-18 aurait pu accomplir à un coût moindre et où il aurait même fait mieux (le F-22A est un bombardier médiocre, ne serait-ce que parce qu’il n’a jamais été conçu pour en être un).

J’entends déjà le contre-argument : le F-22A a été conçu pour une guerre contre l’URSS et si cette guerre avait eu lieu, il aurait été tout à fait à la hauteur. Ouais, peut-être, excepté que moins de 200 ont été construits. Excepté qu’afin de maintenir une faible signature radar, le F-22 a une minuscule soute à armement. Excepté que les Soviétiques ont déployé des systèmes de recherche et de poursuite à infra-rouge sur tous leurs MiG-29 (un avion de combat vraiment pas high-tech) et leurs SU-27.  Excepté que les Soviétiques avaient déjà commencé à développer des radars anti-furtifs et qu’actuellement le F-22A est fondamentalement inutile contre les radars russes modernes. Cela n’a rien à voir avec la technologie, le F-22A est une réalisation superbe et un avion de combat très impressionnant par sa supériorité aérienne. Mais il n’aurait pas fait de différence significative dans une vraie guerre entre les États-Unis et l’Union soviétique.

Cliché No 5 : les grandes alliances militaires aident à gagner les guerres

Encore un mythe sur les guerres chéri par les Occidentaux : les alliances gagnent les guerres. L’exemple typique est, évidemment, la Seconde Guerre mondiale : en théorie, l’Allemagne, l’Italie et le Japon constituaient les forces de l’Axe, tandis que 24 pays (y compris la Mongolie et le Mexique) formaient les Alliés. Comme nous le savons tous, les Alliés ont vaincu l’Axe. C’est une absurdité totale. La réalité est très différente. Les forces d’Hitler incluaient environ 2 millions d’Européens de 15 pays différents, qui ont ajouté aux forces allemandes 59 divisions, 23 brigades, un grand nombre de divers régiments, bataillons et légions (source : ici, ici et ici).  En outre, l’Armée rouge a provoqué 80% de toutes les pertes allemandes (en hommes et en équipement) pendant la guerre. Tous les autres, y compris les États-Unis et le Royaume-Uni, ont partagé les maigres 20 %  restants et ont rejoint la guerre lorsque Hitler était déjà clairement vaincu. Certains mentionneront les divers mouvements de résistance qui se sont dressés contre les nazis, souvent héroïquement. Je ne nie pas leur valeur et leur contribution, mais il est important de réaliser qu’aucun mouvement de résistance en Europe n’a jamais vaincu une seule division allemande de la Wehrmacht ou des SS (10 000 à 20 000 hommes). En comparaison, rien qu’à Stalingrad, les Allemands ont perdu 400 000 soldats, les Roumains 200 000, les Italiens 130 000 et les Hongrois 120 000, pour des pertes totales de 850 000 hommes. Dans la bataille de Koursk, les Soviétiques ont vaincu 50 divisions allemandes, soit environ 900 000 soldats.

Alors que les mouvements de résistance étaient généralement engagés dans des opérations de sabotage, de diversion ou d’attaque de cibles de grande valeur, ils n’ont jamais été conçus pour attaquer des formations militaires régulières, pas même une compagnie (à peu près 120 hommes). Les forces allemandes en URSS étaient des structures de plusieurs groupes d’armées (Heeresgruppe), chacun contenant 4 à 5 armées (chacune avec environ 150 000 soldats). Ce que j’essaie d’illustrer avec ces chiffres, est que l’ampleur des opérations de combat sur le front de l’Est était non seulement différente de ce qu’un mouvement de résistance pouvait affronter, mais aussi différente de tout autre théâtre d’opération militaire pendant la Seconde Guerre mondiale, du moins pour la guerre au sol – la bataille navale dans le Pacifique a aussi été menée à une très grande échelle.

Le bilan historique est qu’une force armée unie sous un seul commandement, réussit beaucoup mieux que de grandes alliances. Ou, pour le dire autrement, lorsque de grandes alliances se forment, c’est habituellement le grand balèze qui compte vraiment et tous les autres sont plus ou moins secondaires (bien sûr, le combattant individuel