Toute honte bue, la Grande-Bretagne vient de se soumettre à son grand frère étasunien en interdisant Huawei


Par Andrew Korybko — Le 21 juillet 2020 — Source oneworld.press

andrew-korybkoAu lieu de faire preuve du respect que doit à lui-même tout pays indépendant, chose qu’il a pourtant été des siècles durant, le Royaume-Uni s’est de lui-même soumis à la volonté étasunienne et s’est fait son mandataire dans la nouvelle guerre froide, et ce en échange de… rien du tout.

Il ne fait aucun doute que les tables de l’histoire ont bien tourné au cours des deux derniers siècles : on en arrive au point où la Grande-Bretagne, ancienne puissance colonisatrice de ce qui devint les États-Unis, et jadis unique superpuissance indiscutable du monde, a courbé l’échine la semaine dernière devant son « grand frère » étasunien, après que Washington a menacé de sanctionner Londres si celle-ci optait pour Huawei pour répondre au marché de l’infrastructure 5G. Cette prostration indécente face aux États-Unis montre à quel point le Royaume-Uni est tombé au cours des deux dernières années. Au lieu de se faire plus indépendant dans la dynamique du Brexit, il n’a fait que déplacer sa dépendance envers Bruxelles vers Washington.

Comme le démontre l’interdiction de Huawei, décidée par suite de la menace d’un régime de sanctions étasuniennes unilatérales, les rôles historiques sont à présent inversés, et les États-Unis sont désormais le « grand frère » du Royaume-Uni. Les partisans du Brexit avaient maintenu de très fortes espérances quant à l’idée que leur pays pourrait enfin retrouver le contrôle total de ses politiques intérieure et étrangère. C’était tout du moins la promesse qui avait inspiré des millions de Britanniques à aller voter pour que leur pays quitte l’Union européenne, événement sans précédent. Mais la réalité s’avère tout à fait différente du rêve qui fut vendu aux foules.

Il n’était pas prévu que les choses se déroulent ainsi, et cela n’était en rien inévitable. Le Royaume-Uni disposait d’une opportunité historique de tailler sa propre niche dans un monde de plus en plus multipolaire en jouant l’équilibre entre les États-Unis, l’UE et la Chine. Au lieu de cela, ses dirigeants ont décidé de s’en remettre aux États-Unis quant à la définition de leurs politiques intérieures et étrangères, l’acquisition de la technologie 5G relevant d’un développement intérieur réalisé au travers d’un accord important souscrit avec l’étranger. Il n’est en revanche pas du tout évident de comprendre les raisons pour lesquelles le Royaume-Uni a décidé de sacrifier ses intérêts nationaux au profit de ceux des États-Unis.

Certains observateurs pourraient être enclins à attribuer cette décision à la relation de proximité qu’entretient le premier ministre Boris Johnson avec Trump, et cela a sans doute joué dans une certaine mesure. Mais il n’a certainement pas pris cette décision tout seul ; certes, c’est lui qui en est ultimement responsable, en tant que dirigeant du pays, mais il est probable que la décision ait été prise après consultation de divers membres de son administration. Le simple fait qu’il ait été publiquement annoncé que les menaces de sanctions étasuniennes ont joué un rôle dans cette décision laisse fortement à penser que c’est un pari économique à courte vue qui a décidé de tout ceci.

Développons : le Royaume-Uni caressait depuis un moment (depuis le Brexit) l’idée de parvenir à un accord de libre échange avec les États-Unis, mais une telle chose n’aurait pas été possible si Washington avait décidé de sanctions contre Londres du fait de l’adoption par celle-ci de la technologie 5G de Huawei. La Chine est, comme les États-Unis, l’un des principaux partenaires en matière d’investissements et de commerce pour le Royaume-Uni, mais subissant des pressions du fait des États-Unis visant à la faire choisir entre les deux, la nation insulaire a décidé de prendre un risque colossal en misant tout sur les États-Unis. Plusieurs raisons font que cette décision est désastreuse.

Tout d’abord, le Royaume-Uni ne dispose d’aucune garantie quant au fait qu’il obtiendra jamais l’accord de libre-échange auquel il aspire avec les États-Unis, sans compter que ceux-ci vont sans doute maintenir leur clé de bras sur leur partenaire pendant toute la durée de ces négociations afin d’en tirer le maximum de concessions. À présent que Londres a bel et bien franchi le Rubicon en s’embarquant en marche dans le train anti-Huawei piloté par Washington, les États-Unis pourraient avoir l’impression qu’ils peuvent se permettre bien des choses, le Royaume-Uni ayant d’ores-et-déjà montré qu’il n’a pas les épaules pour résister aux menaces de sanctions de son « grand frère ».

Chose significative, le Royaume-Uni a annoncé corrélativement que le porte-avion HMS Queen Elizabeth va se voir déployé en extrême-orient, où il prendra part à des exercices maritimes étasuniens dans la région, qui pourraient aller jusqu’à pénétrer illégalement dans la zone chinoise de la Mer de Chine du Sud. Si l’on rattache ceci avec les critiques émises par le Royaume-Uni quant à la nouvelle loi de sécurité nationale chinoise à Hong Kong, on peut penser que ces trois développements — les deux cités au présent paragraphe, et celui concernant Huawei — vont dans le sens d’une prise de parti décisive de la part du pays du côté des États-Unis, dans le jeu perçu par ces derniers comme à somme nulle dans leur rivalité contre la Chine.

Il faut croire que la Grande-Bretagne n’a pas très bien réfléchi quant à l’ensemble de ces décisions, faute de quoi elle craindrait les retours de flamme inévitables qui vont découler de ces actions irresponsables, mais la fausse confiance qu’elle a affiché en annonçant celles-ci laisse à penser que le pays n’a vraiment pas très bien compris la situation internationale, ni le changement de dynamique de l’ordre multipolaire du monde contemporain. Au lieu de se respecter comme pays indépendant qu’il a été durant la plus grande part de son histoire, le Royaume-Uni s’est de lui-même soumis à la volonté étasunienne, et s’est lui-même positionné comme mandataire des États-Unis dans la nouvelle guerre froide, sans rien obtenir en échange.

Andrew Korybko est un analyste politique américain, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

Traduit par José Martí, relu par Wayan pour le Saker Francophone

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