Les techniques de contre-terrorisme du FBI (1/3)


Préambule

Cet article, qui repose sur l’analyse de 508 procès, et qui a gagné un prix de journalisme, nous montre les méthodes tendancieuses du FBI pour traquer, mais surtout fabriquer, du terroriste. Il concerne les États-Unis. Mais nous savons avec quelle facilité les techniques américaines, quelles qu’elles soient, se répandent dans le monde occidental. Lire cette enquête permet de voir les attentats de 2015 à Paris sous un autre angle car, en France aussi, de sérieuses zones d’ombres recouvrent ces attentats et finissent pas faire douter toute personne gardant son esprit ouvert. En fin de texte, des liens, en français, pour ceux qui voudraient en savoir plus sur la version française de ces méthodes.

Trevor Aaronson

Par Trevor Aaronson – septembre 2011 – Motherjones

James Cromitie était un homme à la fois bigot et fanfaron. Il s’inventait de grandes histoires et de prétendus exploits comme, par exemple, de faire exploser des bonbonnes de gaz dans des postes de police en utilisant des lances-fusées. Il fulminait aussi contre les juifs : «Le pire des frères dans tout le monde musulman est encore meilleur que 10 milliards de juifs», a-t-il une fois prétendu. 

Homme de 45 ans travaillant comme magasinier à Wal-Mart, se faisant appeler Abdul Rahman après s’être converti à l’islam au cours d’un séjour en prison pour deal de cocaïne, Cromitie avait de nombreux soucis tels que convaincre sa femme qu’il n’était pas un branleur, trouver l’argent pour payer le loyer, trouver un travail décent malgré son séjour en prison. Mais surtout, il rêvait de laisser sa trace dans le monde. C’est du moins ce qu’il a confié à un Pakistanais qu’il connaissait sous le nom Maqsood.

«Je sens que je vais rentrer dans une sacrée histoire, lui a-t-il dit. Je te dis que je le sens, je le sens bien.»

Maqsood et Cromitie s’étaient rencontré dans une mosquée de Newburgh, ville désertée depuis que sa caserne a été vidée, à une heure au nord de New York. Ils commencèrent à se lier d’amitié, à parler pendant des heures des problèmes du monde et à maudire les juifs.

Mais ce ne furent que paroles en l’air jusqu’en novembre 2008, date à laquelle Maqsood questionna son nouvel ami :

Tu penses être plutôt un recruteur ou un homme d’action ?

– Les deux, lui réplique Cromitie.

– Mon organisation serait très heureuse de savoir cela, mon frère, vraiment.

C’est quoi ton organisation ? demande Cromitie

Jais-e-Mohammad.

Maqsood lui raconte alors qu’il est un agent de ce groupe terroriste pakistanais et qu’il est chargé de rassembler une équipe pour lancer le djihad aux États-Unis. Il lui demande ensuite à quoi il s’attaquerait s’il en avait les moyens. À un pont, lui répond Cromitie.

Mais les ponts sont difficiles à frapper, argumente Maqsood, parce qu’ils sont en métal.

Bien sûr qu’ils sont en métal, mais de la même manière qu’ils ont été construits, ils peuvent être détruits, lui réplique Comitie.

Maqsood poussa Cromitie à un projet plus réaliste. Les attentats de Bombay faisaient encore la une des journaux et il lui montra comment ces attaquants avaient ciblé des hôtels, des cafés et un centre communautaire juif.

«Je sais que grâce à ton intelligence, tu peux manipuler quelqu’un, dit Cromitie à son ami, mais pas moi car je suis aussi intelligent.» Le couple d’amis mit donc au point un projet consistant à faire exploser une bombe dans une synagogue, puis tirer des missiles Stinger sur des avions décollant de l’aéroport international de Stewart, au sud de la vallée de l’Hudson. C’est Maqsood qui fournira tous les explosifs, les armes et les véhicules.

Maqsood est en réalité un agent secret et non pas un agent de Jaish-e-Mohammad. Son vrai nom est Shahed Hussain, un indic rémunéré par le FBI.

Depuis le 11 septembre, le contre-terrorisme est devenu la priorité No 1 du FBI, qui y consacre la part la plus importante de son budget ; 3,3 milliards comparés aux 2,6 milliards consacrés à la lutte contre le crime organisé. Le contre-terrorisme est aussi gourmand en agents de terrain et nécessite un immense réseau d’indicateurs, réparti sur tout le pays. Après des années d’effort de recrutement, le bureau a mis en place un corps de 15 000 agents dont la tâche principale est, comme pour Hussain, d’infiltrer les communautés musulmanes des États-Unis. De plus, pour chaque agent officiellement inscrit sur les listes de paie du FBI, on compte trois indics non inscrits qui sont, selon un ancien officiel haut placé au FBI, connus sous le nom de hip pockets [poche arrière du pantalon. NdT].

Ces indics peuvent être des docteurs, des réceptionnistes ou des imams. Certains peuvent même ne pas se reconnaître comme indics. Mais le FBI peut régulièrement les utiliser comme agents de renseignement intérieur d’un système dont le seul équivalent historique peut être COINTELPRO, le programme ayant tourné des années 1950 aux années 1970 pour discréditer des organisations marginales comme le Klu Klux Klan, des organisations de droits de l’homme et des groupes d’activistes politiques.

Tout au long de l’histoire du FBI, celui-ci a toujours gardé secret le nombre d’indics travaillant pour lui. Malgré tout, le FBI a de temps en temps lâché quelques chiffres. Un comité d’enquête du Sénat a dévoilé, en 1975, le nombre de 1500 indics. En 1980, des officiels ont révélé le nombre de 2800 indics. Six ans plus tard, à cause du renforcement de la lutte contre la drogue et le crime organisé, ce chiffre est monté jusqu’à 6000, selon un article du Los Angeles Times de 1986. Et puis, selon le FBI lui-même, ce nombre a augmenté de manière significative à la suite des attentats du 11 septembre. Pour sa demande de budget de l’année fiscale 2008, le FBI a dévoilé qu’il suivait un décret présidentiel datant de novembre 2004 demandant une augmentation des ressources humaines et de management et qu’il aurait pour cela besoin de 12,7 millions de dollars pour un programme informatique de gestion de ses indics permettant de les étiqueter et de les suivre.

La stratégie du FBI a beaucoup changé depuis les jours où son personnel craignait qu’une cellule dormante d’al-Qaïda ne perpétue encore un attentat bien coordonné. De nos jours, les experts en contre-terrorisme pensent qu’un groupe comme al-Qaïda, épuisé par la guerre en Afghanistan et les services de renseignements du monde entier, est passé à un modèle qui s’apparente plus à une franchise utilisant internet pour encourager ses supporters à lancer des attaques en solo. La menace domestique la plus importante, pour le FBI, est le loup solitaire.

Sa réponse a donc pris la forme d’une stratégie dénommée, c’est selon, préemption, prévention et interruption, c’est-à-dire visant à identifier et neutraliser les potentiels loups solitaires avant qu’ils ne passent à l’action. Dans ce but, les agents et indics du FBI ne ciblent pas que les djihadistes actifs, mais aussi des dizaines de milliers de gens respectueux des lois en cherchant à identifier ceux qui sont assez frustrés pour participer à une action, s’ils en avaient les moyens et l’opportunité.

Voici comment cela fonctionne : les indics dénoncent à leurs agents responsables des gens qui auraient, par exemple, émis des commentaires sympathiques envers les terroristes. Ces noms sont alors croisés avec les renseignements existants déjà, comme les données concernant l’immigration ou les crimes. Les agents du FBI peuvent alors envoyer quelqu’un approcher la cible en se faisant passer pour un radical. Parfois, un plan sera mis en place avec ce dernier, à qui on fournira des explosifs après lui avoir fait prêter serment envers al-Qaïda. Une fois que des informations suffisamment compromettantes sont réunies, on procède à une arrestation… Et une conférence de presse est organisée pour annoncer qu’un attentat a été évité.

Si cela vous parait vaguement familier, c’est parce que de telles opérations font souvent les gros titres des journaux. Vous souvenez vous de l’attentat raté du métro de Washington ? De celui de New York ? Du gars qui avait planifié d’exploser la Sears Tower ? De l’adolescent cherchant à mettre une bombe dans le sapin de Noël de Portland ? Toutes ces tentatives d’attentats, comme des dizaines d’autres à travers le pays, ont été menées par quelqu’un qui était manipulé par le FBI.

Durant l’année précédente, Mother Jones et le Programme de journalisme d’investigation de l’université de Berkeley en Californie ont examiné 508 procédures liées au terrorisme, selon les références du département de la Justice. Notre enquête a trouvé que :

– Presque la moitié de ces procédures impliquait l’usage d’indics dont beaucoup ont été rémunérés (certains payés jusqu’à $100 000) ou alors en échange d’une annulation de peine liée à un crime ou à une infraction aux lois sur l’immigration.

– Ces opérations d’infiltration ont entrainé un procès contre 158 accusés. Sur ce total, 49 d’entre eux ont participé à un complot dirigé par un agent du FBI.

– A l’exception de trois cas, tous les projets d’attentats domestiques de haut niveau étaient en réalité des coups montés par le FBI. (Les exceptions sont Najibullah Zazi, qui avait failli mettre une bombe dans le métro de New York en septembre 2009 ; Hesham Hadayet, un Égyptien ayant tiré sur un comptoir de la compagnie aérienne El Al à l’aéroport de Los Angeles ; Faisal Shahzad, qui avait tenté de poser une bombe à Times square.)

– Dans la plupart des cas les principales rencontres entre les agents et leurs cibles n’ont pas été enregistrées, rendant difficile pour les accusés de prouver qu’ils étaient tombés dans un piège.

«Le problème avec ces cas est que les accusés n’auraient rien fait si un agent du gouvernement ne leur avait pas bougé le cul, explique Martin Stolar, l’avocat d’un homme pris dans un tel piège en 2004, qui ciblait la station de métro de Herald square à New York. Ils fabriquent un crime pour lutter contre le crime et pouvoir ainsi crier victoire dans la guerre au terrorisme.» En défense du FBI, ses supporters disent que le Bureau ne piégera quelqu’un que s’il est réellement sûr que la cible est une personne cherchant à perpétuer des actions violentes. «Pour que votre piège soit juste, vous devez laisser à votre cible plusieurs occasions de faire marche arrière», dit Peter Ahearn, un retraité du FBI qui a dirigé les forces spéciales anti-terroristes de l’ouest de New York et supervisé l’enquête sur les six du Lackawanna, une cellule terroriste présumée de Buffalo, New York. «Les vrais citoyens ne disent pas : ouais, allons poser cette bombe. Le bon citoyen appelle la police.»

Pourtant Ahearn concède que la recrudescence de tentative d’attentats déjoués est davantage le reflet d’une plus grande attention de la part du FBI que celui d’une réelle augmentation de la menace terroriste. «Si vous mettez plus de gens sur un problème, nous dit Ahearn, vous allez trouver plus de problèmes.» Maintenant, le FBI surveille littéralement chaque appel, chaque courriel ou toute indication liée au terrorisme qu’il peut recevoir, par peur de rater quelque chose.

Et cette grande attention ne risque pas de diminuer avant longtemps. «Les opérations montées de toutes pièces ont fait leurs preuves en tant qu’outil policier de traque et de prévention du terrorisme», a soutenu le procureur général Eric Holder au cours d’un discours devant des avocats et des défenseurs des droits civils musulmans en décembre 2010. Le ministère de la Justice du président Obama a poursuivi des coups montés par le FBI à un rythme encore plus soutenu que l’administration Bush, avec 44 cas nouveaux depuis janvier 2009. [Enquête écrite en septembre 2011, NdT]. La guerre contre le terrorisme étant un concept assez vague et sans but ultime, le FBI n’a aucune stratégie de sortie…

A suivre …

Trevor Aaronson

Article original  paru sur Mother Jones

Partie 2 Partie 3

Traduit et édité par Wayan, relu par Diane pour le Saker francophone

Liens vers des sources en français questionnant les attentats de janvier 2015 :

Charlie Hebdo: la connexion Hermant-Coulibaly recèle-t-elle une partie des mystères du 7 janvier ?

Attentats contre Charlie Hebdo: la connexion Claude Hermant – Amedy Coulibaly couverte par le secret de la Défense nationale.

Attentats de Paris: l’énigme des armes de Coulibaly par Karl Laske, Mediapart, 11 septembre 2015

Trafic d’armes présumé de Claude Hermant : la piste Coulibaly se confirme, Benjamin Duthoit, 3 mai 2015 La Voix du Nord.

Prolongation de la garde à vue de Claude Hermant et Aurore Joly, France 3 Nord Pas-de-Calais, mercredi 16/12/2015.

Affaire Charlie : un franc-maçon proche de Bougrab succède au commissaire «suicidé»

Des éléments de l’affaire Coulibaly rappellent le rôle de services français en 1999, réseau Voltaire

L’affaire Charlie vue par Panamza

Mohamed Merah aurait découvert qu’il était manipulé par les services du renseignement français Article de Le Monde de juin 2012.

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