Du rififi dans la citadelle des élites US, divisées et en conflit


Par Alastair Crooke − Le 3 août 2019 − Source Strategic Culture

crooke_1-1-175x230Quelque chose se trame. Lorsque deux chroniqueurs du Financial Times – piliers de l’establishment occidental – brandissent un drapeau rouge, nous devons en prendre note : Martin Wolf est entré le premier en scène, avec un article dramatiquement intitulé : Les cent ans à venir, un conflit entre les États-Unis et la Chine. Il n’imagine pas «une simple» guerre commerciale, mais une lutte tous azimuts. Ensuite, son collègue au FT, Edward Luce, a souligné que «l’argument de Wolf est plus nuancé que le titre. Après avoir passé une partie de cette semaine parmi les principaux décideurs et penseurs au Forum annuel sur la sécurité d’Aspen dans le Colorado », écrit Luce, « je suis enclin à penser que Martin n’exagérait pas. La rapidité avec laquelle les dirigeants politiques américains de tous les partis se sont unis derrière l’idée d’une ‘nouvelle guerre froide’ me laisse pantois. Il y a dix-huit mois, cette phrase aurait été rejetée comme un propos alarmiste. Aujourd’hui, c’est un consensus.

Un changement important est en cours dans les cercles politiques américains, semble-t-il. Le dernier « scoop » de Luce est le suivant : « Il est très difficile de voir quoi ou qui empêchera cette grande rivalité entre les pouvoirs de dominer le XXIe siècle ». Il est clair qu’il existe actuellement un consensus bipartite aux États-Unis sur la Chine. Luce a sûrement raison. Mais c’est loin d’être la fin de l’histoire. Une psychologie collective de belligérance semble se dessiner et, comme l’a noté un commentateur, est devenue non seulement une rivalité de grande puissance, mais aussi une rivalité entre les politiciens de «Washington» pour montrer «qui a les plus grosses cojones».

L’envoyé américain pour la Syrie – et conseiller adjoint pour la sécurité nationale -, James Jeffrey, n’a pas tardé à exhiber les siennes, de cojones, à Aspen, après que d’autres eurent dévoilé leur virilité au sujet de la Chine et de l’Iran : la politique américaine se résumait à un élément primordial : « Cogner sur la Russie » [Hammering Russia], a-t-il insisté à plusieurs reprises, et continuer jusqu’à ce que le président Poutine comprenne qu’il n’y a pas de solution militaire en Syrie, déclaration faite avec une emphase verbale allant crescendo. La Russie imagine, à tort, qu’Assad a «gagné» la guerre : «Ce n’est pas le cas», a déclaré Jeffrey. Et les États-Unis sont déterminés à démontrer cette « vérité » fondamentale.

Par conséquent, les États-Unis prévoient de « mettre la pression » ; le coût pour la Russie augmentera jusqu’à ce qu’une transition politique soit en place, avec une nouvelle Syrie émergeant comme une «nation normale». Les États-Unis vont «faire payer» la Russie dans tous les domaines : par la pression militaire – assurer l’absence de progrès militaire à Idlib ; par des Israéliens opérant librement dans l’espace aérien de la Syrie ; par des «partenaires américains» – les Kurdes – se consolidant dans le nord-est de la Syrie ; par des coûts économiques – «notre succès» à mettre un terme à l’aide à la reconstruction en Syrie ; par le biais de sanctions américaines étendues contre la Syrie – intégrées à celles contre l’Iran – «ces sanctions fonctionnent» ; et pour finir, par la pression diplomatique : c’est-à-dire «Cogner sur la Russie» à l’ONU.

Et voilà ! La dérive américaine en Syrie est également à couper le souffle. Rappelons-nous qu’il y a peu de temps, il était question de partenariat, les États-Unis travaillant avec la Russie pour trouver une solution en Syrie. À présent, l’envoyé américain parle autant de la guerre froide avec la Russie que ses collègues d’Aspen, même en ce qui concerne la Chine. Un tel « machisme » est évidemment vu comme ayant son origine chez le «président américain» : «Je pourrais – si je le voulais – mettre fin à la guerre américaine en Afghanistan en une semaine» – mais cela entraînerait la mort de 10 millions d’Afghans – s’excusait Trump. Et, dans le même ordre d’idées, Trump suggère maintenant que pour l’Iran c’est facile : guerre ou pas – l’une ou l’autre voie est bonne, pour lui.

Toute cette fanfaronnade rappelle la fin de 2003, au moment où la guerre en Irak commençait à peine à se déclarer : on disait alors que les «simples soldats vont à Bagdad ; mais les vrais hommes ont choisi d’aller à Téhéran». À l’époque, cette expression avait largement circulé à Washington. Si je me souviens bien, ce type de discours a donné naissance à quelque chose qui ressemblait à une exaltation hystérique. Les hauts-fonctionnaires semblaient marcher sur l’eau, en prévision de tous les dominos qui devaient tomber l’un après l’autre.

Le fait est que le couplage tacite de la Russie – désormais considérée comme un « ennemi » majeur par les responsables américains de la Défense – et de la Chine a inévitablement des conséquences aux États-Unis, en termes de partenariat stratégique russo-chinois grandissant, prêt à contester les États-Unis et leurs alliés.

Mardi dernier, un avion russe, effectuant une patrouille aérienne conjointe avec un homologue chinois, a délibérément pénétré dans l’espace aérien sud-coréen. Et, juste avant, deux bombardiers russes Tu-95 et deux avions de combat chinois H-6 – tous deux dotés d’une capacité nucléaire – auraient pénétré dans la zone d’identification de la défense aérienne de la Corée du Sud.

«C’est la première fois que je me rends compte que des avions de chasse chinois et russes ont survolé la zone d’identification de la défense aérienne d’un important allié des États-Unis – en l’occurrence deux alliés des États-Unis. Clairement, il s’agit d’un signal géopolitique en même temps que d’une collecte de renseignements», a déclaré Michael Carpenter, ancien spécialiste russe du département de la Défense des États-Unis. C’était un message adressé aux États-Unis, au Japon et à la Corée du Sud : si vous renforcez l’alliance militaire américano-japonaise, la Russie et la Chine n’ont d’autre choix que de réagir également, ensemble, sur le plan militaire.

Ainsi, en regardant autour de nous, il semble donc que le bellicisme des États-Unis se consolide en quelque sorte dans un consensus des élites – avec seulement quelques individus repoussant courageusement la tendance. Alors, qu’est-ce qui se trame ?

Les deux correspondants du FT signalaient effectivement – dans leurs articles distincts – que les États-Unis entraient dans une transformation capitale et dangereuse. De plus, il semblerait que l’élite américaine soit divisée en enclaves balkanisées qui ne communiquent pas entre elles – ni ne souhaitent communiquer entre elles. C’est plutôt un autre conflit mortel entre rivaux.

L’une de ces orientations insiste sur le fait que la guerre froide doit être renouvelée pour soutenir et moderniser le complexe surdimensionné de sécurité militaire, qui représente plus de la moitié du PIB des États-Unis. Une autre élite demande la préservation de l’hégémonie mondiale du dollar américain. Une autre orientation de l’État profond est dégoûtée par la contagion de la décadence sexuelle et de la corruption qui se fraye un chemin dans la gouvernance américaine – et espère vraiment que Trump «drainera le marais». Et encore une autre, considérant que l’amoralité désormais explicite de Washington D.C. risque de nuire à la réputation et au leadership mondial des États-Unis, souhaite le retour des mœurs américaines traditionnelles – un « réarmement moral », pour ainsi dire. Et puis il y a les déplorables, qui veulent simplement que l’Amérique veille à sa propre reconstruction interne.

Mais toutes ces factions divisées de l‘État profond croient que la belligérance peut fonctionner.

Cependant, plus ces factions des élites américaines, rivales et fracturées, avec leur style de vie confortable et bien rémunéré, se cloîtrent dans leurs enclaves, convaincues de leurs points de vue distincts sur la manière dont l’Amérique peut conserver sa suprématie mondiale, moins il est probable qu’elles comprendront le réel impact de leur belligérance collective sur le monde extérieur. Comme toutes les élites choyées, elles ont un sens exagéré de leurs droits – et de leur impunité.

Ces factions élitistes – malgré toutes leurs rivalité internes – semblent toutefois s’être réunies autour d’une singularité de parole et de pensée qui permet aux classes dominantes de substituer, à la réalité d’une Amérique soumise à de fortes pressions et de lourdes contraintes, la fable d’un hégémon qui peut encore décider des gouvernements à élire, et des peuples non conformes à intimider, ou à effacer de la carte du monde. La rhétorique à elle seule est en train de figer l’atmosphère du monde non-occidental.

Mais une autre implication de l’incohérence au sein des élites est applicable à Trump. Il est largement admis que parce qu’il dit qu’il ne veut pas plus de guerres – et parce qu’il est président américain – les guerres ne se produiront pas. Mais ce n’est pas comme ça que le monde fonctionne.

Le chef de toute nation n’est jamais souverain. Il, ou elle, est assis au sommet d’une pyramide de princes en conflit – en l’occurrence les petits princes de l’État profond  – , qui ont leurs propres intérêts et leur propre agenda. Trump n’est pas à l’abri de leurs machinations. Un exemple évident est le succès avec lequel M.Bolton a réussi à persuader les Britanniques de s’emparer du pétrolier Grace I au large de Gibraltar. Bolton a soudainement intensifié le conflit avec l’Iran, «une pression accrue» sur l’Iran, comme dirait probablement ce dernier,  mis le Royaume-Uni en première ligne de la « guerre » des États-Unis contre l’Iran, divisé les signataires du JCPOA et embarrassé l’UE. C’est un «opérateur» avisé – sans aucun doute.

Et c’est là l’important : ces petits princes peuvent initier des actions –  y compris des provocations sous faux drapeaux – qui entraînent des événements selon leur ordre du jour et peuvent coincer un président dans les cordes. Et cela présume que le Président est en quelque sorte immunisé contre un grand «changement d’humeur» parmi ses propres lieutenants – même si ce consensus n’est rien de plus qu’une fable sur le succès de la belligérance. Mais est-il prudent de supposer que Trump est immunisé contre l’humeur générale des diverses élites et pas seulement celle de ses lieutenants ? Ses récents commentaires désinvoltes sur l’Afghanistan et l’Iran ne suggèrent-ils pas qu’il pourrait s’orienter vers une nouvelle belligérance ? Martin Wolf a conclu son article du FT en suggérant que la dérive aux États-Unis nous dirige peut-être vers un siècle de conflit cahoteux. Mais dans le cas de l’Iran, toute erreur pourrait entraîner quelque chose de plus immédiat – et non maîtrisé.

Alastair Crooke

Traduit par jj, relu par Hervé pour le Saker Francophone

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