Les États-Unis concoctent une nouvelle révolution de couleur en Géorgie pour 2020


 

Par Andrew Korybko − Le 15 novembre 2019 − Source oneworld.press

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L’ex-république soviétique de Géorgie court le risque de subir encore une nouvelle révolution de couleur soutenue par les États-Unis, si le nouveau parti politique du banquier Mamuka Khazaradze réussit à agglomérer assez de soutien lors des élections parlementaires de l’an prochain, pour déboulonner le parti Rêve géorgien au pouvoir, dont Washington estime qu’il est devenu trop pragmatique vis-à-vis de Moscou. L’événement aurait des implications considérables non seulement pour la Russie, mais également pour ses partenaires chinois et turcs.


Le port de la discorde

Carte régionale mettant en évidence le positionnement de la Géorgie

Le banquier géorgien Mamuka Khazaradze, co-fondateur de la banque universelle la plus importante du pays, et homme derrière le projet de port à Anaklia [Au nord du port de Bakumi sur la carte, juste à la frontière avec l’Abkhazie, NdSF], a récemment développé une querelle avec le gouvernement, après s’être vu accusé de blanchiment d’argent, et a donc décidé de fonder son propre parti politique, appelé « Lelo », pour tenter de prendre sa revanche lors des élections parlementaires de l’an prochain, en y délogeant ses opposants. Rien de cela ne constituerait un événement digne d’une quelconque attention internationale, si l’ambassade des États-Unis en Géorgie n’avait pas signalé son soutien pour l’homme après que les accusations furent portées à son encontre, et n’avait pas ensuite réitéré son soutien pour son projet de port dans la ville d’Anaklia. Cet investissement est considéré comme le plus important dans l’histoire du pays, et prévoit la création d’un port en eaux profondes pour fluidifier le commerce sino-européen. Sur le principe, l’idée est intéressante, et était jusqu’à un certain point soutenue par le gouvernement, mais les autorités ont rechigné face aux exigences émises par les prêteurs internationaux potentiels en échange des centaines de millions de dollars nécessaires à la mise en œuvre d’un tel projet.

L’argument opposé à Anaklia

Mais il s’agit d’un positionnement épineux pour l’État, au vu du risque présenté par l’aventure du port d’Anaklia. D’un côté, on peut arguer qu’une demande existe bel et bien pour une voie d’acheminement au travers de la Mer Noire, pour les nombreuses nouvelles routes de la soie, mais d’un autre point de vue, on peut noter également que les coûts d’un tel projet dépassent de loin les revenus que l’on peut espérer en tirer, sachant que la République populaire projette également de passer par la route maritime arctique des routes de la soie, par le pont terrestre eurasiatique, par le couloir central, ainsi que par les routes maritimes traditionnelles pacifico-afro-asiatiques (« indiennes ») entre l’océan et la Méditerranée : il apparaît peu probable que la demande suffise à rentabiliser ce projet colossal. Il est vrai que la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII) figure au nombre des financiers, mais il s’agit plus de sa part d’un intérêt financier que d’un positionnement stratégique. Le modus operandi chinois est de diversifier autant d’accès que possible à des couloirs commerciaux, afin d’éviter une dépendance sur l’un d’entre eux en particulier, il n’est donc guère surprenant que des capitaux soient mis à disposition pour en financer un de plus dans cette perspective.

Mais le problème est que les États-Unis d’Amérique s’intéressent également au port d’Anaklia, et comptent ultimement en faire une alternative tant au pont terrestre eurasiatique qu’au couloir central. Le pont terrestre eurasiatique traverse le Kazakhstan, la Russie et le Bélarus, et le couloir central relie l’Asie centrale avec le Caucase via la Caspienne et la Turquie, en direction de l’Union européenne. D’un point de vue logistique, on observe déjà un goulet d’étranglement du fait des processus de chargement et de déchargement dans les ports de la Mer Caspienne, et il n’apparaît pas très optimal de produire ce schéma de fonctionnement à Anaklia, alors que les marchandises transitant via l’Azerbaïdjan pourraient tout bonnement poursuivre leur route en passant par la nouvelle ligne de chemin de fer Baku-Tbilisi-Kars, en direction de l’UE. La même logique peut s’appliquer au pont terrestre eurasiatique, comparativement plus rentable et plus rapide, que la Russie est en train de contribuer à monter par les travaux qu’elle mène sur la voie rapide méridienne, qui réduira les temps de trajets pour traverser le pays. On peut donc comprendre que l’État n’ait pas la volonté de souscrire à un projet aussi risqué, en dépit du fait que ce désaccord entre le parti au pouvoir et Khazaradze se voit utilisé par les États-Unis.

Des récits étasuniens relevant de la guerre de l’information

L’insinuation, influencée par les USA, qui est faite est que Bidzina Ivanishvili, fondateur du parti Rêve géorgien au pouvoir, et de facto dirigeant du pays, se montre beaucoup trop pragmatique vis-à-vis de Moscou, et le refus du gouvernement de souscrire aux emprunts internationaux sous-jacents le projet de port d’Anaklia est avancé comme « preuve » qu’il « fait le jeu de la Russie » en « sabotant » un projet qui pourrait concurrencer le port proche de Novorossiysk, et le couper de la connectivité des routes de la soie trans-continentales chinoises. Ces récits sont dignes d’une guerre de l’information, et sont absolument infondés : ils éludent le fait que le port d’Anaklia présente, dans le meilleur des cas, une viabilité économique tout à fait discutable, et qu’il ne constitue sans doute rien de plus qu’une manière « patriotique » pour Khazaradze de s’enrichir encore plus, aux dépends de la population, et avec la bénédiction de ses partenaires étasuniens. Si le gouvernement lui donnait ce qu’il veut, ce sont sans doute les contribuables qui se retrouveraient à financer ce projet une fois que sera étalée sa non-rentabilité.

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Le piège de la dette : d’un port « stratégique » à une révolution de couleur

Ce scénario exigerait en fin de compte des coupes dans les budgets sociaux, pour compenser les engagements financiers internationaux, et amènerait peut-être même à des demandes de financements à la Banque mondiale ainsi qu’à d’autres institutions noyautées par les États-Unis, si le pays ne peut pas les payer ; tout ceci entretiendrait d’autant plus la crise économique en cours de constitution, que les États-Unis n’auront par la suite aucun mal à exploiter aux fins de changer le régime, via une révolution de couleur. Aucun scénario réaliste ne permet de voir le port d’Anaklia remplacer le pont terrestre eurasiatique de la Russie, ou le couloir central de la Turquie, et encore moins de faire apparaître ce projet comme profitable économiquement ; mais Washington veut que Tbilisi y souscrive, du fait que ce projet présente supposément des visées anti-russe et anti-turque, sans compter la volonté étasunienne de faire tomber la Géorgie dans un piège de la dette pour faciliter un scénario de changement de régime ultérieur, par des moyens « électoraux » ou à défaut par une révolution de couleur. Pour en revenir au temps présent, on peut donc conclure que le projet de port d’Anaklia est une querelle intérieure, qui s’est vue exploiter par les États-Unis à des fins politiques et stratégiques.

Le nouveau parti politique de Khazardze entre en jeu, du fait qu’il pourrait remplir deux fonctions : constituer la faction la plus radicale de l’opposition hyper-nationaliste (en menant pourquoi pas à l’avenir des émeutes anti-russes semblables à celles qui ont éclaté l’été dernier) et diviser pour de bon les deux forces politiques dominantes du pays, créant ainsi l’opportunité de se poser comme faiseur de rois après les élections, dont le parti de tête dépendra, et à qui il faudra accorder des concessions, faute de disposer d’une majorité convaincante aux élections parlementaires de 2020. Les États-Unis ont une posture fortement opposée à Ivanishvili, considéré par eux comme « trop amical » envers la Russie, chose qui exaspère les néoconservateurs de l’« État profond » étasunien, atteints d’une haine pathologique héritée de leur rivalité de la première guerre froide face à la Russie, et convaincus de la véracité de la théorie du complot du Russiagate voulant que le président Poutine ait contrôlé Trump jusqu’à ce jour. Il est tout à fait notable que les élections parlementaires sont prévues pour octobre 2020, mais indépendamment de leur date, le plus important est qu’elles se produisent la même année qu’une élection centrale pour les États-Unis : les élections géorgiennes pourraient constituer l’occasion pour l’« État profond » étasunien de fabriquer une crise internationale, pour faire pression sur Trump et le forcer à adopter une ligne plus dure envers la Russie, pour sécuriser sa propre réélection juste après, en novembre.

Conclusions

La Géorgie est un pays qui soulève peu d’intérêt, mais qui est d’une importance stratégique disproportionnée par rapport à sa taille aux yeux de la Russie, de la Chine, de la Turquie et des États-Unis d’Amérique. La Russie a intérêt à maintenir des relations pragmatiques avec cet État, contre lequel elle a mené une guerre défensive en 2008 après que les dirigeants de l’époque aient tué des soldats de la paix et des civils russes lors d’une attaque de nuit contre deux de ses régions autonomes à l’époque ; les deux autres États multipolaires considèrent ce pays du Caucase comme un État de transit essentiel pour faciliter leur commerce suivant les routes de la soie. Mais les États-Unis d’Amérique estiment pouvoir semer le chaos assez facilement en Géorgie, afin de nuire aux intérêts des trois pays pré-cités, en mettant en risque la sécurité physique de la Russie, par une crise à ses frontières Sud et par la possible émergence d’un gouvernement hyper-nationaliste sur le modèle du gouvernement ukrainien d’après Maïdan, tout en balançant un pavé dans la mare en plein cœur du couloir central de la Chine, perturbant également le commerce dans le Caucase. En fin de compte, la crise politique provoquée par les États-Unis pourrait présenter un impact décuplé sur la stabilité de l’Eurasie : les observateurs ont intérêt à suivre de près les événements à venir sur l’année qui vient en Géorgie, en amont des élections.

Andrew Korybko est un analyste politique américain, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

Traduit par José Martí, relu par Kira pour le Saker Francophone

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