Les risques et les chances pour 2017


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Par le Saker – Le 12 janvier 2017 – Source The Saker

Quelques jours à peine en 2017, et nous pouvons déjà dire avec un haut degré de confiance que 2017 sera une année historique. En outre, je suggère que 2017 sera l’« année de Trump » parce que l’une de ces trois choses se produira : soit Trump s’en tiendra pleinement à ses menaces et à ses promesses, soit il en tiendra quelques-unes, mais reste loin du compte, soit finalement Trump sera neutralisé par le Congrès dirigé par les néocons, les médias, la communauté du renseignement. Il pourrait même être destitué ou assassiné. Bien sûr il y a une infinité de possibilités secondaires ici, mais pour cette démonstration, j’appellerai la première option le « Trump lourd », la seconde le « Trump léger » et la troisième le « Trump cassé ». Avant de discuter des possibles implications de ces trois éventualités principales, nous devons au moins poser le contexte, en rappelant la situation dans laquelle le président Trump va mettre les pieds. J’en ai discuté certaines dans mon analyse précédente, 2016 : l’année du triomphe de la Russie, et je ne mentionnerai ici que quelques-uns des résultats essentiels de l’an dernier. Ce sont :

  1. Les États-Unis ont perdu la guerre contre la Syrie. Je choisis mes mots avec soin ici : ce qui au départ avait de nombreux aspects d’une guerre civile s’est presque immédiatement transformé en une guerre d’agression par une vaste coalition de pays sous l’égide des États-Unis. De la création des « Amis de la Syrie » au soutien secret des diverses organisations terroristes en passant par les tentatives d’isoler le gouvernement syrien, les États-Unis ont rapidement pris le contrôle de la « guerre contre Assad » et maintenant ils « ont » leur défaite. Aujourd’hui, c’est la Russie qui contrôle totalement l’avenir de la Syrie. D’abord, les Russes ont essayé de travailler avec les États-Unis, mais c’est rapidement devenu impossible et les Russes ont conclu avec un dégoût total que la politique étrangère américaine n’était pas dirigée par la Maison Blanche ou le Foggy Bottom [Siège du secrétariat d’État, NdT], mais par le Pentagone. Celui-ci, cependant, a misérablement échoué à atteindre quoi que ce soit en Syrie et les Russes semblent en être venus à la conclusion étonnante qu’ils pouvaient tout simplement ignorer les États-Unis à partir de maintenant. Ils se sont donc tournés vers les Turcs et les Iraniens pour arrêter la guerre. C’est une évolution tout à fait extraordinaire : pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis sont devenus sans importance dans l’issue d’un conflit qu’ils avaient grandement contribué à créer et à perpétuer : ayant conclu que les Américains sont « incapables de passer un accord » (недоговороспособны), les Russes n’essayeront même pas de s’opposer aux efforts étasuniens, ils les ignoreront tout simplement. Je crois que le cas de la Syrie sera le premier et le plus dramatique, mais qu’à l’avenir cela se produira ailleurs, en particulier en Asie. C’est une situation qu’aucun Américain n’a dû affronter et il est très difficile de prédire comment Trump s’adaptera à cette situation totalement nouvelle. Je suis prudemment optimiste sur le fait qu’en bon homme d’affaires, Trump fera ce qu’il faut et acceptera la réalité telle qu’elle est, et concentrera ses efforts et ses ressources sur quelques problèmes/régions essentiels, plutôt que de poursuivre la chimère néocon d’une « suprématie mondiale dans tous les domaines ». J’y reviendrai plus tard.
  2. L’Europe est dans un état de chaos total. Comme je l’ai écrit souvent, au lieu que l’Ukraine devienne comme l’Europe, c’est l’Europe qui est devenue semblable à l’Ukraine : tout simplement non viable et vouée à l’échec. La crise européenne est massive et multiple. C’est bien sûr une crise économique, mais aggravée par une crise politique, qui elle-même est amplifiée par une crise sociale profonde et, résultat, l’ensemble du système de l’Union européenne et des élites qui la gouvernaient font aujourd’hui face à une crise de légitimité fondamentale. Quant aux politiciens européens, ils sont beaucoup plus occupés à nier l’existence de la crise qu’à l’affronter. Les États-Unis, qui depuis des décennies ont soigneusement encouragé et entretenu toute une génération de « dirigeants » européens sans épine dorsale, étroits d’esprit, stériles et infiniment soumis, affrontent aujourd’hui le résultat déplaisant que ces politiciens européens sont des chiots aussi perdus qu’aveugles et qu’ils n’ont tout simplement ni politique, ni vision, quant à ce qu’il faut faire ensuite : ils sont tous enfermés dans un mode de survie à court terme, caractérisé par une étroitesse de vue qui les rend inconscients de l’environnement dans lequel ils agissent. Un continent qui a produit des gens comme Thatcher, de Gaulle ou Schmidt produit aujourd’hui des non-êtres vides comme Hollande ou Cameron. Trump héritera par conséquent d’une colonie de facto, totalement incapable de se gérer. Et rien que pour aggraver les choses, tandis que les élites « compradores » de cette colonie n’ont aucune vision et aucune politique, elles sont en même temps profondément hostiles à Donald Trump et soutiennent totalement ses ennemis néocons. Encore une fois, c’est une situation à laquelle jamais aucun président américain n’a été confronté.
  3. La Russie est maintenant le pays le plus puissant sur la planète. Je sais, je sais, l’économie russe est relativement petite, la Russie a des quantités de problèmes et il y a tout juste un an, Obama a rejeté la Russie comme une « puissance régionale », tandis que McCain en parlait comme d’une « station essence déguisée en pays ». Que puis-je dire ? Ces deux imbéciles avaient tout simplement tort et il y a une bonne raison, ou plutôt beaucoup, pour que Forbes ait déclaré que Poutine est l’homme le plus puissant sur la terre, quatre années consécutives. Ce n’est pas seulement parce que l’Armée russe est probablement la plus puissante et la plus capable sur la terre (bien qu’elle ne soit pas la plus grande) ou parce que la Russie a réussi à vaincre les États-Unis en Syrie et, en réalité, dans le reste du Moyen-Orient. Non, la Russie est le pays le plus puissant sur la terre pour deux raisons : elle rejette et dénonce ouvertement le système politique, économique et idéologique mondial, régnant dans le monde entier, que les États-Unis ont imposé à notre planète depuis la Seconde Guerre mondiale et parce que Vladimir Poutine jouit d’un soutien solide comme le roc de quelques 80% de la population russe. La plus grande force de la Russie en 2017 est morale et politique; c’est la force d’une civilisation qui refuse de jouer selon les règles que l’Occident a réussi à imposer au reste de l’humanité. Et maintenant que la Russie les a « rejetées » avec succès, d’autres suivront inévitablement (de nouveau, en particulier en Asie). C’est également une situation totalement nouvelle pour le prochain président américain, qui devra œuvrer dans un monde où défier l’Oncle Sam ne correspond plus uniquement à une condamnation à mort, mais pourrait même être considéré comme assez à la mode.
  4. La Chine est maintenant enfermée dans une alliance stratégique avec la Russie, unique dans l’Histoire mondiale. Contrairement aux alliances passées, qui pouvaient être rompues ou dont on pouvait se retirer, ce que Poutine et Xi ont fait est de transformer leurs pays en symbiotes : la Russie dépend fondamentalement de la Chine pour de nombreux biens et services, tandis que la Chine dépend de la Russie pour l’énergie, l’industrie aérospatiale et la haute technologie (pour ceux qui sont intéressés, je recommande la lecture de l’excellent livre blanc que Larchmonter445 a écrit pour le blog du Saker à ce sujet : The Russia-China Double Helix). Résultat, la Russie et la Chine sont aujourd’hui comme des « sœurs siamoises », dont les têtes sont séparées (indépendance politique et gouvernements propres), mais qui partagent un certain nombre d’organes vitaux pour les deux têtes. Cela signifie que même si l’entité Russie/Chine voulait « se débarrasser de Chine/Russie » en échange d’un rapprochement avec les États-Unis, elle ne pourrait pas le faire. À ma connaissance, rien de pareil n’était arrivé auparavant. Jamais deux (ex-)empires ont décidé de rester séparés mais pleinement intégrés l’un à l’autre. Aucune grande charte, aucune grande alliance, aucun traité solennel n’a jamais été signé pour que cela arrive, seulement d’innombrables contrats et accords (comparativement) plus petits. Pourtant, elles ont tranquillement atteint quelque chose d’absolument unique dans l’Histoire. Ce que cela signifie pour les États-Unis, c’est qu’ils ne peuvent pas compter sur leur divide et impera favori pour essayer de gouverner la planète, parce que cette stratégie ne peut plus fonctionner plus longtemps : même si les dirigeants russes et chinois se disputaient violemment, ils ne pourraient pas défaire ce qui a été fait. L’élan intégrationniste entre la Chine et la Russie ne pourrait probablement être stoppé que par une guerre, ce qui ne sera tout simplement pas le cas. En ce moment, Trump se livre à de nombreuses gesticulations provocatrices à l’égard de la Chine, peut-être dans l’espoir que si les États-Unis normalisent leurs relations avec la Russie, la Chine se retrouverait isolée. Mais isoler la Chine est tout aussi impossible qu’isoler la Russie et provoquer la Chine est tout simplement voué à l’échec. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le prochain président américain devra faire l’expérience que dans le triangle formé par la Russie, la Chine et les États-Unis, ce sont eux qui représentent la partie la plus faible et la plus vulnérable.
  5. L’Iran est trop puissant pour être intimidé ou soumis. Il est vrai que l’Iran est beaucoup plus faible que la Russie ou la Chine et qu’il n’est pas un acteur international majeur. Je dirais cependant que l’Iran est une redoutable superpuissance régionale, qui peut probablement à elle seule affronter toute combinaison de pays de la région et l’emporter sur eux, même si c’est à un coût élevé. Exactement comme la Russie, il est protégé par une combinaison parfaite de géographie et de forces armées modernes. Bien sûr, les capacités iraniennes ne sont pas tout à fait de même niveau que celles des États-Unis ou de la Russie, mais elles sont assez puissantes pour faire de l’Iran une cible extrêmement difficile et dangereuse à attaquer. Il y a de nombreuses années, dans le lointain 2007, j’ai écrit un article intitulé Iran’s asymmetrical response options [Les options de l’Iran pour une réponse asymétrique], qui est clairement daté, mais surtout dans le sens où, depuis 2007, l’Iran est devenu encore plus dangereux à attaquer, que ce soit par les États-Unis, par Israël ou les deux ensemble. La Russie et/ou la Chine entreraient-elles en guerre avec les États-Unis, dans le cas d’une attaque américano-israélienne contre l’Iran ? Non. Mais il y aurait des conséquences politiques très graves à payer pour les États-Unis : un véto garanti au Conseil de sécurité de l’ONU (même si les forces étasuniennes sont visées en Arabie saoudite ou dans le détroit d’Ormuz), un soutien politique, économique et peut-être militaire à l’Iran, un soutien en termes de renseignement aux opérations iraniennes, non seulement en Iran mais aussi en Syrie, en Irak, en Afghanistan et ailleurs, une amélioration des relations aujourd’hui semi-officielles avec le Hezbollah et un soutien à la résistance libanaise. Mais l’« arme » principale utilisée contre les États-Unis serait informationnelle – toute attaque sera contrée avec véhémence par la presse russe et la blogosphère occidentale sympathisante de la Russie ; c’est exactement le scénario que les États-Unis et l’OTAN craignent tellement : sous la direction de RT et de Sputnik, une campagne de dénigrement des États-Unis sur les réseaux sociaux. C’est une réalité nouvelle pour 2017 : nous ne sommes pas habitués à l’idée que la Russie dispose aussi d’un soft power, dans ce cas un soft power politique, mais le fait est que ces capacités russes sont à la fois réelles et redoutables, et c’est pourquoi les néocons accusent « la machine de propagande du Kremlin », tant pour le Brexit que pour la victoire de Trump. Alors qu’une telle « machine » n’existe pas, il y a une blogosphère active et un espace de médias non étasuniens sur Internet, qui semblent assez puissants pour au moins encourager une sorte de « révolte des esclaves » contre les dirigeants néocons de l’Empire. Le résultat est le suivant : les États-Unis ont perdu leur monopole informationnel sur la planète et leur prochain président devra rivaliser, rivaliser vraiment, pour convaincre et rallier à ses vues et à son agenda. Comment Trump fera-t-il face à ces défis radicalement nouveaux ?

Si c’est le « Trump cassé », nous aurons quelque chose de très semblable à ce que nous avons eu avec Obama : beaucoup de promesses non tenues et d’espoirs perdus. Pratiquement, les États-Unis retourneront alors à ce que je pourrais appeler « les politiques de consensus de l’Empire anglosioniste », ce qui est ce que nous avons eu depuis au moins Bill Clinton et qui devient tous les quatre ans « le même vieux truc, le même vieux truc, mais en pire ». Si Trump est destitué ou assassiné, nous pourrions assister à une explosion de troubles aux États-Unis, qui absorberaient la plus grande partie du temps et de l’énergie de ceux qui ont essayé de le chasser. Si Trump se révèle n’être que des belles paroles sans actes, nous nous retrouverons dans la même situation que sous Obama : une présidence faible, débouchant sur diverses agences « faisant leurs propres affaires » sans se soucier de vérifier ce que les autres font. Ce serait un désastre, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Le résultat le plus probable serait un effondrement assez brutal, soudain et irréversible de l’Empire anglosioniste. Si un « président Pence » arrivait, les risques d’une guerre thermonucléaire augmenteraient dangereusement, au niveau de ce qu’ils étaient avant l’élection. C’est de loin la plus mauvaise option pour tout le monde.

Le « Trump léger » est probablement l’option la plus probable. Ne vous méprenez pas, même si je l’appelle comme ça, de grandes choses pourraient quand même se produire. Tout d’abord, les États-Unis et la Russie pourraient décider de traiter ensemble sur la base de leurs intérêts propres, avec du bon sens, du réalisme et un respect mutuel. Tout cela pourrait être tout à fait révolutionnaire et correspondre à l’abandon radical de la politique des États-Unis depuis Bill Clinton (et en réalité depuis la Seconde Guerre mondiale). La collaboration entre la Russie et les États-Unis ne serait cependant pas globale, mais plutôt limitée à certaines questions spécifiques. Par exemple, l’un et l’autre pourraient se mettre d’accord sur des opérations conjointes contre Daech en Syrie, mais les États-Unis ne mettraient pas fin à la politique actuelle USA/OTAN d’escalade et de confrontation contre la Russie en Europe. De même, le Congrès dominé par les néocons empêcherait toute collaboration américano-russe véritable sur la question de l’Ukraine. Cette option serait bien inférieure à ce qu’espèrent certains partisans inconditionnels de Trump, mais serait pourtant infiniment meilleure que Hillary à la Maison Blanche.

Bien que sans doute moins probable, c’est le « Trump lourd » qui pourrait vraiment ouvrir la voie à une ère fondamentalement nouvelle dans les relations internationales. Dans ce cas, la Russie et les États-Unis concluraient un certain nombre d’accords de grande portée, dans lesquels ils agiraient conjointement pour résoudre des problèmes essentiels. Les possibilités théoriques sont phénoménales.

Tout d’abord, les États-Unis et la Russie pourraient refondre entièrement la sécurité européenne en faisant revivre et en modernisant ce qui est sa pierre angulaire : le Traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE). Ils pourraient négocier un nouveau FCE-III, puis l’utiliser comme base pour régler toutes les questions de sécurité en suspens en Europe et donc rendre de facto impossible une guerre en Europe. Les seuls vrais perdants seraient les complexes militaro-industriels occidentaux et quelques États enragés et sinon inutiles (Lettonie, Pologne, etc.), dont le seul bien d’exportation valable est la paranoïa russophobe. Comme dans chaque cas cependant, lorsqu’une guerre, potentielle ou effective, est remplacée par la paix, la population européenne dans sa grande majorité bénéficierait d’un tel accord. Quelques négociations difficiles et délicates seraient nécessaires pour mettre au point tous les détails, mais je suis certain que si on donne à la Russie quelques garanties réelles et vérifiables quant à sa sécurité, le Kremlin ordonnerait le retrait des forces russes situées à l’ouest de l’Oural.

Ensuite, les États-Unis et la Russie pourraient agir ensemble pour stopper la guerre en Ukraine, la transformer en un État fédéral avec une large autonomie garantie à toutes ses régions (pas seulement le Donbass) et déclarer qu’une Ukraine non alignée et neutre sera la clé de voûte du nouveau système de sécurité européen. Si la Russie et les États-Unis sont d’accord sur ce point, les Ukronazis ou les Européens ne pourront rien faire pour l’empêcher. Franchement, exactement comme des adolescents irresponsables et stupides ne sont pas autorisés à participer aux décisions des adultes, il faudrait dire à l’Union européenne et à la junte de Kiev qu’elles ne produisent que des catastrophes et que les adultes ont dû s’en mêler pour empêcher le cauchemar de devenir encore pire. Je vous parie qu’une telle approche recueillerait le soutien de nombreux Ukrainiens, sinon de la plupart, qui en ont maintenant assez de ce qui se passe. La plupart des Européens (exceptées les élites politiques, bien sûr) et la plupart des Russes accueilleraient positivement la fin de ce bordel ukrainien (désolé, mais c’est une description correcte).

Les États-Unis ont perdu beaucoup d’importance au Moyen-Orient. Ils ont cependant encore assez de pouvoir pour effectivement contribuer utilement à la destruction de Daech, en particulier en Irak. Tandis que la Russie, l’Iran et la Turquie peuvent probablement imposer un certain type de règlement de la guerre en Syrie, et avoir le soutien américain, même s’il n’est que limité, pourrait être extrêmement utile. Le CENTCOM est toujours très puissant et une campagne russo-américaine conjointe pour écraser Daech pourrait être extrêmement bénéfique à toute la région. Enfin, que les Russes et les Américains collaborent intelligemment et sincèrement les uns avec les autres serait quelque chose de très nouveau et de fascinant à observer, et je suis quasiment sûr que les soldats des deux côtés accueilleraient très favorablement cette chance. Le Moyen-Orient n’a pas à devenir un jeu à somme nulle, mais le prochain président devra comprendre que les États-Unis sont maintenant un partenaire mineur dans une coalition beaucoup plus grande. C’est le prix à payer pour avoir eu un idiot à la Maison Blanche pendant huit ans.

Inutile de dire que si les Américains et les Russes réussissent à travailler ensemble en Europe, l’Ukraine et le Moyen-Orient connaîtront un arrêt spectaculaire de la « guerre tiède » qui a eu lieu entre la Russie et les États-Unis pendant la désastreuse présidence d’Obama.

Hélas, il y a le problème plutôt pénible de la réponse de Trump aux demandes du lobby pro-Israël américain et sa rhétorique anti-iranienne stupide et délirante. Si Trump continue avec ces absurdités une fois entré à la Maison Blanche, il se coupera de tout véritable accord au Moyen-Orient. En plus, connaissant la russophobie enragée des néocons, si Trump s’incline devant leurs revendications sur l’Iran, ils devra probablement aussi réduire l’étendue de la collaboration américano-russe en Europe, en Ukraine et ailleurs. Il en va de même pour le dénigrement et la provocation constantes de Trump envers la Chine : s’il croit vraiment et sincèrement que les États-Unis sont en position d’intimider la Chine, il se prépare à quelques désillusions très pénibles. L’époque où les États-Unis pouvaient maltraiter ou intimider la Chine est révolue depuis longtemps et tout ce que Trump ferait contre la Chine échouera, de la même façon qu’Obama a échoué contre la Russie.

C’est à mon avis LA question clé de la présidence Trump : sous sa présidence, les États-Unis accepteront-ils le fait que leur hégémonie mondiale est terminée une fois pour toutes et qu’à partir de maintenant, ils ne seront plus qu’un acteur important parmi d’autres acteurs importants ? Oui, l’Amérique, le pays, pas l’Empire, « peut retrouver sa grandeur », mais seulement en renonçant à l’Empire et en acceptant de devenir un pays « normal », quoique encore important.

Si l’establishment étasunien continue à fonctionner à partir de l’hypothèse que « Nous sommes le numéro un », « l’armée américaine est la plus puissante de l’Histoire mondiale » ou que « les États-Unis sont la nation indispensable » qui doit « diriger le monde », alors la présidence de Trump finira en catastrophe. Les idées messianiques et impérialistes ont toujours conduit ceux qui les portaient à un échec retentissant et les États-Unis ne font pas exception. Pour une raison : la mentalité messianique et impérialiste est toujours profondément délirante, puisqu’elle met toujours l’idéologie au-dessus de la réalité. Et, comme on dit, si tu as la tête dans le sable, c’est que tu as le cul en l’air. L’un des plus grands avantages que la Russie et la Chine ont sur les États-Unis, est qu’elles comprennent totalement qu’elles sont, sur de nombreux aspects, plus faibles qu’eux. Et pourtant, paradoxalement, cette conscience est ce qui les rend plus fortes à la fin.

Ce pourrait par conséquent devenir une priorité absolue du président Trump d’abandonner l’attitude infiniment arrogante, si typique des néocons et de leurs prédécesseurs (physiques et idéologiques) trotskystes, et de la remplacer par une conscience aiguë de la nécessité de ne s’engager que dans des politiques en rapport avec les capacités effectives des États-Unis. Des politiques réalistes et basées sur les faits doivent remplacer l’actuelle hubris impériale.

De même, purger les élites étasuniennes de la cabale toxique qui a pris le dessus devrait aussi devenir une priorité essentielle du président Trump : exactement comme la principale menace pour le président Poutine est la cinquième colonne russe, je crois fortement que la plus grande menace pour le président Trump sera la cinquième colonne contrôlée par les néocons aux États-Unis, en particulier au Congrès, dans les médias, à Hollywood et dans la communauté du renseignement. Les néocons ne renonceront jamais avec élégance, ni n’accepteront que le peuple américain leur a montré la porte. Au contraire, il feront ce qu’ils ont toujours fait : se livrer à une méchante campagne de haine contre Trump lui-même et contre ceux qui ont osé voter pour lui. En ce moment, Trump essaie, à l’évidence, de les apaiser en leur jetant un os ici ou là (Pence, Priebus, Friedman, dénigrement de l’Iran, etc.), ce qui, je suppose, est assez juste. Mais s’il continue à zigzaguer comme ça une fois qu’il sera à la Maison Blanche, il n’aura pas une chance contre eux.

Michael Moore vient d’appeler à « 100 jours de résistance » après l’inauguration de Trump. Bien que Moore lui-même soit avant tout un clown (très talentueux), ce genre d’initiative peut finir par devenir à la mode, en particulier chez les « millenials » américains totalement zombifiés et les pseudo « progressistes » blessés, qui ne peuvent et ne veulent tout simplement pas accepter que Hillary a perdu. Nous ne devons jamais sous-estimer les capacités des agents de Soros pour lancer une Révolution de couleur à l’intérieur des États-Unis.

L’« État profond » américain est aussi un ennemi puissant et extrêmement dangereux, dont les choix pour s’opposer à un « Trump lourd » comprennent non seulement d’assassiner Trump lui-même, mais aussi de créer un autre 9/11 sous fausse bannière aux États-Unis, incluant éventuellement des matières nucléaires, et de l’utiliser comme prétexte pour imposer une sorte d’état d’urgence.

Enfin, et comme toujours, il y a les banques (dans un sens général, ce qui inclut les assurances, les fonds d’investissement, etc., et en gros tous les financiers) qui combattent le retour à la souveraineté des États-Unis avec tout ce qu’ils ont. En général, j’utilise l’expression « retour à la souveraineté » pour décrire ce que Vladimir Poutine a tenté de faire en Russie depuis 2000 : le processus de lutte contre le véritable pouvoir d’une petite élite transnationale, pour le rendre au peuple russe et faire de la Russie un pays vraiment indépendant et souverain. Le même concept, cependant, s’applique également aux États-Unis, dont la population est clairement devenue l’otage et l’esclave d’une petite élite, de fait moins de 1%, qui contrôle totalement les vrais centres de pouvoir. Une grande partie, la plus grande en réalité, est concentrée dans diverses institutions financières qui contrôlent vraiment toutes les branches du gouvernement aux États-Unis. Certains les appellent « Corporate USA » ou « USA Inc. », mais en réalité, nous sommes confrontés à des financiers et non à des entreprises qui vivent en offrant des biens et des services. Les niveaux réels de corruption aux États-Unis sont probablement plus élevés que partout ailleurs sur la planète, simplement à cause des immenses sommes d’argent en jeu. Les parasites (littéralement) corrompus qui gèrent cette machine à faire de l’argent feront tout leur possible pour empêcher le retour du peuple américain au pouvoir et ils ne permettrons jamais qu’« un homme – une voix » remplace l’actuel « un dollar – une voix ».

Il est ironique, bien sûr, que Trump lui-même et tout son entourage proviennent des élites financières. Mais ce serait une erreur d’en déduire simplement que si une personne vient d’un milieu spécifique, elle l’aimera et le soutiendra toujours. Che Guevara était un docteur en médecine, issu d’une famille bourgeoise argentine assez aisée. Oh, je ne compare pas Trump au Che ! Je dis seulement que la théorie de la conscience de classe présente parfois des exceptions intéressantes. Au moins, Trump connaît très bien ces gens et il pourrait être l’homme idéal pour briser leur actuel monopole sur le pouvoir.

Conclusion

Faire des prédictions pour une année comme 2017, alors que la plupart des résultats dépendent de ce qu’une seule personne pourrait faire ou ne pas faire est assez futile. Au mieux, c’est un exercice de simple chance statistique. Ceux qui émettront des prédictions correctes feront bonne impression, évidemment, et ceux dont les prédictions ne se concrétiseront pas, en feront une mauvaise. Mais en réalité, ils sont tous dans le flou aujourd’hui. C’est pourquoi je choisis de parler de risques et de chances et de considérer au moins trois « variantes Trump ». Ce sont des processus dans lesquels Trump et les États-Unis sont cruciaux ou, au moins, centraux, mais il y en a d’autres où ils comptent beaucoup moins. Donc, pour conclure, je hasarderai quelques suppositions que je vous soumets avec toutes les réserves imaginables sur le fait qu’elles seront peut-être fausses. Cela dit, allons-y.

Premièrement, je pense qu’il y a une bonne chance que la Russie, l’Iran et la Turquie réussissent à stopper la guerre contre la Syrie. Le pays restera unifié, mais avec des zones d’influences claires et avec un gouvernement qui comprendra Assad, mais aussi des représentants de l’opposition. La Syrie est beaucoup trop grande et trop diverse pour jouir de la paix qui règne aujourd’hui en Tchétchénie, donc au mieux nous pouvons espérer le genre de demi-paix que le Daghestan a subie ces dernières années. Ce ne sera pas parfait, cela ne suffira pas, mais l’horreur absolue s’arrêtera.

Deuxièmement, je pense que Porochenko perdra le pouvoir cette année. L’Ukraine occupée par les nazis a survécu à un mélange d’inertie (il y avait encore beaucoup de richesse datant de l’ère soviétique) et d’aide occidentale. Les deux sont maintenant complètement à l’arrêt. En plus, il y a des signes croissants que l’armée ukrainienne est devenue fondamentalement incapable d’opérations de combat sensées. Si certains bataillons de volontaires nationalistes particulièrement délirants ou si un dirigeant politique ordonnait une attaque sur la Novorussie, les Ukrainiens pourraient endurer une grave défaite, suivie de la libération des territoires des régions de Donetsk et de Lougansk actuellement occupés par les nazis. Et cette fois, si cela se produit, les Novorusses auront les moyens de libérer Marioupol et de la tenir sans être coupés du Donbass par une contre-attaque ukrainienne sur leur flanc. Enfin, si Porochenko est remplacé par des éléments encore plus fous, la Russie pourrait décider de reconnaître l’indépendance des Républiques de Lougansk et de Donetsk ce qui, à son tour, entraînerait inévitablement un référendum dans ces républiques pour rejoindre la Russie. Les politiciens de l’Union européenne seront en crise, la Pologne et l’Estonie déclareront qu’une invasion russe est imminente, mais la Russie les ignorera tous, tout simplement. Quant à Trump, il est très peu probable qu’il fasse quoi que ce soit à ce propos, surtout si on considère que les Ukronazis étaient à 100% derrière Hillary et le rejetaient comme une bonne blague. La dernière et seule chance pour le « Banderaston indépendant » d’éviter ce résultat est d’appliquer enfin pleinement et totalement l’Accord de Minsk-2, et de s’auto-dissoudre. Les cinglés de Kiev auront-ils la sagesse de le comprendre ? J’en doute beaucoup. Mais qui sait, peut-être Dieu aura-t-il pitié du peuple d’Ukraine et lui donnera-t-il la force de se débarrasser de la pourriture bandériste qui leur a apporté tant de misère.

Il me reste une grande préoccupation : l’Amérique latine. Cela n’a pas été relevé souvent, mais l’Amérique latine est le seul domaine en politique étrangère, où Obama a eu plutôt du succès, du moins si vous soutenez la domination qu’y exercent les États-Unis : Castro est mort, Chavez a disparu, peut-être assassiné, Christina Kirchner s’en est allée, la présidente Dilma Rousseff a été renversée par un coup d’État parlementaire et il semble que le même sort va maintenant frapper Nicolas Maduro. Très significativement, Cuba a accepté un accord qui donnera aux États-Unis une influence beaucoup plus grande sur l’avenir de l’État insulaire. C’est vrai, Evo Morales, Rafael Correa et Daniel Ortega sont encore au pouvoir, mais le fait indéniable est que les poids lourds politiques d’Amérique latine sont tombés. Trump changera-t-il de politique l’égard de l’Amérique latine ? J’en doute vraiment, ne serait-ce que parce qu’on « ne répare pas ce qui n’est pas cassé ». Et d’un point de vue impérialiste américain, la politique actuelle n’est pas cassée du tout, c’est plutôt un succès. Je ne vois tout simplement aucune raison pour laquelle Trump déciderait de permettre aux Latino-Américains d’être libres et souverains, renversant ainsi une Doctrine Monroe vieille de presque 200 ans. La liberté pour l’Amérique latine viendra à la fin d’une longue lutte, indépendamment de qui occupe la Maison Blanche.

Donc non, 2017 n’aura qu’un lointain rapport avec la vie dans un monde parfait, mais il y a une chance supérieure à la moyenne que 2017 voie quelques améliorations très importantes et très nécessaires par rapport aux années précédentes, franchement désastreuses. Il y a encore un espoir que Trump tienne ses promesses et, s’il le fait, il pourrait devenir l’un des meilleurs présidents américains depuis de très, très nombreuses années. Que Trump tienne ses promesses ou non, le monde continuera à passer de l’unipolarité à la multipolarité, et c’est une évolution extrêmement souhaitable. Dans l’ensemble et pour la première fois depuis des dizaines d’années, je me sens plutôt optimiste. C’est un sentiment tellement étrange et si peu naturel pour moi, que je me sens presque coupable. Mais parfois une jouissance coupable est aussi un grand plaisir !

The Saker

Article original paru sur The Unz Review

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par nadine pour le Saker francophone