Les leçons géopolitiques d’un tankiste russe

Par Yuriy Selivanov – Le 15 mars 2015 – source Fort Russ

Cela fait trois ans que Mosfilm a terminé l’une des créations les plus insolites de l’industrie contemporaine du cinéma russe, le film Tigre blanc* de Karen Shakhnazarov. L’année 2012 a été une bonne année, douce et prospère, où il était de bon ton de glorifier la vie, et donc un film sur un tankiste russe grièvement brûlé semblait hors de propos. D’ailleurs il a fait un flop commercial.

Personne ne savait alors ce qui allait arriver à ce monde en seulement deux ans, ni comment, dans le contexte d’un avenir incertain, on devait accueillir ce film vraiment prophétique. Prévenez-nous la prochaine fois!

Maintenant que le monde a été mis sens dessus dessous, ce serait une bonne idée de rediffuser ce film avec un slogan publicitaire approprié, quelque chose comme: Une prophétie qui s’est réalisée ou… souvenirs du futur.

En effet, les réalisateurs de Tigre blanc ont réussi à donner à leur film, de manière allégorique, une grande profondeur historique et philosophique en s’ancrant dans une histoire et une culture ancestrales qui demeurent pertinentes aujourd’hui ; cela nous rend fiers de notre industrie cinématographique. Une industrie qui, malgré des décennies d’hollywoodisation a néanmoins gardé son identité et sa vision spécifique du monde.

Tout d’abord, le film est une création intellectuellement et moralement saine. C’est déjà exceptionnel à notre époque. On le constate tout au long du film. En particulier dans le respect avec lequel les auteurs ont traité les symboles historiques de la Grande Guerre patriotique qu’ils ont relatée avec une précision scrupuleuse. On sent que le contenu visuel de chaque scène a été pensé dans les plus petits détails, depuis l’état de saleté inimaginable des uniformes et des bottes du fait de la vie dans la boue des tranchées, jusqu’aux morceaux sales de tissu gris dont les infirmières de première ligne se servaient pour se couvrir la tête. Depuis le portrait du maréchal Zhoukov, qui a cessé d’être celui de Mikhaïl Oulianov**, jusqu’aux reconstitutions minutieuses de tout le matériel militaire, y compris les tanks anglais Matilda et les tanks états-uniens Grant fournis au titre du prêt-bail***, que nous n’avions jamais vus dans aucun film russe auparavant.

Concernant les T-34 soviétiques, les véhicules authentiques qui apparaissent en grand nombre dans le film font une si forte impression, surtout après les horribles copies en tôle des films d’action à petit budget, qu’on croit voir un véritable reportage de guerre de bonne qualité.

Bien sûr, le film Tigre blanc n’a aucun rapport avec des faits réels au sens littéral. Mais il donne néanmoins un grand sentiment d’authenticité, plus grand, en tout cas, que le Stalingrad ouvertement biaisé de Bondartchouk junior, même si ce dernier revendique une rigoureuse exactitude historique.

Même si le film ne relate pas les faits réels, il exprime le vrai sens des événements et c’est là l’essentiel. Les meilleurs films réalisés sur le sol russe ont toujours mis l’accent sur la véritable signification des choses qui est aussi profonde que la vie elle-même. Et sur des réflexions et intuitions brillantes dont les pieds plats de Hollywood sont bien incapables.

Même l’histoire entièrement inventée d’un tank nazi mythique, avec un équipage de morts qui terrorise tous les tankistes vivants, semble être avant tout une astuce du scénario permettant aux auteurs de développer une allégorie particulièrement profonde. On ne pouvait tout simplement pas accrocher cette allégorie aux ficelles simplistes d’une classique histoire de tank. C’est pourquoi, le film ne contient pas seulement des échanges de tirs typiques de ce genre cinématographique, mais aussi des éléments qui lui donnent assez d’épaisseur pour en faire une véritable création historico-philosophique.

De nombreux téléspectateurs influencés par le déferlement des feuilletons contemporains n’ont tout simplement pas compris l’histoire mystique sous ses habits militaires: que signifie la cérémonie de capitulation de l’Allemagne nazie et, en particulier, le discours Hitler – dont on ne parle jamais – sur le sort de l’Europe?

Ce sont pourtant des aspects essentiels du film, encore plus importants que le symbole de guerre à mort contre le fantasmagorique Tigre blanc. C’est juste qu’aucun de ces éléments ne doit être interprété littéralement, car alors le film s’écroule en mille morceaux, mais plutôt comme des métaphores permettant de comprendre ce que l’auteur du film voulait dire: des choses qu’il ne voulait pas, ou peut-être ne pouvait pas, dire ouvertement. Cependant, si nous essayons de dégager la logique de tout ce que nous voyons à l’écran voilà ce que nous obtenons.

Tigre blanc, une machine capable de détruire tous les êtres vivants tout en restant pratiquement invulnérable parce qu’elle est déjà morte, est le versant opérationnel du noir génie allemand qui est l’expression la plus aboutie de l’éternel militarisme agressif de la version occidentale européenne de l’homo sapiens.

Il n’est pas anodin que notre tankiste ne parvienne pas à venir à bout du monstre car ce dernier doit perdurer, sans rien perdre de son caractère sanguinaire, aussi longtemps que la contre-civilisation qui lui a donné naissance perdure. Le dialogue entre le colonel et notre tankiste immortel, peu après la fin de la guerre, est le point culminant du film, c’est là que sa signification profonde devient claire. L’officier tente de convaincre notre tankiste que la guerre est du passé, et que Tigre blanc n’est plus dangereux. Mais le tankiste sait qu’il n’en est rien et il dit au colonel : «Vous vous trompez. Il va réapparaître. Il attendra le temps qu’il faudra. Cinquante ans, cent ans. Puis, il rampera hors de sa cachette et recommencera à tirer.»

La scène de la capitulation allemande, filmée à la manière d’un documentaire, est contrebalancée dans le film par la fête des généraux allemands qui viennent de signer le certificat de décès de leur pays. On nous montre une situation de désespoir extrême, avant de nous montrer ces mêmes personnes parlant tranquillement de vins et de gâteaux aux fraises et à la crème. À première vue, cela ressemble à de l’humour noir, le dernier effort des condamnés pour jouir encore de la vie qu’ils laissent derrière eux. Mais ce n’est que la première impression. On comprend plus tard le véritable sens du calme et du sang-froid, qu’on a du mal à croire naturels, de ces morts vivants. Eux, ces généraux, considèrent simplement ce qui vient d’arriver comme un épisode, rien de plus. Ils sont certains que rien d’irrémédiable n’est arrivé, même si eux-mêmes sont dans le pétrin. Oui, l’Allemagne, le fer de lance de l’Occident, a perdu encore une bataille. Mais rien de plus ! Elle a subi des défaites dans le passé et elle en subira encore! La guerre des civilisations est loin d’être terminée. Il y aura de nouveaux développements historiques. L’invincible Tigre blanc est là, quelque part, qui le garantit. Puisque nous faisons une petite pause, nous pouvoons tout aussi bien parler de fraises à la crème. Seuls les plus naïfs d’entre nous ont compris que déjà à l’époque, en 1945, les jeux étaient faits

Il faut également noter que le monologue remarquablement clair d’Hitler, destiné de toute évidence à notre époque, apparaît sur l’écran seulement après que le rideau soit tombé sur la Seconde Guerre mondiale à Karlshorst, lorsque le dirigeant nazi n’était plus en état de dire quoi que ce soit parce que, à ce moment-là, il était déjà mort. Comme on sait que les auteurs du film connaissaient parfaitement la chronologie des événements historiques, il est clair qu’ils ont délibérément placé après la capitulation cette scène représentant un Hitler bien vivant.

Le monologue post-mortem inventé de toutes pièces et attribué dans le film à Hitler qui, selon les auteurs de film, a survécu à la guerre sous la forme immatérielle des idées qu’il incarnait, résume tout ce qui fait de ce film un film annonciateur dont le message, nous l’espérons de tout notre cœur, pénétrera profondément dans la conscience de nos compatriotes. Hitler dit que l’Europe, dans son ensemble, ainsi que sa relation au reste du monde en général et à la Russie en particulier, ne sont pas différentes de celles de l’Allemagne nazie, puisqu’elle a repris l’idée d’Hitler de construire un nouvel ordre européen au détriment des nations et des races étrangères à l’Europe. Il se trouve que ces idées européennes ont été exprimées et développées par l’Allemagne nazie.

L’Europe, selon Hitler, a toujours essayé et essayera toujours de se débarrasser des éléments étrangers et de les subordonner à ses propres intérêts. La forme dans laquelle l’Europe existe, un Reich nazi ou une exemplaire démocratie de l’UE, n’a pas d’importance, ses idées sont celles que les réalisateurs du film expriment à travers les paroles d’Hitler. Selon eux, dans les sombres recoins de la conscience occidentale qui marine dans une violence séculaire, se cache une machine de mort, Tigre blanc, qui n’est soumise à aucune autorité vivante et qui sème la mort partout dans le monde. Le seul espoir de le vaincre réside dans un tankiste russe qui est passé par l’épreuve du feu et que la Mort elle-même craint.

Yuriy Selivanov

Commentaire de J. Hawk (Traducteur du russe à l’anglais)

Tigre blanc fait partie des films russes de ces dernières années qui se sont avérés remarquablement prémonitoires. Je reparlerai de ces films et de leur signification ultérieurement. En attendant, voici une (très réaliste) vidéo composée d’extraits de Tigre blanc. Malheureusement, le film lui-même n’est pas encore disponible sur Youtube.

Notes 

*Synopsis du film : Après une bataille de chars lors de la Seconde Guerre mondiale, un tankiste de l’Armée rouge est découvert dans la carcasse de son char, en vie quoique brûlé à 90 %. Il est soigné mais ne se souvient pas de son identité. On lui donne alors un nouveau nom, Naïdenov, et il récupère de ses blessures.

Pendant ce temps, sur le front, des rumeurs font état de l’existence d’un char allemand invulnérable et mystérieux qui apparaît soudainement et disparaît aussi soudainement, en réussissant à détruire des dizaines de chars soviétiques. Ce char, qui ressemble à un Tigre est surnommé le Tigre blanc.

Naïdenov est choisi pour trouver et détruire le Tigre blanc d’autant plus qu’il est doué d’un flair mystique. Il dit qu’il est en mesure d’écouter les chars, et qu’il est capable de détruire le Tigre blanc. Au cours de l’une des batailles, l’équipage de Naïdenov se retrouve face à face avec le Tigre blanc dans un village déserté. Commence alors un duel d’artillerie. Le char allemand est touché, mais pas détruit. Alors qu’il va lui donner le coup de grâce, le canon du char de Naïdenov explose. Le Tigre blanc disparaît et on ne trouve aucune trace de lui.

Après la capitulation allemande, Fedotov tente de convaincre Naïdenov que la guerre est finie. Celui-ci prétend que la guerre ne sera pas finie tant que le Tigre blanc ne sera pas détruit. Naïdenov et son char disparaissent mystérieusement. (Wikipedia)

** Mikhail Ulyanov est un acteur russe (1927-2007) qui a interprété le rôle du Maréchal Zhukov dans plusieurs films.

*** Le programme Prêt-Bail (programme Lend-Lease en anglais) était un programme d’armement mis en place par les États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, afin de fournir les pays amis en matériel de guerre sans intervenir directement dans le conflit (avant l’entrée en guerre des États-Unis), mettant fin de facto aux lois des années 1930 sur la neutralité. (Wikipedia)

Traduit de l’anglais par Dominique Muselet, relu par jj pour le Saker Francophone

 

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