Par Andrew Korybko − Le 6 mai 2026 − Source korybko.substack.com

Les observateurs, et particulièrement les responsables occidentaux, devraient prendre conscience de ces idées, car l’un de ces partisans de la ligne dure pourrait un jour remplacer Poutine.

Russia Today a partagé une interview récente de Sergeï Karaganov, le très reconnu expert russe, qui s’est (tristement) fait connaître en faisant pression sur Poutine pour qu’il envoie une bombe nucléaire sur l’Europe, pour le média Russia 24. Comme nous l’avons analysé ici en début d’année, Poutine préfère suivre les conseils de Timofei Bordachev, rival idéologique de facto de Karganov, et partisan d’un accord avec l’Occident plutôt que de risquer une Troisième Guerre Mondiale en le détruisant. Quoi qu’il en soit, l’évaluation au vitriol de l’Europe par Karaganov montre au monde la pensée des partisans de la ligne dure en Russie, et c’est chose instructive.
Comme on pouvait s’y attendre, il a réitéré son appel à l’envoi d’une bombe nucléaire russe sur l’Europe, pour éviter le déclenchement d’une guerre chaude entre les deux blocs, convaincu qu’il est que celle-ci va se produire et pourra tourner à l’affrontement nucléaire si son pays ne prend pas les devants. À cette fin, il a appelé Poutine à nommer un commandant en chef sur le théâtre des opérations contre l’Europe, pour attaquer en premier avec des armes conventionnelles puis escalader le conflit en guerre nucléaire limitée si l’Europe ne rend pas les armes. Selon ses propres termes, « Oubliez l’idée stupide voulant qu’une guerre nucléaire ne peut pas être gagnée. On peut la gagner. »
Selon Karaganov, « nous avons oublié que l’Europe est l’incarnation de tous les grands maux de l’humanité : colonialisme, racisme, idéologies les plus viles, et génocides de masse dans le monde entier. Non seulement les génocides des Juifs et des Russes, des Soviétiques, mais en Afrique, ainsi qu’en Asie, et dans le monde entier, des peuples et des continents entiers ont été détruits. Nous devons donc comprendre qu’il s’agit d’un fléau dont nous devons nous isoler autant que possible. Et si nous ne pouvons pas nous en isoler, il faut le détruire. »
Selon son argumentation, « les Européens se voient désormais transformés en fascistes allemands. C’est la raison pour laquelle il nous faut les arrêter avant qu’ils déclenchent une guerre aussi folle que majeure, vraiment majeure. Ils nous font la guerre… Leurs élites les transforment en sous-hommes. Et il nous appartient de les traiter en conséquence. » Sur le même sujet, il suggère également que certains de ses compatriotes russes soient également traités très durement, en particulier ceux qui, selon lui, agissent sous influence européenne.
« Au vu des circonstances actuelles, le sentiment pro-européen est un signe de faiblesse mentale, de corruption morale et de trahison. C’est du ‘vlasovisme‘. Nous devons traiter exactement de cette manière ceux qui tentent de négocier à nouveau avec l’Europe. Il faut les chasser, de manière souple si possible, de nos esprits et de nos rangs. Et si la manière souple doit échouer, des mesures plus dures seront à envisager. » Cela ressemble à un tacle à Kirill Dmitriev, qui est à l’œuvre dans les négociations avec les États-Unis, mais avec l’accord de Poutine.
Quoi qu’il en soit, on ne peut qualifier Karaganov d’« anti-Poutine » puisque les deux hommes sont amis et qu’il a même modéré la session de questions et réponses lors du Forum Économique International de St. Petersbourg de 2024. On peut décrire la situation de manière nettement plus précise en le considérant comme un critique constructif, mais il ne va pas critiquer Poutine directement : il estime sans doute, pour des raisons patriotiques et raisonnables, qu’une telle posture pourrait être utilisée par des forces adverses. Il ne prononce donc que des critiques indirectes, comme son tacle envers Dmitriev, l’envoyé de Poutine.
Karaganov est à la tête de la ligne dure russe, et ses opinions peuvent donc être considérées comme représentatives de l’opinion de cette frange. Les observateurs, surtout les responsables européens, feraient bien de prendre conscience que l’un des membres de cette frange pourrait fort bien remplacer Poutine un jour ou l’autre. Il deviendrait alors évidemment nettement plus compliqué de parvenir à un accord avec la Russie au sujet de l’Ukraine si l’opération spéciale n’est pas terminée d’ici là. Il serait donc avisé de leur part de parvenir à un compromis avec la Russie pendant que Poutine est en poste, plutôt que prendre le risque d’un scénario sans accord et de la prise de pouvoir d’un tenant de la ligne dure.
Andrew Korybko est un analyste politique étasunien, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.
Traduit par José Martí, relu par Wayan, pour le Saker Francophone