Nouvelles tentatives de l’administration Trump pour « enterrer » Nord Stream-2


L’ambassadeur des États-Unis en Allemagne Richard Grenell a de nouveau menacé de sanctions les entreprises allemandes participant au projet Nord Stream 2.


Par Sergey Latyshev – Le 3 mai 2019 – Source Katehon.com

Grenell l’a annoncé dans un entretien à Focus : le gazoduc pourrait accroître la dépendance des pays européens aux fournitures de gaz russe. L’ambassadeur américain a non seulement menacé explicitement les entreprises allemandes Wintershall Dea et Uniper, qui participent au projet, mais aussi l’Autrichien OMV, le Français Engie et même le Britannique Shell.

En janvier de cette année, Grenell a envoyé des lettres à des entreprises allemandes de premier plan qu’il a menacées des sanctions de Washington. Grenell rappelle également sans cesse aux Allemands qu’ils n’atteignent pas les 2% du PIB en dépenses militaires malgré leurs promesses. Néanmoins, en termes de dépenses militaires, la République fédérale demeure parmi les dix premiers pays du monde, cet indicateur la situant entre la Grande-Bretagne et le Japon.

Visiblement, Grenell n’a absolument pas peur d’entrer dans l’histoire et le Guinness Book of Records comme le premier ambassadeur américain déclaré comme persona non grata par l’Allemagne. Car c’est exactement ce que le vice-président du Bundestag Wolfgang Kubiki a proposé de faire subir à l’Américain.

La concession de Berlin reposait sur la décision de construire un terminal pour y recevoir des pétroliers de gaz naturel liquéfié (GNL) alors qu’elle n’en a pas vraiment besoin. Son objectif, qui consistait à diversifier ses approvisionnements en gaz et ainsi réduire sa « dépendance » sur la Russie, n’a pas impressionné Washington : les compromis ne suffisent pas, Berlin doit se plier aux exigences des États-Unis, c’est-à-dire cesser les importations d’énergies russes. En effet, dans ce cas l’Allemagne ainsi que la Russie deviendraient plus faibles sur le plan économique, et par conséquent sur le plan politique.

Ainsi, la première ne serait pas en mesure de contrecarrer les oukases des États-Unis en Europe et la seconde dans le monde.

En même temps que Grenell, le Secrétaire d’État à l’Energie Rick Perry, qui a qualifié le gaz russe de « peu fiable » et « bon marché », a mis un coup de frein à la coopération énergétique entre l’Europe et la Russie à Bruxelles. En outre, il a induit la seconde proposition de la première : le prix du gaz russe serait attrayant pour les consommateurs européens en raison de son manque de fiabilité, en aucun cas pour ses avantages concurrentiels évidents par rapport au gaz américain, à la fois en prix et en qualité.

Quelles sont les causes ?

Dans ce problème, les dirigeants américains se comportent comme un mari infidèle qui soupçonne que, puisqu’il agit ainsi, sa femme peut lui rendre la pareille. Après tout, ce sont les États-Unis qui sont connus pour ne pas hésiter à appliquer des sanctions si quelque chose leur déplaît.

Les termes du problème devraient donc être posés de la manière suivante : si vous n’acceptez pas nos conditions, nous réduirons nos fournitures de gaz. En tout cas, si les Allemands payent leur gaz plus cher, leurs voitures et tous leurs produits, deviendront plus chers et donc moins compétitifs. Or, du point de vue de Trump, ce n’est pas mauvais, puisque « l’Amérique passe avant tout ». Un concurrent de moins…

La vérité, c’est que même en augmentant leurs fournitures de GNL vers l’Europe, les États-Unis seront incapables de se substituer au gazoduc russe dont, de l’aveu de Perry, onze pays européens dépendent « à hauteur de 75% de leur importations totales ». Les États-Unis n’ont tout simplement pas, et n’auront jamais un volume de gaz suffisant pour le marché européen, dont les prix sont inférieurs à ceux d’une Asie en plein développement, et où les compagnies américaines vendent donc leur GNL en priorité. En Europe, il arrive que les Américains vendent du GNL acheté en Russie à la place du leur.

Comment les Européens réagissent-ils ?

Les Européens sont bien conscients de ce qui se passe, mais n’ont d’autre choix que d’accepter, comme l’a fait remarquer le Commissaire européen à l’énergie, Miguel Arias Canethe. Prenant la parole lors d’une conférence sur l’énergie à Bruxelles, il a soutenu une augmentation des importations de gaz américain, puisque selon lui « la diversification est importante, non seulement pour la sécurité des approvisionnements, mais aussi pour la mise en concurrence ».

C’est pourtant évident : sans gaz russe, l’Allemagne connaîtra un avenir douloureux. Alors, dans ce cas précis, les injonctions américaines importent peu.

Un des hommes d’État qui ose donner son avis est le Chancelier autrichien Sebastian Kurz. Il confirme son soutien à la construction du Nord Stream 2 et considère même celui-ci comme la base de la sécurité énergétique de son pays, en dépit de l’opposition de certains politiciens à Bruxelles et Strasbourg.

Où mènera ce conflit ?

L’intervention d’autres politiciens et d’intérêts différents, dont le principal est d’arrondir les angles avec les États-Unis, aura pour conséquence que la construction du gazoduc risque d’être quelque peu retardée et « légèrement » plus coûteuse.

Ceci dit, c’est à peu près tout ce dont les ennemis de l’Europe sont capables. L’achèvement de l’infrastructure du Nord Stream 2 était planifié pour la fin de 2019. Peut-être que le retard sera de 6 mois ou un an.

Il y a une chose que les autorités européennes comprennent : si elles cèdent, elles créeront un précédent absolument indésirable qui permettra aux États-Unis d’intervenir constamment au gré de leurs propres intérêts dans leurs affaires internes et leurs politiques économiques. Or personne n’acceptera cette situation.

Serguey Latyshev

Traduit par Stünzi pour le Saker francophone

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