Stratégie ASGA du Pakistan pour l’Afro-Pacifique


Par Andrew Korybko – Le 22 novembre 2017 – Source Oriental Review

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La reconceptualisation de l’océan Indien en tant qu’océan Africain peut aider à élaborer des stratégies créatives pour maximiser l’importance stratégique du Pakistan dans l’ordre mondial multipolaire émergent, à travers une stratégie navale revigorée qui capitalise sur le potentiel de connectivité « Sud-Sud » du Corridor économique sino-pakistanais via la mer d’Arabie et le golfe d’Aden (ASGA).


On a beaucoup parlé récemment du soi-disant océan « Indo-Pacifique », que l’auteur a lui-même utilisé dans un sens géographique pour décrire les deux océans, mais qui a récemment pris des connotations politiques subtiles quand il était employé par les commentateurs occidentaux des média de masse. Ces voix ont commencé à claironner le terme « Indo-Pacifique » afin de suggérer de manière provocatrice que l’Inde est une superpuissance mondiale capable d’une manière ou d’une autre de « contenir » la Chine, justifiant ainsi le partenariat stratégique militaire sans précédent de 100 ans que les États-Unis construisent avec l’Inde à cette fin. L’ironie, cependant, est que l’océan Indien est nommé d’après le nom de l’Inde, qui à son tour a reçu son nom de l’« Indus », aujourd’hui situé principalement au Pakistan. De plus, l’« Indus » n’est même pas un terme indigène. Les locaux le nomment « Sindh », à savoir du nom de la province pakistanaise du même nom.

De l’océan Indien à l’Afrique

Toutes les questions étymologiques mises à part, cet océan pourrait aussi, et dans certains cas de façon plus convaincante, être appelé non pas « océan Indien » (ou tout autre nom utilisé pour s’y référer dans le contexte de la civilisation du sous-continent) mais océan Africain. Utiliser l’idée du sous-continent indien comme base pour décrire ce plan d’eau n’est pertinent que si l’on tient compte de la propagation de sa civilisation historique à travers le continent et la partie insulaire de l’Asie du Sud-Est correspondant à la moitié Est de cet océan. Mais cette vision indo-centrée ignore la propagation aussi importante de la civilisation africaine à travers la moitié Ouest de cet océan, même si elle est le plus souvent le résultat de l’esclavage et de la servitude sous forme de contrat commercial. Les marchands d’esclaves, arabes ont été tenus à l’écart de la narration mondiale en raison du Zeitgeist libéral du « politiquement correct ». Ils ont propagé la civilisation africaine au Moyen-Orient et même en Perse, lui donnant ainsi une portée géographique plus grande que son homologue indienne.

Un autre argument en faveur de la conceptualisation de l’océan Indien en tant qu’océan Africain est qu’il serait plus représentatif des nombreux pays qui devraient former la base de l’engagement « Sud-Sud » de la Chine dans l’émergence de l’ordre mondial multipolaire. Non seulement une grande part du commerce chinois traverse cette étendue d’eau, mais elle commencera inévitablement à se concentrer de plus en plus sur la masse continentale africaine au fur et à mesure que la République populaire ouvrira de nouvelles routes commerciales et développera de nouveaux marchés en tant que destinations pour sa production excédentaire. En fait, l’une des motivations motrices de la vision globale de la Nouvelle Route de la Soie est de surmonter les défis socio-économiques provoqués par la crise de surproduction du pays, assez longtemps en tout cas pour que Pékin puisse passer d’un modèle secondaire à un modèle tertiaire.

China-Pakistan Economic Corridor

Corridor économique Chine-Pakistan

ASGA

Le Corridor économique sino-pakistanais (CPEC) fournit à la République populaire un accès terrestre sûr à l’océan Africain et au continent homonyme de ce néologisme, assurant ainsi la sécurité des routes commerciales de la Chine avec le « Sud global » en évitant les enchevêtrements inutiles dans les environnements géostratégiques toujours compliqués de la mer de Chine méridionale, du détroit de Malacca et du golfe du Bengale. Au lieu de traverser ces eaux régionales et risquer ainsi de s’en voir interdire l’accès par les États-Unis et leurs alliés indo-japonais, la Chine pourrait utiliser le port terminal de Gwadar au bout du CPEC comme base d’opérations commerciales afin de raccourcir considérablement ses lignes maritimes de communication (SLOC) avec l’Afrique en mettant davantage l’accent sur le renforcement de la connectivité via la mer d’Arabie et le golfe d’Aden (ASGA), plus facilement défendables.

La logique derrière cela est que l’Éthiopie, qui est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique et l’économie la plus dynamique au monde, est le premier partenaire de la Chine sur le continent. Pékin vient de construire le chemin de fer Djibouti–Addis-Abeba en tant que Route de la Soie, de facto, de la corne de l’Afrique pour accéder efficacement à cette grande puissance africaine enclavée mais montante. Étant donné que le commerce entre l’Éthiopie et la Chine commencera vraisemblablement à traverser le CPEC vers la République populaire, il est logique que la marine pakistanaise anticipe et commence à protéger activement le SLOC de l’ASGA entre Gwadar et Djibouti avec les Chinois. Non seulement cela pourrait permettre au Pakistan de renforcer sa présence économique et politique en Afrique via la « diplomatie du CPEC », mais surtout – s’il pouvait aussi acquérir une base à Djibouti ou au pire utiliser celle de la Chine – il pourrait alors donner aux stratèges d’Islamabad l’expérience nécessaire pour élaborer une politique de connectivité plus complète avec les ports similaires liés à l’OBOR dans l’océan Africain comme Mombasa au Kenya et Dar es-Salaam en Tanzanie.

L’avantage stratégique de l’Éthiopie

Comme avantage supplémentaire, le Pakistan pourrait même un jour « équilibrer » les intérêts divergents de ses partenaires arabes traditionnels dans la Corne de l’Afrique s’il parvient à établir d’excellentes relations de travail avec l’Éthiopie, dont près de la moitié de la population est musulmane et vraisemblablement réceptive au soft power d’Islamabad. Le projet ambitieux de l’Éthiopie de construire un barrage massif sur le Nil Bleu a ébranlé l’Égypte, qui considère que cela constitue une menace pour sa sécurité nationale. Le Caire a donc pris des mesures pour faire pression sur Addis-Abeba. L’Égypte a exploité la désastreuse guerre saoudienne au Yémen pour établir des bases militaires dans le pays voisin d’Érythrée et a une politique non reconnue au « Somaliland » le long de la périphérie nord-est de l’Éthiopie. Cela permet à Abu Dhabi d’influencer non seulement le SLOC des deux côtés du détroit de Bab el Mandeb, mais d’exercer une influence cruciale dans l’arrière-pays de la Corne de l’Afrique contre Addis-Abeba, au cas où le Caire déciderait de frapper le pays enclavé.

Pour compliquer les choses, le Qatar a profité de la « guerre froide du Golfe » pour entamer un rapprochement rapide avec l’Éthiopie afin de contrarier l’Égypte et ses alliés monarchiques. Cela même si, à un moment donné, Doha et Addis-Abeba avaient déjà rompu leurs relations diplomatiques, il y a un peu plus de dix ans, sur fond d’inquiétude éthiopienne que le Qatar puisse soutenir l’instabilité à l’intérieur de ses frontières. L’Éthiopie a également bloqué Al Jazeera en 2013. Néanmoins, les deux parties ont vu une occasion d’oublier le passé et d’accélérer le réchauffement de leurs relations en partant de leur intérêt commun à contrer le Caire et sa politique régionale de « confinement » contre les deux États. Gardant à l’esprit que le Pakistan est en bons termes avec tous les acteurs arabes impliqués dans ce jeu, il pourrait bénéficier d’un effet stratégique sans précédent s’il améliorait ses relations avec l’Éthiopie conformément au plan ASGA et se mettait en position d’équilibrer toutes les parties impliquées. Grâce à cela, le Pakistan pourrait devenir une force essentielle dans la stabilité dans la région continentale la plus importante pour la Chine pour ses investissements OBOR aux carrefours maritimes cruciaux du commerce afro-eurasien.

Chinese Maritime Silk Road

Route de la soie maritime chinoise

Percer le bouclier antimissile de l’Inde

Dernier point mais non des moindres, la stratégie ASGA du Pakistan pour l’Afro-Pacifique pourrait fournir l’impulsion nécessaire pour orienter plus de fonds vers le programme de modernisation naval du pays, s’appuyant publiquement sur la volonté plausible de protéger le SLOC dans la région de la mer d’Arabie et du Golfe d’Aden, mais aussi en améliorant clandestinement la triade nucléaire pakistanaise grâce aux progrès de la technologie des missiles balistiques lancés par des sous-marins (SLBM). Ce n’est pas un secret que l’Inde investit dans des capacités de défense antimissile afin de neutraliser la crédibilité de la force de dissuasion nucléaire du Pakistan et de se conférer un avantage hégémonique en soumettant constamment le Pakistan à un chantage stratégique. Cet état de choses pourrait vraisemblablement être exploité afin de forcer la soumission de l’État sud-asiatique et pourrait donc potentiellement constituer une menace existentielle pour le CPEC – et, dans une certaine mesure, pour la Chine aussi – selon ce scénario.

Le moyen le plus sûr de compenser les plans de l’Inde est de développer le programme SLBM du Pakistan afin qu’Islamabad puisse toujours se défendre au cas où New Delhi lancerait une première frappe nucléaire contre elle, ce qui préserverait l’équilibre des forces entre les deux rivaux. Par conséquent, cela peut contribuer à diminuer les perspectives de guerre entre les deux pays, même si cela se fait au détriment des sentiments anti-CPEC des États-Unis. Pour cette raison, la Chine devrait soutenir la stratégie ASGA du Pakistan dans ses formes publiques et clandestines, l’encourageant à jouer un rôle plus proactif dans la sauvegarde du SLOC entre Gwadar et Djibouti (et finalement, Gwadar et les ports est-africains de Mombasa et Dar es Salaam) afin qu’il y ait une raison justifiable pour augmenter les investissements navals afin de financer secrètement un programme SLBM plus robuste pour percer le bouclier antimissile de l’Inde.

Réflexions finales

L’un des fondements de la guerre hybride est le langage et les idées subconscientes transmises par des mots choisis. C’est pourquoi il est si important d’utiliser les termes les plus précis pour communiquer les intentions d’un camp donné et contrer ceux de ses adversaires. La tendance récente à parler de l’« Indo-Pacifique » est un parfait exemple, car la terminologie ne fait plus référence à l’idée innocente des deux océans, mais a été pervertie pour véhiculer des connotations géostratégiques unipolaires sur le fait de « contenir » la Chine. Le seul recours dans ce cas est d’introduire un autre mot pour traduire plus précisément ce que certains analystes veulent dire quand on parle de cette étendue d’eau et attirer l’attention sur son importance pour les routes commerciales mondiales de la Chine, en particulier en ce qui concerne le rôle croissant de l’Afrique dans l’ordre mondial multipolaire. Par conséquent, il est nécessaire de reconceptualiser « l’océan Indien » en tant qu’océan Africain et ensuite de vulgariser ce terme dans le discours stratégique plus large.

Par la suite, il est plus facile de comprendre pourquoi le port terminal de Gwadar du CPEC devrait être jumelé à Djibouti, Mombasa et Dar es-Salaam pour faciliter les échanges entre la Chine et l’Afrique, dont le SLOC pourrait être protégé par la Marine pakistanaise au nom de l’intérêt personnel qu’Islamabad a également dans la sécurisation de ses propres routes commerciales avec le continent. En outre, le Pakistan peut tirer d’immenses avantages stratégiques s’il parvient à conclure un partenariat global et rapide avec l’Éthiopie, qui lui permettrait d’équilibrer les relations entre la Corne de l’Afrique et l’Égypte, ainsi qu’entre les deux États rivaux et anciens alliés du Golfe. Si cela devait se dérouler comme prévu, le Pakistan acquerrait une importance sans précédent pour ses partenaires, qu’il pourrait ensuite exploiter sur une base bilatérale pour faire progresser ses intérêts financiers, militaires et autres avec chacun d’eux.

Au total, le succès de la stratégie ASGA du Pakistan permettrait également au pays de justifier une augmentation des financements pour ses forces navales, ce qui pourrait fournir une couverture publiquement plausible pour investir dans la technologie SLBM qui deviendra absolument nécessaire pour percer le bouclier antimissile de l’Inde dans la prochaine décennie. Cela ne veut pas dire que le Pakistan ne peut pas développer ce programme seul et sans ASGA, mais seulement que les apparences sont très importantes et que cela pourrait être plus acceptable face à son opinion publique et à des partenaires internationaux si c’était fait sous prétexte d’investir pour la protection des convois de surface et des navires de commerce. Ceux-ci seraient inévitablement renforcés par davantage de fonds, mais pourraient servir également à masquer la réorientation de certains actifs financiers vers des projets liés à des SLBM. D’une manière ou d’une autre, le Pakistan devra contrer les efforts de l’Inde pour neutraliser ses capacités de seconde frappe nucléaire, et s’il peut le faire tout en profitant d’un point de vue commercial et géostratégique, il aura découvert la politique ultime gagnant-gagnant pour mener à bien cette tâche urgente.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

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