La guerre russo-saoudienne des prix du pétrole est une farce trompeuse


Par Mike Withney − Le 15 avril 2020 − Source Unz Review

WithneyLa guerre russo-saoudienne des prix du pétrole est une invention concoctée par les médias. Il n’y a pas un mot de vérité dans tout ça. Oui, il y a eu du grabuge lors d’une réunion de l’OPEP début mars qui a entraîné une augmentation de la production et une chute des prix. Cette partie est vraie. Mais la stratégie de dumping pétrolier de l’Arabie saoudite ne visait pas la Russie, elle visait les producteurs américains de pétrole de schiste. Mais pas pour les raisons que vous avez lues dans les médias.

Russia's President Vladimir Putin (R) shakes hands with Saudi Arabia's Crown Prince Mohammed bin Salman during a meeting on the sidelines of the G20 Summit in Osaka on June 29, 2019. (Photo by Yuri KADOBNOV / POOL / AFP) (Photo credit should read YURI KADOBNOV/AFP via Getty Images)
Le président russe Vladimir Poutine serre la main du prince héritier saoudien Mohammed bin Salman lors d’une réunion en marge du sommet du G20 à Osaka le 29 juin 2019. (Photo de Yuri KADOBNOV / POOL / AFP) 

Les Saoudiens n’essaient pas de détruire le commerce américain du pétrole de schiste. C’est une autre fiction. Ils veulent simplement que les producteurs américains respectent les règles et interviennent lorsque les prix ont besoin de soutien. Cela peut sembler exagéré, mais c’est vrai.

Vous voyez, les producteurs de pétrole américains ne sont pas ce que l’ont peut  appeler des «joueurs d’équipe». Ils ne coopèrent pas avec les producteurs étrangers, ils ne sont pas disposés à partager les coûts de la baisse de la demande et ils ne lèvent jamais le petit doigt pour soutenir les prix. Les producteurs de pétrole américains sont comme le voisin d’à côté, qui stationne sa Plymouth cabossée sur le devant de sa pelouse, et l’agrémente d’accessoires rouillés. Ils ne se soucient de personne d’autre qu’eux-mêmes.

Ce que Poutine et le prince héritier saoudien Mohammed bin Salman veulent, c’est que les producteurs américains partagent la douleur des coupes dans la production de pétrole afin de stabiliser les prix. C’est une demande tout à fait raisonnable. Voici un extrait d’un article sur oilprice.com qui aide à expliquer ce qui se passe réellement :

«… Il y avait une lueur d’espoir que les prix du pétrole pourraient rebondir après que Reuters a rapporté que l’Arabie saoudite, la Russie et les producteurs de pétrole alliés accepteront de réduire considérablement leur production de brut lors des pourparlers de cette semaine, mais seulement si les États-Unis et plusieurs autres s’associent pour aider à soutenir les prix qui ont été fortement réduits par la crise du coronavirus. Cependant, dans une tentative pour avoir son gâteau, et le manger sans payer, le DOE américain [Département de l’énergie] a déclaré mardi que la production américaine chutait déjà, sans intervention du gouvernement, conformément à l’insistance de la Maison Blanche sur le fait qu’elle n’interviendrait pas sur les marchés privés …

… L’OPEP + demandera aux États-Unis de procéder à des coupes afin de parvenir à un accord : le rapport de l’EIA démontre aujourd’hui qu’il y a déjà des réductions prévues de 2 millions de b/j, sans aucune intervention du gouvernement fédéral», a déclaré le département américain de l’Énergie

Cependant, cela ne suffit pas pour l’OPEP +, et certainement pas pour la Russie, qui a clairement indiqué mercredi que les baisses de la production de pétrole dues au marché ne devraient pas être considérées comme des réductions destinées à stabiliser le marché, a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, aux journalistes lors d’une conférence téléphonique.

«Ce sont des réductions complètement différentes. Vous comparez la baisse globale de la demande à des réductions volontaires pour stabiliser les marchés mondiaux. C’est comme comparer la longueur et la largeur», a déclaré Peskov… La participation de Moscou dépend fortement des États-Unis, et il est peu probable qu’elle accepte de réduire la production si les États-Unis ne se joignent pas à l’effort.» Selon oilprice.com : «Un accord historique sur le pétrole est sur le point d’échouer alors que la Russie rejette les réductions américaines»

Poutine est raisonnable et correct. Si tout le monde est contraint de réduire l’offre, les producteurs de pétrole américains devraient également le faire. Mais ils ne veulent pas partager la douleur, ils ont donc décidé d’une stratégie pour en sortir. Ils veulent que leurs réductions de production – dues à la faiblesse de la demande pendant la pandémie – soient considérées comme des «réductions de production». Ils ont même donné un nom à cette escroquerie, ils l’appellent «coupes de production naturelles», ce qui signifie pas volontaires. C’est ainsi que les colporteurs essaient de faire des affaires, mais pas des adultes responsables.

Que veut Poutine dans cet accord ?

Stabilité des prix. Oui, il aimerait voir les prix s’installer quelque part au dessus  de $45 le baril, mais cela ne se produira pas avant un certain temps. La combinaison d’une demande plus faible, due au coronavirus, et d’une offre excédentaire, par les Saoudiens inondant le marché, ont assuré que les prix resteront bas dans un avenir prévisible. Malgré cela, Poutine a compris ce que faisaient les Saoudiens en inondant le marché, et il savait que cela ne visait pas la Russie. Les Saoudiens tentaient de persuader les producteurs de pétrole américains de cesser de profiter de la situation et de réduire la production comme tout le monde. C’est le fin mot de l’histoire et tout ce qu’il y a à dire là-dessus. Découvrez cet extrait d’un article de Simon Watkins, expert en pétrole, sur oilprice.com :

«L’Arabie saoudite était constamment irritée… (parce que) ses efforts pour maintenir les prix du pétrole à la hausse grâce à divers accords de l’OPEP et de l’OPEP + permettaient aux producteurs de schiste de gagner beaucoup plus d’argent que les Saoudiens, relativement parlant. La raison en était que les producteurs de schiste américains…. n’étaient pas liés par les quotas de production de l’OPEP / OPEP + et pouvaient donc combler les écarts de production provoqués par les réductions des producteurs de l’OPEP. » Selon oilprice.com : « La triste vérité sur la réduction de production de l’OPEP + ».

C’est ce que les médias ne disent pas à leurs lecteurs, que les producteurs de pétrole américains – qui ne participent à aucun effort collectif pour stabiliser les prix – ont exploité les quotas de production de l’OPEP afin de s’engraisser au détriment des autres [en leur prenant des parts de marché]. Les producteurs américains ont compris comment déjouer le système et faire leur pelote dans le processus. Est-ce étonnant que les Saoudiens soient si furax ? Voici plus du même article :

«Cela a donné aux États-Unis un avantage continu de 3 à 4 millions de b/j sur l’Arabie saoudite dans le jeu des exportations de pétrole, ce qui signifie qu’ils sont rapidement devenus le premier producteur mondial de pétrole…. Par conséquent, l’Arabie saoudite a décidé initialement d’annoncer unilatéralement son intention que le dernier accord de l’OPEP + soit beaucoup plus important que celui dont elle était préalablement convenue avec la Russie, dans l’espoir de tendre une embuscade aux Russes. Cependant, la Russie s’est retournée et a dit à l’Arabie saoudite d’aller se faire cuire un œuf. MbS… a alors décidé de lancer une guerre des prix totale.» 

Vous pouvez donc voir que cela n’a vraiment rien à voir avec les Russes. Le prince héritier était simplement frustré de la façon dont les producteurs de pétrole américains jouaient avec le système, c’est pourquoi il avait l’impression qu’il devait réagir en inondant le marché. L’objectif évident était l’industrie américaine du pétrole de schiste qui profitait des quotas et refusait de coopérer avec les autres producteurs de pétrole.

Ce qui est amusant, c’est que dès que les Saoudiens ont commencé à serrer la vis au gang de la fracturation américaine de schiste, celui-ci s’est précipité en masse à Washington pour demander l’aide de Papa Trump. C’est pourquoi Trump a décidé de faire des appels d’urgence à Moscou et à Riyad pour voir s’il pouvait conclure un accord.

Il convient de noter que les producteurs de pétrole aux États-Unis ont été impliqués dans d’autres activités douteuses par le passé. Découvrez cet extrait d’un article du Guardian, en 2014, la dernière fois que les prix du pétrole se sont effondrés :

«Après avoir atteint bien plus de 110 dollars le baril en été, le prix du brut s’est effondré. Les prix ont baissé d’un quart au cours des trois derniers mois….

Pensez à la façon dont l’administration Obama voit l’état du monde. Il veut que Téhéran vienne à résipiscence avec son programme nucléaire. Il veut que Vladimir Poutine recule dans l’est de l’Ukraine. Mais après des expériences récentes en Irak et en Afghanistan, la Maison Blanche n’a aucune envie de mettre des bottes américaines sur le terrain. Au lieu de cela, avec l’aide de son allié saoudien, Washington tente de faire baisser le prix du pétrole en inondant un marché déjà faible. Les Russes et les Iraniens étant fortement tributaires des exportations de pétrole, l’hypothèse est qu’ils deviendront plus faciles à gérer…

Les Saoudiens ont fait quelque chose de similaire au milieu des années 80. À l’époque, la motivation géopolitique pour une décision qui a fait chuter le prix du pétrole en dessous de 10 dollars le baril était de déstabiliser le régime de Saddam Hussein….

La volonté de Washington de jouer la carte du pétrole découle de la conviction que les approvisionnements nationaux en énergie issus de la fracturation de schiste permettent aux États-Unis de devenir le plus grand producteur de pétrole au monde. Dans un discours l’année dernière, Tom Donilon, alors conseiller à la sécurité nationale de Barack Obama, a déclaré que les États-Unis étaient désormais moins vulnérables aux chocs pétroliers mondiaux. Le coussin fourni par le pétrole et le gaz de schiste «nous donne une main plus forte dans la poursuite et la mise en œuvre de nos objectifs de sécurité nationale». Selon The Gardian : «Les enjeux sont élevés alors que les États-Unis jouent la carte du pétrole contre l’Iran et la Russie».

Cet extrait montre que Washington est plus que disposé à utiliser la «carte du pétrole» si elle aide à atteindre ses objectifs géopolitiques. Sans surprise, l’Arabie saoudite, bonne amie, a historiquement joué un rôle clé en aidant à promouvoir ces objectifs. L’incident actuel, cependant, est exactement le contraire. Les Saoudiens n’aident pas les États-Unis à atteindre leurs objectifs, bien au contraire, ils se déchaînent, frustrés. Ils ont l’impression d’être pressés par Washington – et les producteurs américains – et ils veulent prouver qu’ils ont les moyens de riposter. Inonder le marché n’était que la façon dont MbS «se défoulait».

Trump comprend cela, mais il comprend également qui commande finalement, c’est pourquoi il a pris la mesure inhabituelle d’avertir explicitement les Saoudiens qu’ils feraient mieux de s’aligner et de faire la queue ou qu’il y aurait un enfer à attendre pour eux. Voici un petit historique qui vous aidera à relier les points :

«… L’accord conclu en 1945 entre le président américain Franklin D. Roosevelt et le roi saoudien de l’époque, Abdulaziz, qui définit les relations entre les deux pays depuis… l’accord conclu entre les deux hommes à bord du croiseur de la marine américaine Quincy… était que les États-Unis recevraient tout le pétrole dont ils avaient besoin aussi longtemps que l’Arabie saoudite en aurait, en échange de quoi les États-Unis garantiraient la sécurité de la maison des Saoud au pouvoir. L’accord a légèrement changé depuis la montée en puissance de l’industrie américaine du pétrole de schiste, et la tentative de l’Arabie saoudite de la détruire de 2014 à 2016, en ce sens que les États-Unis garantissent toujours la sécurité de la maison des Saoud, mais ils s’attendent également à ce que l’Arabie saoudite non seulement fournisse aux États-Unis le pétrole dont ils ont besoin aussi longtemps que possible, mais aussi – et c’est la clé de tout ce qui a suivi – cela permet également à l’industrie américaine du schiste de continuer à fonctionner et à croître.

En ce qui concerne les États-Unis, si cela signifie que les Saoudiens perdent face aux producteurs de schiste américain en maintenant les prix du pétrole à la hausse mais en perdant les opportunités d’exportation vers les entreprises américaines, alors c’est dur, dur.

Comme le président américain Donald Trump l’a dit clairement chaque fois qu’il ressent un manque de compréhension de la part de l’Arabie saoudite pour l’énorme avantage que les États-Unis font à la famille dirigeante : « Il [le roi saoudien Salman] ne durerait pas au pouvoir plus de deux semaines sans le soutien de l’armée américaine. »  «La triste vérité sur la réduction de la production de l’OPEP +», Simon Watkins, Oil Price

Trump avait l’impression qu’il devait rappeler aux Saoudiens comment le système fonctionne réellement : Washington donne les ordres et les Saoudiens obéissent. C’est simple, non ? En fait, le prince héritier a déjà considérablement réduit la production de pétrole et se conforme pleinement aux directives de Trump, car il sait que s’il ne le fait pas, il finira comme Saddam Hussein ou Mouammar Kadhafi.

Pendant ce temps, les producteurs américains de pétrole de schiste ne seront pas obligés de faire des réductions ou, comme le dit le New York Times : « Il n’était pas immédiatement clair si l’administration Trump s’était officiellement engagée à réduire la production aux États-Unis. »

Pigé ? Donc, tout le monde réduit la production, tout le monde voit ses revenus diminuer et tout le monde fait ce qu’il faut pour mettre un plancher aux prix. Tout le monde sauf les «exceptionnels» producteurs de pétrole américains des États-Unis d’exception. Ils n’ont pas à faire quoi que ce soit.

Mike Withney

Traduit par jj, relu par Hervé pour le Saker Francophone

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