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andrew-korybkoPar Andrew Korybko – Le 30 janvier 2017 – Source Oriental Review

La guerre hybride peut être décrite comme un conflit d’identité fabriqué ou provoqué dans le but de perturber, de contrôler ou d’influencer des projets d’infrastructures de raccordement transnationaux multipolaires par le biais des méthodes de modification, changement ou redémarrage de régime dans des États géostratégiques de transit. Cela peut être appelé la loi de la guerre hybride.

Pouvez-vous expliquer brièvement le concept de la Guerre hybride et ses éléments les plus importants ?

Les organisateurs exploitent les différences religieuses, ethniques, historiques, socio-économiques, administratives et géographiques afin de parvenir à des concessions politiques (changement de régime), changement de leadership (changement de régime) et / ou réforme constitutionnelle (régime de redémarrage, dans un parti fédéral divisé) contre le pays ciblé afin de saper les nouvelles routes de la soie de la Chine et les projets de connexions des autres grandes puissances.

La guerre de communication, le pré-conditionnement social et structurel et les provocations physiques sont les itérations tangibles de ce stratagème, et leur escalade tactique est généralement marquée par le passage d’une révolution de couleur défaillante à une guerre non conventionnelle dans le cas où les objectifs politiques anticipés ne sont pas facilement atteints.

Dans la pratique, la guerre de terreur sur la Syrie est un parfait exemple d’une guerre hybride, où les États-Unis et leurs alliés régionaux « Lead From Behind » [dirigés dans l’ombre, NdT] ont violemment provoqué un changement de régime afin de punir le président Assad de refuser le gazoduc qatari et d’empêcher la construction de son alternative, le pipeline de l’amitié entre l’Iran, l’Irak et la Syrie. Le terrorisme urbain connu sous le nom de « EuroMaidan » est un autre exemple de guerre hybride où les États-Unis alimentent le conflit d’identité entre les Ukrainiens hyper-nationalistes dans la moitié occidentale du pays et les pro-russes multiculturels dans la partie orientale comme moyen de subvertir le projet d’intégration de l’Ukraine dans l’Union eurasienne de la Russie.

D’autres exemples moins médiatisés de la guerre hybride sont les déstabilisations consécutives qui ont eu lieu dans la République de Macédoine en 2015-2016, afin de saper l’influence de la Russie et les méga projets chinois dans les Balkans. De même les émeutes de l’année dernière qui ont éclaté en Éthiopie et visaient à atténuer l’attractivité de l’un des principaux partenaires économiques de la Chine en Afrique et du chemin de fer Addis-Abeba–Djibouti récemment terminé, un maillon de la Route de la soie dans la Corne de l’Afrique. À vrai dire, de nombreux pays de l’hémisphère oriental sont vulnérables à la guerre hybride, car l’approche adaptative et structurée, appliquée dans les exemples précédents pour fomenter les conflits d’identité, est pertinente pour la plupart d’entre eux et pourrait être déployée contre eux dans le cas où ils s’aligneraient sur un projet multinational d’infrastructure connexe transnationale qui menace l’hégémonie unipolaire des États-Unis dans leur région.

Vous avez écrit que les États-Unis sont pratiquement le seul pays capable de provoquer, et provoque effectivement, des guerres hybrides. Pourquoi les États-Unis ont-ils adopté cette nouvelle approche ?

Les guerres hybrides sont indirectes et nécessitent donc moins de ressources de l’État instigateur que les conflits conventionnels, tout en ayant simultanément une plus grande chance d’atteindre les objectifs politiques envisagés en raison de leur imprévisible asymétrie qui surprend les défenses de sécurité militaire de la cible. Les États-Unis ont le monopole des guerres hybrides en raison de leur visée stratégique mondiale, de leur boîte à outils préexistante et raffinée (capacité de propagande, agents sur le terrain / ONG, subversion économique par le pétrodollar, sanctions, etc.) et des intérêts globaux fondés sur le maintien perpétuel de leur hégémonie unipolaire partout dans le monde.

Les États-Unis ont commencé à dépendre davantage de la guerre hybride après la coûteuse débâcle subie pendant la guerre de 2003 contre l’Irak et l’occupation subséquente, ce qui leur a enseigné la leçon inoubliable de l’importance qu’il y a à sous-traiter les conflits à des alliés régionaux partageant les mêmes idées. En d’autres termes, les États-Unis ont décidé de se détourner de la guerre conventionnelle à grande échelle et d’organiser des guerres par procuration, en comptant sur leurs partenaires régionaux « Lead From Behind » pour faire publiquement le travail difficile pendant que les armes, la propagande, la stratégie etc…, viennent des coulisses. La seule différence avec la guerre conventionnelle, cependant, est qu’au lieu de provoquer un conflit d’État à État entre l’allié des États-Unis et le gouvernement ciblé, la guerre naît à l’intérieur des frontières de l’État victimisé par la perception manipulée qu’il s’effondre ou implose parce que les rebelles et les combattants de la liberté s’opposent au régime.

En bref, la guerre hybride est moins chère et exige un engagement moins conventionnel que les conflits ordinaires et a le potentiel de récolter rapidement des récompenses astronomiques pour les auteurs. Leur essence même est que ce sont des guerres civiles internes asymétriques que les services de sécurité militaire ciblés ne sont généralement pas préparés à gérer et qu’ils souhaitent éviter, car la plupart des gouvernements préféreraient ne jamais être confrontés à la possibilité d’ordonner des combats mortels contre leurs propres citoyens. Néanmoins, une telle éventualité pourrait finalement s’avérer inévitable si des individus sont engagés dans des activités anti-étatiques et terroristes, mais les forces étrangères tenteront certainement de transformer toute opération d’application de la loi en déclencheur d’un cycle autosuffisant de violence alimenté de l’étranger par la propagande, la manipulation narrative et l’aide secrète aux rebelles.

Quels sont les pays qui composent, comme vous l’avez dit, les cibles centrales des guerres hybrides américaines ? Quel est le but ultime de ce nouveau type de guerre ? Le changement de régime ?

Pour revenir à la loi de la guerre hybride, l’accent est mis sur l’intensification des conflits identitaires afin de prévenir l’intégration eurasienne, aujourd’hui principalement matérialisée par les Nouvelles routes de la soie financées par la Chine, qui sont construites partout dans le monde mais ne sont pas réservées exclusivement aux Eurasiens. D’autres grandes puissances multipolaires s’efforcent de sécuriser, de stabiliser et de développer leurs voisinages régionaux, ce qui fait d’elles et de leurs partenaires des cibles pour les guerres hybrides américaines. Les deux exemples les plus marquants sont le début de la guerre de terreur de 2011 contre la Syrie qui a été menée indirectement contre le pipeline de l’amitié avec l’Iran et l’explosion du terrorisme urbain « EuroMaidan » en 2013 visant à saboter les efforts d’intégration de l’union eurasienne avec l’Ukraine.

Concernant l’Iran, la République islamique est en fait doublement sensible à la guerre hybride pour les deux raisons susmentionnées. On a déjà vu, avec des conséquences mortelles, comment les États-Unis déploient la guerre hybride contre les intérêts régionaux de l’Iran, en Syrie et ailleurs dans le Moyen-Orient. Mais le pays lui-même doit encore souffrir d’une guerre hybride à part entière dans ses propres frontières visant à interférer avec les grandes ambitions intercontinentales de la connectivité pan-eurasienne sous l’égide de la Chine. L’Iran est le portail géostratégique qui relie l’Asie de l’Ouest (le Moyen-Orient) à l’Asie centrale, méridionale et même orientale, ce qui lui permet de jouer un rôle irremplaçable dans les futurs projets d’intégration eurasiatique. La Chine et l’Iran sont déjà reliés entre eux par l’intermédiaire d’un réseau ferroviaire transitant à la périphérie du Kazakhstan et du Turkménistan, mais des plans ont déjà été proposés pour rationaliser cette voie grâce à la construction, à terme, d’un chemin de fer à grande vitesse à travers le cœur densément peuplé de l’Eurasie.

S’il est laissé à lui-même, sans aucune intervention extérieure, le projet de chemin de fer à grande vitesse Chine–Iran envisagé pourra finalement continuer à travers la Turquie et plus loin dans les Balkans et dès lors dans l’UE, faisant ainsi de l’Iran l’un des trois seuls États de transit qui doivent absolument participer aux projets d’infrastructures trans-eurasiens de la Chine. La Russie se trouvant au nord de l’Eurasie est donc la gardienne géostratégique de cette partie du continent pour tous les réseaux UE–Chine entrecroisés, tandis que l’Iran et la Turquie jouent le même rôle dans le sud.

Pour prévenir activement la réalisation de ces projets d’infrastructures multipolaires à travers le Moyen-Orient, les États-Unis doivent coopérer avec la République islamique d’Iran, ou la détruire. La première option est celle que l’administration Obama rêvait de mettre en œuvre après l’accord nucléaire ; si elle échoue, alors la seconde option de secours est la guerre hybride. L’intrigue d’infiltration stratégique de Washington n’a pas réussi à séduire Téhéran, il semble donc probable que l’Iran sera visé par une guerre hybride punitive des États-Unis dans un proche avenir. En fait, les États-Unis ont déjà travaillé sur les préparatifs nécessaires et organisent actuellement leurs forces en prévision de la tenue de ce type de conflit lors de la prochaine présidence Trump.

Par exemple, il y a déjà eu une recrudescence notable de l’activité insurrectionnelle dans la périphérie iranienne (Kurdes, Arabes, Baloutches, etc.) que ce soit à des fins séparatistes ou fédéralistes (cloisonnement interne), alors que la menace d’une attaque interne de Daech est plus pertinente que jamais. De même, les États-Unis ont essayé de conditionner structurellement l’État iranien, par des sanctions étendues, et d’autres types d’activités économiques subversives qui se produisent parallèlement à l’opération de pré-conditionnement social menée par la guerre de l’information (propagande) et les espérances incroyablement élevées que l’Occident a encouragé parmi les moins de 30 ans (la majorité de la population iranienne) après l’accord nucléaire. Les États-Unis planifient d’influencer et d’induire en erreur les jeunes adultes d’Iran afin de provoquer une révolution verte 2.0, qui, cette fois, sera renforcée par une guerre terroriste asymétrique le long de la frontière à l’intérieur du pays et avec le soutien indirect des pays du Golfe, alliés des États-Unis.

L’interaction, en Iran, de chacun des outils de guerre hybride susmentionnés devrait faire avancer vers le but de la mise au pas du pays, d’abord par la pression et enfin par le changement de régime. La pression se réfère aux concessions politiques que les États-Unis veulent arracher à l’Iran après l’avoir placé en position de faiblesse, tandis que le changement de régime consiste à remplacer le gouvernement multipolaire de l’Iran par un fantoche unipolaire. Ce qui est le plus inquiétant, c’est que l’objectif ultime de la mise au pas aurait pour effet de détruire la République islamique d’Iran en la transformant en une « Fédération séculière de Perse » et un damier d’États quasi-indépendants basé sur un schéma identitaire – Kurdistan, Sud-Azerbaïdjan, Baloutchistan, Perse arabe, etc. –, selon le  plan de division de l’Iran de Bernard Lewis en 2011, ci-dessous.

Comment la Russie, l’Iran et la Chine peuvent-ils repousser les guerres hybrides américaines ? Comment former une coalition ? Les mesures économiques telles que l’utilisation de monnaies locales pour lutter contre la domination du dollar peuvent-elles être utiles dans ce cas ?

Il existe trois catégories complémentaires de résistance à la guerre hybride auxquelles les États peuvent et doivent participer, à savoir les efforts internes, les opérations extérieures et les structures externes. En ce qui concerne l’effort interne, la promotion d’une éducation patriotique et son renforcement régulier dans la société sont essentiels pour contrer les idéologies anti-étatiques corrosives promues par les pratiquants de la guerre hybride et leurs cohortes de cinquièmes colonnes dans le pays – celles-ci agissant pour trahir intentionnellement ou parce qu’elles ont subi un lavage de cerveau par la propagande. De plus, l’État devrait adopter la technologie de la révolution inversée avec des ONG patriotiques et des manifestations publiques de la fierté de l’État, car ce sont des atouts inestimables qui peuvent être déployés pour faire face à des provocations inattendues de guerre hybride. Ainsi, en 2002 au Venezuela, pendant le bref coup d’État pro-américain contre le président Chavez, on a assisté à un exemple puissamment efficace que tous les autres États victimisés devraient essayer d’émuler en temps de crise provoquée de l’extérieur. Plus récemment, les rassemblements patriotiques en 2015-2016 du peuple macédonien, lors des deux révolutions de couleurs ratées contre leur gouvernement, ainsi que les rassemblements de rue du peuple turc en faveur du président Erdogan pendant le coup d’État pro-américain contre lui, également raté, peuvent fournir beaucoup d’enseignements utiles aux États qui sont disposés à apprendre d’eux.

Ce qui est exceptionnellement important est que les gouvernements s’engagent dans des campagnes d’information préventives exposant les scénarios américains de guerre hybride contre leur pays, car ceci peut instruire la population et la rendre plus consciente de l’intrigue qui est menée. De ce fait, il devient de moins en moins probable que des civils bien intentionnés succombent à une prochaine attaque de propagande les incitant à prendre part à une révolution de couleur. Il faut toujours se rappeler que les révolutions de couleur s’appuient sur des techniques psychologiques de contrôle des foules pour manipuler et tromper les masses, former des groupes de provocateurs anti-étatiques, bien qu’il n’y ait sans doute qu’une minorité de conspirateurs organisant ces événements sur le terrain. La majorité des participants n’a pas conscience de l’image globale, et ne se rend pas compte qu’elle est utilisée comme « idiots utiles » par les États-Unis.

La tactique interne décrite ci-dessus variera dans la pratique, en fonction de la civilisation et des conditions uniques de chaque État, mais il faut suivre ces directives générales afin d’être plus efficace pour repousser la guerre asymétrique des États-Unis.

Passant à l’aspect externe des stratégies pour contrer les guerres hybrides, il est important qu’il y ait une coordination approfondie entre les militaires des pays multipolaires, leurs services de renseignement et leurs bureaucraties diplomatiques. L’Organisation de coopération de Shanghai (SCO) dispose d’un mécanisme particulier appelé « RATS », qui signifie Structure antiterroriste régionale. Il s’agit d’une force de réaction rapide qui lutte contre les menaces communes du terrorisme, du séparatisme et de l’extrémisme. Après tout, la guerre hybride est directement menée par des acteurs non étatiques indirectement soutenus par des organisateurs de l’État hostile, de sorte que les gouvernements prudents doivent mettre leurs ressources en commun pour coopérer contre les individus et les groupes qui sont la manifestation la plus immédiate de ces sortes de conflits asymétriques. Dans le cas de l’Iran, ce peuvent être des irrédentistes / séparatistes tels que les groupes arabes soutenus par Saddam Hussein pendant la guerre des années 1980, ou des extrémistes idéologiques comme Daech et le Parti kurde démocratique d’Iran. Les deux derniers sont des extrémistes religieux et politiques, respectivement, et ces trois groupes, ainsi que d’autres comme eux, deviennent des terroristes dés lors qu’ils décident de prendre une arme et de lutter contre l’État.

Le dernier type de stratégie qui devrait être appliqué dans la défense contre la guerre hybride est la structuration de la coopération institutionnelle multilatérale entre les États multipolaires. Une intégration plus étroite entre la Russie, l’Iran, la Chine, le Pakistan, la Turquie et d’autres pays de cette envergure est essentielle afin de minimiser les dommages que les États-Unis peuvent infliger à chacun d’entre eux par des machinations économiques. De même le commerce en monnaies locales aurait une influence considérable à terme en diminuant la capacité de Washington à provoquer une déstabilisation financière dans le cadre de ses structures financières préétablies. Ainsi, d’autres institutions multipolaires telles que la banque des BRICS, la réserve de change des BRICS, l’AIIB et d’autres organismes financiers émergents jouent un rôle hautement stratégique dans la défense proactive contre ce scénario structurel de subversion financière. Cependant, l’objectif final des processus d’intégration multipolaires devrait être la mise en œuvre de routes commerciales continentales dans toute l’Eurasie, car elles sont à l’abri de tout blocus potentiel de la marine américaine ou de chantage conventionnel connexe – style sanctions – et ne peuvent être perturbées que par la guerre hybride, d’où l’importance des efforts internes et des opérations extérieures discutés précédemment.

La crise syrienne est sans doute le développement le plus significatif au Moyen-Orient en ce moment. On parle aussi de la coalition Russie-Iran-Turquie. Voyez-vous cette coalition aller quelque part, et pourquoi une telle coopération aurait-elle même un sens ?

J’ai commencé à écrire au sujet de la Tripartite russo-irano-turque au cours de l’été dernier, immédiatement avant et après la tentative de coup d’État pro-américain en Turquie dans une série d’articles pour le groupe de réflexion Katehon basé à Moscou. Mon analyse a été confirmée le 20 décembre, lorsque les trois ministres des Affaires étrangères sont venus dans la capitale russe et ont publié la Déclaration de Moscou. Pour résumer brièvement mes idées, les trois pays en sont venus à développer des intérêts communs pour arrêter la guerre de terreur en Syrie – la Turquie a progressivement évolué sur ce front au cours de la dernière année, Erdogan a centralisé son pouvoir et islamisé l’État – et empêché le séparatisme « fédéraliste » kurde qui, en pratique, est assimilé à l’émergence d’un « second Israël géopolitique » dans le Kurdistan, au cœur du Moyen-Orient. La Tripartite représente un « concert des grandes puissances » du XXIe siècle au Moyen-Orient uni dans son désir de faire disparaître les États-Unis en tant que faiseurs de rois et de remplacer leur influence décroissante.

Discussions russes-irano-turques à Moscou, décembre 2016.

Il existe encore des conflits bilatéraux entre les trois membres, mais chacun d’eux est surmontable et ne devrait pas poser de grave risque pour leur partenariat multilatéral. Les problèmes que la Russie et l’Iran ont avec la Turquie, c’est qu’elle héberge toujours des missiles nucléaires américains sur la base aérienne d’Incirlik, qu’elle a été le principal allié de Washington dans la guerre de terreur menée contre la Syrie depuis six ans et qu’elle demandait la démission du Président Assad. Pour ce qui est de la Russie et de l’Iran, des problèmes beaucoup moins importants sont présents dans leur relation, le seul pertinent étant que les deux pays sont des rivaux non déclarés – mais toujours amicaux – sur le marché mondial de l’énergie. Les trois côtés se rendent compte qu’il y a une lourde campagne de propagande unipolaire menée contre eux dans le but de diviser une coalition qui change la donne au Moyen-Orient, cette propagande s’est récemment focalisée sur le faux récit selon lequel la Russie et la Turquie seraient en train de conspirer contre l’Iran en Syrie. Dans la mesure où toutes les parties réalisent le jeu qui est joué contre elles par les États-Unis et leurs alliés, aucun d’eux ne mord à l’hameçon, et la Tripartite a encore le potentiel pour superviser la fin de la guerre de terreur en Syrie et la refonte d’un ordre nouveau au Moyen-Orient en stabilisant et en renforçant la région après la défaite de Daech.

L’objectif à long terme qui vient à l’esprit est la facilitation de l’intégration du Proche-Orient dans la vision globale des Nouvelles routes de la soie chinoises (One Belt, One Road), qui satisferait ainsi le destinée géostratégique de la Turquie et de l’Iran de devenir des ponts sud-eurasiens reliant l’UE à l’Asie de l’Est. Comme on l’a vu précédemment, la Russie est la contrepartie nord-eurasienne de cette construction géopolitique, ce qui permet la reconceptualisation élargie de la Tripartite, à partir d’un « concert moyen-oriental des grandes puissances » régionales en un partenariat pragmatique supra-continental de plate-formes d’infrastructures trans-eurasiatiques. Si l’on admet que le récit dominant du XXIe siècle sera l’intégration eurasienne, cela place la Tripartite au cœur du processus et le transforme en un des centres de développement géopolitique les plus importants de ce siècle. En conséquence, cela fait naturellement de chacun de ses membres une cible privilégiée pour les prochaines guerres hybrides des États-Unis.

Vous avez parlé de la politique de changement de régime et des différents outils pour cela. Quels sont ces outils ? Y a-t-il des exemples de ces outils utilisés aujourd’hui ou récemment ?

Comme je l’ai expliqué plus tôt, la guerre hybride peut être comprise comme un conflit identitaire fabriqué ou provoqué qui avance progressivement d’une phase de révolution de couleur défaillante vers une guerre non conventionnelle dans le but de modifier, changer ou redémarrer le régime dans les États géostratégiques de transit participant aux projets d’infrastructures multipolaires de connexion transnationale. La campagne est toujours précédée d’une période de pré-conditionnement social et structurel dans laquelle les États-Unis cherchent à affaiblir subtilement les défenses de l’adversaire par la propagande et la guerre économique et financière – y compris les manipulations et les sanctions monétaires. Une fois déclenchée, la guerre hybride prend la forme de mercenaires non armés, manifestants et ONG, coopérant avec les éléments armés, terroristes, rebelles, combattants de la liberté, qui luttent violemment pour promouvoir les objectifs stratégiques. La nature spécifique et le nom de chaque acteur déstabilisateur dépend des caractéristiques uniques de la cible, mais le modèle reste le même quel que soit le pays auquel il s’applique.

Dans votre livre, vous avez également écrit sur l’accord avec l’Iran et le nouvel « âge d’or » des relations États-Unis – Iran (évidemment doré pour les États-Unis). Pouvez-vous expliquer pourquoi ce nouvel âge est doré pour les États-Unis ?

La sensibilisation de la question de l’Iran par Obama n’a jamais été autre chose qu’une blague. C’était trop beau pour être vrai que les États-Unis s’engageraient dans toutes sortes de « concessions » à l’Iran, comme l’allègement des sanctions et la restitution d’actifs financiers, en échange d’un arrêt strict des recherches dans l’énergie nucléaire, ce que l’Iran a tout le temps fait, de toute façon. Les motifs dissimulés des États-Unis étaient de faire appel aux modérés occidentalisés, représentés par le président Rouhani, et de faire grimper de manière irréaliste les attentes de la jeune population iranienne, majoritaire, de moins de 30 ans, fatiguée par les sanctions. Les États-Unis s’efforçaient de créer une scission tangible en Iran dans l’élite de l’État profond (l’armée, le renseignement et les bureaucraties diplomatiques) en divisant les modérés du président Rouhani et les conservateurs de l’Ayatollah, les premiers apparaissant aux Occidentaux comme ayant plus d’influence économique et diplomatique tandis que les seconds dominent apparemment la sphère militaro-sécuritaire.

Le Président Rouhani lui-même n’est pas à blâmer pour quoi que ce soit, et il n’était pas « au fait » d’une quelconque intrigue étrangère, mais c’est simplement que les États-Unis ont décidé de faire une cible de lui et des citoyens qu’il représente, parce que l’État profond de Washington pensait qu’ils pouvaient plus facilement être trompés et dévoyés. Cependant, l’Ayatollah et ses partisans ont déjoué ce plan, et la crise espérée par les États-Unis a été évitée, après que l’État profond iranien a lissé toute différence de politique significative qui pourrait être exploitée entre les modérés et les conservateurs. Le président Rouhani, icône modérée, a récemment renoncé à sa rhétorique pro-occidentale et optimiste antérieure en se montrant plus sceptique vis-à-vis des États-Unis et de leurs motivations, faisant écho aux sages avis conservateurs régulièrement proclamés par le chef suprême. À bien des égards, les États-Unis ont essayé de faire la même chose en Iran avec le président Rouhani, après l’accord nucléaire, que ce qu’ils avaient tenté de faire – sans succès – en Russie avec le président Medvedev après le soi-disant Reset d’Obama. Et de la même façon que l’Ayatollah a sagement sauvé du piège le président modéré de son pays, le conservateur Poutine a sauvé son propre homologue politique plusieurs années auparavant.

Si l’Iran n’avait pas été conscient du grand plan américain d’infiltration stratégique et de désarmement du pays par des moyens discrets asymétriques, et réussi à surmonter la division planifiée de l’État profond, il aurait alors été possible, avec le potentiel de l’aubaine économique post-sanctions, d’enrichir et acheter une plus grande frange de l’élite iranienne, neutralisant ainsi et peut-être même coopérant avec une partie d’entre elle dans le but d’affaiblir le pays. L’objectif ultime était soit d’encourager les conflits entre les populations modérées et conservatrices de l’Iran, et les membres de l’État profond, soit prendre le contrôle du pays par procuration et réorienter sa stratégie en l’éloignant de l’Ouest et du Sud (Palestine et Golfe) vers le Nord (le Caucase et l’Asie centrale) afin de diminuer la pression sur les sionistes-wahhabites et de la recentrer sur la préparation d’un éventuel affrontement avec la Russie, tout comme l’Occident avait cherché à le faire avant la Révolution islamique de 1979. Du point de vue de Washington, cela aurait été un retour à l’âge d’or des relations américano-iraniennes – période du Shah – alors que pour l’Iran, ce n’aurait été que le début d’un âge obscur marqué par une période prolongée de troubles intérieurs et internationaux.

US- Iran, Conférence de Vienne avril 2015

Vous avez prédit (correctement) dans votre livre que les États-Unis trouveront des moyens d’accuser l’Iran de violer l’accord et de réimposer des sanctions. C’est le cas maintenant, les États-Unis ne sont pas assez coopératifs dans la réalisation de l’accord pour qu’il y ait des impacts tangibles sur la vie des Iraniens ordinaires. Ce que vous avez appelé « échec de l’espoir » après l’accord va-t-il augmenter avec Trump à la Présidence dans quelques semaines ?

Depuis que le plan original de l’administration Obama de coopter, de détourner et de diviser l’État profond en Iran et dans la société civile a déraillé, l’administration Trump entrante est prête à activer le plan de sauvegarde de guerre hybride de son prédécesseur selon les directives de l’État profond des États-Unis (armée, renseignement et bureaucraties diplomatiques). Les espoirs déçus, à propos desquels j’ai écrit auparavant, visent à accroître le sentiment anti-gouvernemental parmi la population majoritairement jeune (moins de 30 ans) avec l’espoir que cela pourrait contribuer à déclencher une révolution verte 2.0 lors de la prochaine élection présidentielle iranienne en mai. Il ne fait aucun doute que les Iraniens ordinaires continueront de voir piétinés leurs espoirs irréalistes si Trump exécute sa promesse électorale de renégocier, ou carrément de renier, l’accord sur le nucléaire et ses dispositions anti-sanctions, de sorte que les autorités doivent garder un œil sur la façon dont les citoyens réagissent à ce développement et surveiller le rôle des campagnes de propagande étrangère pour provoquer des manifestations anti-gouvernementales spontanées (la première étape d’une révolution de couleur).

Les élections présidentielles iraniennes de 2009 représentent, dans votre livre, un exemple d’une guerre hybride américaine contre l’Iran. S’il vous plaît, expliquez ce que vous entendez par là, ainsi que ce que vous avez appelé une « révolution verte 2.0 ».

La révolution verte de 2009 a été une tentative pré-printemps arabe. Une décision délibérée a été prise par les États-Unis de ne pas consacrer des ressources maximales à son succès, mais plutôt de lui permettre de suivre naturellement son cours afin d’envoyer une onde de choc à travers la société iranienne qui, selon Washington, aiderait à accentuer la division entre modérés et conservateurs et entre jeunes et adultes. La révolution verte était essentiellement une opération de pré-conditionnement social de grande envergure destinée à préparer la population à accepter un successeur au président Ahmadinejad modéré et favorable à l’Occident, sachant que cela augmenterait considérablement les chances, pour les États-Unis, d’arriver à un accord nucléaire avec l’Iran, et tenter ensuite de l’infiltrer avec la stratégie que j’ai expliquée plus haut.

En outre, il existait également un but tactique plus immédiat derrière la révolution verte qui, par sagesse rétrospective, était d’identifier la réponse iranienne à cette déstabilisation asymétrique naissante et de localiser les vulnérabilités structurelles de l’État. Les leçons tirées de cet exercice seraient appliquées au perfectionnement des techniques de guerre hybride qui seraient ensuite déclenchées à travers le Moyen-Orient un an et demi plus tard pendant le soi-disant Printemps arabe, qui n’était en réalité qu’une révolution de couleur fondée sur le plan Yinon de 1982. L’État américain profond a suivi la logique stratégique voulant que si l’Iran, l’État le plus fort du Moyen-Orient, pouvait être secoué par une révolution verte et une guerre hybride de faible intensité, alors les État comparativement plus faibles comme la Syrie, l’Égypte et la Libye pouvaient même être déstabilisés dans une plus grande proportion.

Pour préciser mes prévisions sur une Révolution verte 2.0 en gestation, il est probable que ce genre de scénario est dans les cartons pour l’avenir et pourrait être l’un des premiers grands mouvements de politique étrangère de Trump, exactement comme l’original de la révolution verte l’avait été pour Obama il y a huit ans. Les espoirs irréalistes de l’accord nucléaire pourraient catalyser un mouvement anti-gouvernemental durable au sein du pays, tandis que les mercenaires de la guerre hybride de Daech, du KDPI et d’autres se cachent dans la périphérie iranienne et attendent le moment opportun pour frapper. Le double déclencheur pour commencer une guerre hybride éventuelle serait que Trump synchronise une annonce au sujet de son intention ou de sa décision de geler l’accord nucléaire avec la préparation pour les prochaines élections présidentielles en Iran. Les espoirs déçus de la population atteindraient leur sommet à la veille de l’élection et beaucoup d’entre eux pourraient être envahis par des émotions irrationnelles qui les rendraient plus sensibles à la guerre de propagande étrangère et aux provocations anti-gouvernementales.

Le scénario d’une révolution verte 2.0 peut cependant être évité si les conseils mentionnés en réponse à vos questions précédentes sont mis en pratique immédiatement et que la population est sensibilisée préventivement aux conséquences d’une guerre hybride des États-Unis sur l’état de leur civilisation. Bien que cela puisse suffire à contrecarrer la révolution de couleur, d’autres mesures doivent encore être prises pour répondre et neutraliser la menace de la guerre non conventionnelle posée par les terroristes, les séparatistes et les acteurs non étatiques extrémistes à la périphérie du pays.

Alors que l’on s’approche d’une autre élection iranienne, le thème des « fausses nouvelles » devient de plus en plus important. L’Allemagne a même récemment envisagé de créer un « centre de défense contre les fausses nouvelles » avant les prochaines élections. Quelle est l’importance, pour l’Iran aussi, de faire quelque chose comme ça ? Et pourquoi ?

Il faut s’attendre à ce qu’une intense guerre de propagande américano-saoudienne soit lancée contre l’Iran pour coïncider avec ses prochaines élections présidentielles et que le but de cette campagne sera de susciter un conflit d’identité au sein de la société avant une éventuelle guerre hybride. Naturellement, les nouvelles fausses, trompeuses et provocatrices joueront un rôle décisif, et l’Iran doit être préparé à les contrer. Répondant à l’exemple allemand évoqué dans votre question, Berlin exagère la menace de fausses nouvelles censées être utilisées par la Russie, car ce n’est pas Moscou qui emploie cette tactique, mais Washington. Au contraire, les autorités allemandes veulent répandre la crainte au sujet de cette menace fantasmatique contre eux pour la politiser comme un moyen de supprimer la liberté d’expression et d’inverser la hausse de l’euroscepticisme sur tout le continent. L’Iran, cependant, est vraiment ciblé par de fausses nouvelles dans le cadre de la guerre hybride menée par les États-Unis et l’Arabie saoudite – également soutenus par les sionistes – et la campagne de propagande contre lui.

Pour répéter ce que j’ai dit au début de cette interview, les ennemis de l’Iran veulent diviser le pays selon un schéma de différences ethniques, religieuses, historiques, socio-économiques, administratives et géographiques afin d’élargir ce qu’ils croient être la scission sociétale-générationnelle entre les modérés et les conservateurs. La meilleure approche que l’Iran peut avoir pour faire face à ce danger n’est pas seulement de censurer les nouvelles fausses, trompeuses et provocatrices d’origine étrangère, mais de les combattre de façon proactive en contrecarrant les faux récits selon les grandes suggestions formulées plus haut. La censure elle-même est parfois une nécessité quand on traite avec la propagande terroriste et anti-étatique, mais à l’ère de l’information, beaucoup de gens – surtout les plus jeunes – la considèrent comme suspecte et, en réaction, se demandent de quoi l’État a tellement peur pour qu’il soit instantanément enclin à censurer, quel que soit le message ou l’émetteur. Au lieu de cela, il est beaucoup plus efficace de lutter avec confiance contre la guerre de propagande en faisant face et en regagnant le contrôle du narratif.

L’Iran devrait donc prioritairement informer sa population des attaques de propagande à venir et les motivations qui sont derrière. En expliquant que le but des opérations étrangères est de diviser le peuple iranien pour qu’il affaiblisse l’État de lui-même. Ce dernier peut alors contrer cette tentative en renforçant de manière créative le message patriotique que l’Iran est une civilisation inclusive. Préparer des ONG patriotiques, des campagnes d’information et des rassemblements de rue peut de façon convaincante accroître l’efficacité du récit en démontrant aux citoyens que leurs camarades croient vraiment en ce message et qu’il ne s’agit pas seulement de propagande gouvernementale comme le disent les ennemis de l’Iran. Enfin, le soutien stratégique peut et doit être recherché auprès des partenaires russes et chinois de l’Iran, qui ont déjà prouvé le succès de leurs propres initiatives anti-guerre hybride et seraient plus que probablement disposés à partager leurs expériences précieuses avec Téhéran.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici

Traduit et édité par jj, relu par Catherine pour le Saker Francophone

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Une réflexion au sujet de « Les médias iraniens :
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