Relégués au rang de spectateurs


Le 8 janvier 2020 − Source german-foreign-policy.com


Les puissances membres de l’UE s’inquiètent des interférences extérieures en Libye. La Russie et la Turquie réfléchissent à un processus pour mettre fin à la guerre.

Heiko Maas, le ministre allemand des affaires étrangères, s’inquiète des interférences menées par des pays étrangers en Libye. « L’ingérence sans fin depuis l’étranger nourrit la crise », si l’on en croit la déclaration conjointe en date d’hier, signée par Maas et ses homologues de France, d’Italie, de Grande-Bretagne, ainsi que le haut représentant de l’Union européenne pour une politique commune étrangère et de sécurité, « au détriment des intérêts nationaux du pays ». En 2011, la France et la Grande-Bretagne avaient constitué les principales puissances responsables de l’éclatement de la guerre en Libye. Cela fait des années que l’Allemagne et l’Italie interviennent en Libye — pour écarter les réfugiés. Pour comprendre d’où sort cet avertissement impromptu contre les ingérences étrangères, il faut considérer le contexte, et notablement le fait que la Russie et la Turquie ont établi une position solide au sein de ce pays, en coopérant avec les parties engagées dans la guerre civile. Les observateurs indiquent que, à l’image du « Processus d’Astana » en Syrie, Moscou et Ankara visent à présent à mettre un terme à la guerre en Libye — sous encadrement russo-turc. Voilà qui constituerait un nouveau camouflet au visage de l’hégémonie occidentale. Berlin essaye de l’empêcher en organisant sa propre conférence internationale sur la Libye.

La responsabilité conjointe pour la guerre

En 2019, le gouvernement allemand a lancé une nouvelle tentative en vue de renforcer son influence en Libye, suite à l’échec total de sa précédente tentative de 2015/2016. À l’époque, Berlin avait réussi à faire nommer le diplomate allemand, Martin Kobler, au poste d’Envoyé spécial de l’ONU en Libye. À peine avait-il pris ses fonctions, le 4 novembre 2015, que Kobler avait poussé à l’établissement d’un « Accord national de gouvernement » à Tripoli, dirigé depuis le 15 mars 2016 par le premier ministre Fayez al-Sarraj. Pourtant, le pouvoir de Sarraj reste extrêmement limité. Au départ, il ne disposait guère que du contrôle de quelques bâtiments sur le port. Cela ne constitua pas une gêne pour Berlin, du fait que, comme l’a noté Wolfram Lacher, l’expert sur la Libye de l’institut allemand aux affaires internationales et de sécurité (SWP), les puissances occidentales tenaient en premier chef à disposer d’un « gouvernement d’accord national » « internationalement reconnu » comme interlocuteur en Libye1. Ce point était considéré comme nécessaire pour légitimer la guerre contre les bases d’État islamique en Libye à l’époque, ainsi que pour prendre des mesures en vue d’écarter les réfugiés. Berlin avait accepté le fait que al-Sarraj et son « gouvernement d’union nationale » ne disposaient sur le terrain d’aucun pouvoir, et deviendraient rapidement la proie facile des milices. En mai 2018, Lacher affirma succinctement : « Les gouvernements occidentaux et l’ONU partagent la responsabilité de la situation à Tripoli » 2.

L’influence de la Russie

Les nouvelles activités de Berlin résultent de changements drastiques dans les constellations de pouvoir en Libye. La Russie a significativement établi son influence dans le pays. Elle soutient Khalifa Haftar, chef de guerre et commandant de l’armée nationale libyenne (LNA), qui a reçu une légitimité du parlement libyen, élu en juin 2014, mais forcé par les milices islamistes à fuir la capitale et à s’établir à Tobruk, une ville de l’Est de la Libye. Haftar bénéficie du soutien de l’Égypte et des Émirats arabes unis, tant en matière militaire qu’en approvisionnement en armes. Du matériel de guerre allemand a également été livré en Libye en passant par les Émirats 3. La Russie soutient Haftar en lui livrant des pièces détachées d’armement, des entraînements militaires, et également via le déploiement de mercenaires 4.

Les réseaux des Frères musulmans

Dans le même temps, la Turquie a intensifié ses activités en Libye. Elle soutient également le « gouvernement de concorde nationale » de Fayez al-Sarraj du fait de ses liens avec les Frères musulmans, dont les réseaux internationaux sont affiliés au président turc Recep Tayyip Erdoğan et son parti, l’AKP. Ankara s’est mis à livrer massivement des armes au « gouvernement d’union nationale » de Tripoli après que son rival Haftar a lancé une offensive, en avril 2019, visant à remporter pour de bon la guerre en Libye. Il n’y est pas encore parvenu. La Turquie continue d’étendre sa coopération avec Tripoli, et a commencé officiellement dimanche dernier à déployer des soldats dans la capitale libyenne, dans l’objectif d’établir un centre opérationnel pour les soldats du « gouvernement d’union nationale » et de coordonner leurs activités 5 Selon les rapports, les soldats turcs mèneront également des entraînements militaires.

Un « processus d’Astana » pour la Libye

Au fur et à mesure que l’influence de la Turquie et de la Russie croît, l’influence des puissances occidentales poursuit son reflux, mais ce n’est pas tout : un alignement d’intérêts turco-russe quant à la Libye commence à émerger. Al Monitor, le journal spécialisé sur le Moyen-Orient, faisait déjà référence à ce développement en décembre, en signalant, citations à l’appui de sources des ministères russes de la défense et des affaires étrangères, que Moscou et Ankara travaillent sur une possible « importante initiative » en Libye, qui pourra être lancée au prochain sommet des deux présidents 6 Le sommet se tiendra aujourd’hui-même à Istanbul, à l’occasion de l’inauguration officielle du gazoduc Turkish Stream. Al Monitor explique que le développement syrien constituera le modèle, du fait que, suivant le cadre d’Astana, Moscou et Ankara ont réussi à établir les lignes directrices mettant fin à la guerre, sans la participation des puissances occidentales, qui avaient pourtant constitué de longue date les puissances hégémoniques sur la région. On signale qu’à présent, les deux pays travaillent à une solution similaire en Libye. S’ils y parviennent, la Russie et la Turquie pourront être considérées comme médiatrices des conflits du monde arabe, cependant que l’hégémonie occidentale poursuivra son effritement à un rythme accéléré. Al Monitor considère en outre que Moscou s’implique possiblement moins dans le conflit libyen pour y faire gagner Haftar que pour sécuriser ses influences quant aux décisions comptant dans le conflit 7. C’est le prérequis à l’établissement d’une position en Libye comme « médiatrice du conflit ».

Le « processus de Berlin »

Telle est la toile de fond de la tentative de Berlin, l’an dernier, de se positionner comme médiatrice dans la guerre libyenne. Le 11 septembre 2019, l’ambassadeur allemand à Tripoli annonçait que, durant l’automne, le gouvernement allemand comptait tenir une « conférence internationale sur la Libye » à Berlin pour mettre fin à la guerre dans ce pays. L’initiative est depuis connue sous le nom de « processus de Berlin ». En préparation pour cette conférence, Heiko Maas, le ministre allemand des affaires étrangères, avait visité la Libye fin octobre, et négocié avec le premier ministre al-Sarraj. Pour des raisons de sécurité, ces discussions n’avaient pas pu se tenir à Tripoli, mais dans la ville côtière de Zuwara, à l’Ouest de la capitale. Rien n’avait été divulgué publiquement quant aux contenus de ces discussions. Maas avait été forcé de quitter le pays précipitamment, en raison de rumeurs d’un objet volant ennemi non identifié prêt à passer à l’attaque 8. L’événement, pompeusement annoncé sous le nom de « conférence pour la Libye », a depuis été repoussé plusieurs fois.

Ingérence néfaste

Mardi dernier, Maas a rencontré à Bruxelles ses homologues de France, d’Italie, de Grande-Bretagne, ainsi que le responsable en chef de la politique étrangère de l’Union européenne, Josep Borrell, pour discuter des développements en Libye. Avant cette rencontre, des initiés avaient averti Berlin : Moscou et Ankara étaient en train de reléguer Berlin et Bruxelles « au rôle de spectateurs » en Libye. Cela ne devrait pas être permis [l’usage de la forme passive est important ici, NdT – LOL], en particulier du fait que l’influence accrue de la Russie et de la Turquie dans le pays d’Afrique du Nord leur donnerait également le contrôle sur les routes migratoires vers l’UE. Suite à leur réunion, les ministres des affaires étrangères et le responsable en chef de l’UE ont publié une déclaration conjointe. Représentants officiels de pays qui n’ont jamais eu de cesse que d’intervenir politiquement [et pas que politiquement, NdT] en Libye, ils ont déclaré [ils ont osé déclarer, NdT] : « Les ingérences poursuivies depuis l’extérieur nourrissent la crise ». En général, l’influence étrangère est « au détriment des intérêts nationaux du pays »9. « Ce fut une discussion très constructive », a commenté Maas, ses trois homologues ainsi que Borrell soutenant le « processus de Berlin ». La conférence internationale annoncée devrait être tenue en janvier.

Merkel à Moscou

On n’en connaît pas encore les détails. Mais la chancelière Angela Merkel va s’envoler samedi pour Moscou pour négocier avec le président Poutine. Comme signalé, le focus de sa visite ne sera pas l’escalade de la guerre en Iran, mais la guerre en Libye. Contrairement à Berlin et Bruxelles [et Paris, NdT], Moscou dispose d’une influence réelle quant aux développements dans le pays.

Note du Saker Francophone

Outre le cynisme et l'impuissance conjugués occidentaux, on peut aussi noter que, contrairement au discours européiste ambiant chez nous, point n'est besoin de constituer une union supranationale pour peser dans le monde. La Russie dispose d'une population double de la France, pour un PIB à environ la moitié de l'Hexagone (nominalement, les Français sont donc quatre fois plus riches que les Russes). Le simple fait de disposer de sa souveraineté lui permet d'exercer une politique étrangère apaisante, et couronnée de succès (et pas seulement au Moyen-Orient, on peut aller voir aussi en République du Congo) et d'innover très en avant du peloton en matière de défense. Pendant ce temps, on continue ici de bêler que l'on est "trop petit pour faire le poids tout seul", et on conjugue notre impuissance à 27. Les résultats en sont, entre autres : des gilets jaunes à domicile, des soldats au tapis, et des Maliens qui nous demandent de partir. On dit que le ridicule ne tue pas, mais nous n'en sommes pas si sûrs.

Traduit par José Martí, relu par Kira pour le Saker Francophone

  1. « Große Gefahr, dass die Lage sich verschlimmert ». deutschlandfunk.de le 14 décembre 2015. Voir aussi : Krieg um die Gegenküste
  2. Wolfram Lacher: Das Milizenkartell von Tripolis. SWP-Aktuell Nr. 28. Mai 2018. Voir aussi : Die nächste Runde im libyschen Krieg
  3. Voir Arab Brothers in Arms
  4. Kirill Semenov: Will Russia, Turkey launch « Syria scenario » for Libya? al-monitor.com 3 janvier 2020
  5. Türkei entsendet Soldaten. Frankfurter Allgemeine Zeitung – 07 janvier 2020.
  6. Maxim A. Suchkov: Intel: How Russia and Turkey are eyeing new deals on Idlib and Libya. al-monitor.com – le 23 décembre 2019.
  7. Kirill Semenov: Will Russia, Turkey launch « Syria scenario » for Libya? al-monitor.com – le 3 janvier 2020
  8. Voir : Les ambitions de Berlin en Libye
  9. EU-Länder verurteilen ausländische Einmischung in den Libyen-Konflikt. afp.com – le 7 janvier 2020
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