Syrie : Erdogan perd la bataille, mais la guerre est loin d’être terminée


Par The Saker − Le 5 mars 2020 − Source Unz Review  via thesaker.is

2015-09-15_13h17_31-150x112Après six heures de négociations exténuantes – y compris des négociations directes entre Poutine et Erdogan durant près de trois heures – les parties sont finalement convenues de ce qui suit :

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Nouvelle carte d’Idlib avec le corridor de sécurité

  1. Un cessez-le-feu commencera à minuit.
  2. La Russie et la Turquie patrouilleront conjointement l’autoroute M4 – la M5 appartient désormais à Damas. Une zone tampon de 6 km sera créée et appliquée de chaque côté de la M4 d’ici le 15 mars – voir carte ci-dessus.
  3. Les deux parties ont réaffirmé leur attachement à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de la Syrie.
  4. Les deux parties ont réaffirmé leur engagement à créer les conditions d’un retour des réfugiés.
  5. Les deux parties ont réaffirmé que ce conflit n’a pas de solution militaire.

De plus, beaucoup de choses n’ont pas été dites mais ont été comprises par tous :

  1. Les gains militaires récents de l’armée syrienne ne seront pas contestés d’une manière ou d’une autre. La nouvelle ligne de front est désormais officielle.
  2. La Russie et la Syrie continueront de combattre toutes les organisations que le Conseil de sécurité des Nations Unies a déclarées «terroristes» – al-Nosra, al-Qaïda et toutes leurs franchises, indépendamment de tout «nouveau masque».
  3. Moscou reste toujours aussi attachée à la protection du gouvernement syrien légitime.

De ce qui précède, nous pouvons également déduire ce qui suit :

  1. La Blitzkrieg d’Erdogan a échoué. Initialement, les drones turcs ont infligé des dégâts importants aux forces syriennes, mais ces dernières se sont adaptées très rapidement, ce qui a abouti à ce que les Russes appellent en plaisantant «dronopad», qui peut être grossièrement traduit par «pluie de drones».
  2. Les Turcs ont été clairement choqués par la décision russe de bombarder un bataillon turc. Ce qui s’est apparemment produit est ceci : deux Su-22 syriens – anciens avions soviétiques – ont bombardé le convoi pour le forcer à s’arrêter, puis une paire de Su-34 russes – le plus moderne supersonique russe multi-rôle, tous temps, bombardier à moyen rayon d’action – a largué une lourde charge sur le convoi et les bâtiments environnants tuant des dizaines de forces spéciales turques. Les deux parties ont décidé de «blâmer» les Syriens, mais ils ne pilotent pas de Su-34, et tout le monde le sait.
  3. Erdogan a compris qu’il devait soit doubler la mise, soit déclarer victoire et partir. Il a judicieusement choisi cette dernière attitude, au moins à titre temporaire.
  4. Ni l’OTAN, ni l’UE n’ont montré de signes de vouloir rejoindre la guerre de la Turquie contre la Syrie – parce que c’est vraiment de cela qu’il s’agit ici – et les États-Unis non plus. Comme je ne peux pas appeler cette décision «sage» – il n’y a aucune sagesse d’aucune sorte dans les régimes occidentaux -, je l’appellerai simplement «prudente» car la Russie n’allait pas autoriser la Turquie à envahir la Syrie.
  5. L’Iran, le Hezbollah et la Libye ont tous déclaré leur volonté de combattre les Turcs aussi longtemps que nécessaire et partout où cela était nécessaire.

Malgré ces développements, il est assez clair que la politique intérieure turque continuera de forcer Erdogan à s’engager dans ce que l’on appelle poliment des politiques «néo-ottomanes», alias les douleurs fantômes d’un empire perdu. La solution évidente pour la Russie est d’armer davantage les Syriens, en particulier avec des versions modernisées des SAM Pantsir qui se sont révélés très efficaces contre les drones, les roquettes MLRS et même les mortiers.

Le principal problème syrien est le manque d’effectifs. Jusqu’à ce que davantage de forces soient équipées, entraînées, déployées et engagées, les Russes doivent fournir des capacités de défense aérienne beaucoup plus fortes à la Syrie. Les Syriens ont fait des miracles avec de vieux équipements soviétiques franchement dépassés – qui, compte tenu de leur âge et du manque d’entretien approprié, ont parfaitement fonctionné -, mais maintenant ils ont besoin de bien meilleurs équipements russes pour se défendre non seulement contre la Turquie, mais aussi contre « l’Axe du Bien » des usuels suspects : USA, Israël, RSA (Arabie saoudite).

En outre, je pense que les forces russes en Syrie, à Khmeimim et Tartus sont trop nombreuses et mal équilibrées. Khmeimin a besoin de beaucoup plus de Su-25SM3 et de quelques Su-35S / Su-30SM pour se protéger. La base navale de Tartous ne dispose pas de capacités ASW (anti sous-marine), tout comme une grande partie de la force opérationnelle navale russe en Méditerranée orientale. Et, tandis que la marine russe dispose d’un certain nombre de navires avec des missiles de croisière «Kalibr» à bord, leur nombre est, encore une fois, insuffisant, ce qui signifie que les forces aérospatiales russes doivent déployer autant d’avions équipés de missiles Kalibr que possible, dans le sud de la Russie. Tartous et Khmeimim sont assez proches de la province d’Idlib – c’est de là que les «bons  terroristes» ont tenté de frapper les forces russes, ce que, grâce à l’offensive syrienne réussie, ils ne peuvent plus faire maintenant ! Cela me donne à penser que la Russie devrait déclarer une zone de contrôle aérien exclusive plus grande sur ces deux sites, et augmenter le nombre de missiles et de lanceurs pour les défenses aériennes russes.

Enfin, je pense qu’Erdogan a épuisé son utilité pour la Russie – et pour la Turquie d’ailleurs ! Il s’agit clairement d’un électron libre dont, selon certaines rumeurs, même l’opinion publique turque a marre. La Russie ne doit pas négliger cette opinion publique. Ensuite il y a les Libyens, le « Field Marshal » Khalifa Belqasim Haftar, dont les forces semblent avoir été extrêmement efficaces contre les Turcs en Libye. Les Russes soutiennent discrètement Haftar qui, bien qu’il ne soit pas exactement un allié idéal pour la Russie, peut s’avérer utile. Ce que les Russes doivent faire ensuite, c’est d’expliquer deux choses à Erdogan et à ses ministres :

  1. Si vous attaquez à nouveau en Syrie, vous serez vaincu, et ce sera peut-être pire que la première fois
  2. Si vous jouez avec nos intérêts géostratégiques, nous jouerons avec les vôtres

La seule partie que les Russes ne devraient jamais armer sont les Kurdes, qui sont encore moins fiables qu’Erdogan, et qui sont fondamentalement un atout israélien pour déstabiliser la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran. La Russie devrait cependant parler aux Kurdes – à toutes les factions – et les convaincre d’accepter une large autonomie culturelle en Syrie, en Irak et en Iran. La Turquie pourrait être ajoutée à cette liste, mais seulement une fois qu’un gouvernement digne de confiance arrivera au pouvoir à Ankara. La Russie ne doit en aucun cas armer les Kurdes.

À l’heure actuelle, le meilleur allié russe de la région est la Syrie. C’est le pays que la Russie doit sécuriser en créant un réseau de défense aérienne vraiment moderne. Les Russes ont déjà fait beaucoup pour atteindre cet objectif, notamment en intégrant leurs systèmes de gestion du combat et de guerre électronique, mais cela ne suffit pas. Alors que l’aide russe et les compétences syriennes ont forcé les Israéliens à effectuer des frappes aériennes essentiellement symboliques et inefficaces, souvent avec des missiles tirés de l’extérieur de l’espace aérien syrien, et alors que de nombreux missiles israéliens (la plupart) ont été détruits par les défenses aériennes syriennes, il est assez clair que les Turcs et les Israéliens estiment que s’ils lancent des missiles à longue distance, ils sont relativement en sécurité. Cette perception doit être modifiée, non seulement pour forcer les Turcs et les Israéliens à tirer d’encore plus loin et à accepter encore plus de pertes, mais aussi pour montrer aux États-Unis, à l’OTAN et à l’Europe que les défenses aériennes syriennes sont capables de tout faire – sauf une attaque massive inutile et coûteuse.

Notons également que la machine de propagande turque a été très efficace. Oui, une grande partie de ce qu’ils ont dit était évidemment un non-sens «d’auto-satisfaction» – des milliers de Syriens morts, des centaines de chars, etc. – , mais leurs images d’un drone turc frappant un Pantsir en Libye ont, au moins au début, impressionné ceux qui ne comprennent pas la guerre de défense aérienne. Détruire un seul Pantsir de première génération isolé n’est pas si difficile, surtout juste au-dessus, mais détruire une position Pantsir dans laquelle les lanceurs se protègent les uns les autres est tout à fait différent. Et si cette position de Pantsir est protégée «par en dessous» avec des MANPADS (missiles portables ) et «au-dessus» par des missiles SAM à moyenne et longue portée, cela devient alors extrêmement difficile.

Cette guerre n’est pas terminée et elle ne le sera que lorsque Erdogan sera démis de ses fonctions. Franchement, la Russie a besoin d’un partenaire stable et digne de confiance à sa frontière sud, et cela n’arrivera pas avant que les Turcs n’abandonnent Erdogan. Le problème ici est que seul Dieu sait qui pourrait lui succéder, si les gulénistes (fidèles de Fethullah Gülen) prenaient le pouvoir, ce ne serait pas bon non plus pour la Russie.

Et nous revenons ici au meurtre du général Suleimani. Franchement, les Iraniens sont au rendez-vous : les deux choses qui ont fait du Moyen-Orient le désordre sanglant qu’il a été pendant des décennies sont d’abord Israël et ensuite les États-Unis. L’objectif final pour le premier est une solution à un seul État, qu’elle soit acceptée ou imposée. L’objectif intermédiaire devrait être de faire partir les États-Unis de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Syrie et, si possible, de la Turquie. Erdogan est fou et suffisamment désespéré, sans parler de vengeance, pour au moins rapprocher l’échéance de cet objectif intermédiaire en s’aliénant les États-Unis et l’OTAN. Le plan russe devrait donc être évident : premièrement, utiliser des moyens militaires pour «contenir Erdogan en Turquie» et, ensuite, engager des efforts à long terme pour préparer une Turquie post-Erdogan. Ensuite, laisser ce fils de pute se détruire lui-même.

Je ne crois pas que la paix soit possible entre une Syrie laïque et une Turquie soutenant les Takfiris. Et je ne pense pas que les Takfiris puissent être transformés en n’importe quelle sorte d’opposition démocratique. Ainsi, le véritable objectif final pour la Russie et la Syrie sera toujours la victoire militaire, pas la «paix» – en supposant que le concept de «paix avec les Takfiris» ait un sens, ce qui n’est pas le cas. Les Russes le savent, même s’ils ne l’admettent pas.

Pour le moment, ce que nous voyons est la première phase de la fin de la guerre entre la Turquie et la Syrie, lors des deux prochaines semaines, nous verrons une transition vers une autre phase dans laquelle, probablement, surprise surprise, les Turcs ne parviendront pas à éradiquer tous les cinglés Takfiris d’Idlib, ce qui donnera alors à la Syrie et à la Russie une raison légale de prendre à nouveau des mesures directes. En théorie, au moins, Erdogan pourrait décider de déverser les forces armées turques à travers la frontière, mais plus elles se rapprocheront de Khmeimim et / ou de Tartous, plus les enjeux pour la Turquie et pour Erdogan personnellement seraient dangereux.

La clé du succès de l’Axe de la Résistance est de rendre la Syrie trop difficile à détruire. J’espère que la Russie, l’Iran, la Syrie et l’Irak continueront de travailler ensemble, si tout va bien avec l’aide chinoise, pour créer une telle Syrie.

The Saker

Traduit par jj, relu par Hervé pour le Saker Francophone

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