Le wahhabisme saoudien, une explication trop simple ?


Voici pourquoi il est faux de dire que l’Arabie Saoudite exporte l’islam radical


Par NathanRField – Le 25 novembre 2015, Towards a better world.

Alors que l’attention se porte sur ce qu’il faut faire à propos de certaines choses dans les mois qui viennent, vous allez entendre des gens parler du rôle de la version wahhabite de l’islam en Arabie Saoudite et de la relation qu’elle entretient avec la diffusion de la menace dont tout le monde parle.

Depuis des dizaines d’années on entend une école de pensée qui accuse les saoudiens de soutenir Al-Qaida ou le salafisme et, depuis peu, certains nouveaux groupes ; tout ceci étant le résultat d’une stratégie voulue de leur part pour exporter leur vision de l’Islam.

Voici huit liens

  1. THE WEEK – Anglais- Comment l’Arabie Saoudite exporte l’Islam radical
  2. New York Times – US- Arabie Saoudite, le meilleur ami des radicaux islamistes
  3. The Gardian – Anglais – Pour combattre la terreur, arrêtons l’aide à l’Arabie Saoudite
  4. Middle East Forum – US – L’Arabie Saoudite et la montée de la menace wahhabite
  5. Pathéos – US – L’exportation du wahhabisme a été la pire chose pour le monde musulman
  6. NewStatesman – Anglais – Comment l’Arabie Saoudite a exporté l’essentiel du terrorisme 
  7. The Nation – US – Pour défaire ISIS, il faut demander des comptes à l’occident et aux leaders musulmans
  8. POLITICO – US – L’Arabie Saoudite est le véritable ennemi

dirigeant vers des médias grand public raisonnables qui présentent quelques variations autour de ce thème : comment l’Arabie Saoudite a exporté la source principale du terrorisme international

Le point central de cette thèse est que si les Saoudiens ne cherchaient pas à exporter leur version de l’islam, les choses se passeraient différemment :

  • L’islam, comme il est pratiqué dans de nombreux pays arabes, serait plus modéré.
  • Certaines mosquées radicales, comme en France par exemple, n’existeraient pas.
  • Moins de belges seraient partis combattre en Syrie.
  • Les imams radicaux auraient moins de followers sur twitter.

J’ai toujours argumenté, comme je vais le faire dans ce texte, que le fait qu’une vision plus conservatrice de l’islam se répande au Moyen Orient et parmi les musulmans implantés en Occident, et ceci depuis quelques dizaines d’années, n’est pas la conséquence d’une stratégie consciente de la part de gens ou d’organisations en Arabie Saoudite. C’est plutôt simplement le reflet naturel d’une demande pour une vision religieuse plus conservatrice. Les gens sont en demande d’un islam plus conservateur parce ce que c’est dans leur logique du moment, moment défini par leur environnement personnel.

Ce n’est pas qu’un argument académique, cela a des implications sur la manière dont nous allons répondre à ce nouveau défi.

En voici les bases

Croyez vous que les gens adoptent des idées et des croyances parce qu’ils les cherchent, et qu’ils les adoptent parce qu’elles expliquent le mieux leur situation, qu’elles leurs donnent plus de sens ? Ou pensez vous plutôt que les gens adoptent des idées parce qu’on leur demande d’y croire ? Est-ce que ce sont les gens qui choisissent les idées ou les idées qui choisissent les gens ? Croyez vous que les gens vont choisir des idées qui correspondent à ce qu’ils pensent ?

J’ai commencé à lire toutes les biographies des membres de groupes radicaux publiées dans les médias. Je n’ai pas rencontré un seul cas où une personne normale, heureuse, ayant un bon boulot et pleinement satisfaite de sa vie a rejoint un mouvement radical parce qu’elle est tombée par hasard sur un livre écrit par un érudit wahhabite ou qu’elle soit rentrée par erreur dans une mosquée où un imam wahhabite était en train de prêcher.

Quelqu’un s’engage dans un groupe extrémiste parce que quelque chose dans sa vie ou en lui le pousse à rechercher un prêcheur radical, à préférer une mosquée wahhabite ou à ressentir le besoin de supporter un mouvement politique radical.

Voici quelques raisons pouvant le pousser à faire ces choix

  • Il est en colère car il n’a pas de boulot ou un boulot vide de sens.
  • Il vient de se faire jeter par sa petite amie. Peut être considère-t-il que rejoindre un mouvement extrémiste le rendra plus attirant pour le sexe opposé.
  • Il se sent perdu et a l’impression de gâcher sa vie. Il veut prendre part à une grande cause.
  • Il s’ennuie et recherche quelque chose de plus excitant.
  • Il ne pense pas que l’approche réformatrice modérée puisse produire des résultats qui changent les choses. Il est plus enclin à écouter les idées radicales.

Il y a des injustices que le radicalisme veut effacer. Les premières données personnelles de ceux impliqués dans les attentats de Paris confirment ces hypothèses à 100%. Je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un sortant des universités américaines du Caire ou de Beyrouth rejoindre ces mouvements.

Ainsi donc, la montée du radicalisme doit être considérée comme le reflet d’une recherche, de la part d’une frange de la population, de solutions radicales.

Voyons le salafisme en Égypte comme cas d’école

L’année 2006 a connu une soudaine popularité des chaines de télévisions salafistes en Égypte. Elles sont devenues les chaines les plus regardées du pays.

Mes amis égyptiens, d’orientation laïque, étaient embarrassés de voir cela parce que l’Islam était présenté sous une version conservatrice, voir fondamentaliste qu’ils n’avaient encore jamais vue dans l’Égypte du XXème siècle.

L’explication dominante alors était qu’il s’agissait d’une importation saoudienne. Après tout, les égyptiens sont modérés par nature. Cela ne pouvait donc être que des forces extérieures qui soient responsables de ce fondamentalisme.

Cette théorie m’a toujours laissé sceptique. J’ai donc commencé à me pencher sur ce phénomène de société en 2009, avec un vieil ami. Nous avons publié nos résultats dans une étude pour l’Arab Media and Society.

Cette étude repose sur une double approche.

D’abord, nous sommes partis de l’axiome disant que le sécularisme n’est pas fondamentalement plus moderne que la religion. Nous pensons qu’aucune vision du monde n’a le monopole du modernisme. Car si vous pensez que la religion est fondamentalement antimoderne et que vous n’arrivez pas à reconnaître que tout le monde ne partage pas ce point de vue, alors votre analyse de l’islamisme sera en partie biaisée.

Ensuite, sûrement à cause du premier point, notre recherche s’est basée sur des sources directes avec des interviews d’islamistes, la lecture des journaux en arabes et l’écoute des télés fondamentalistes.

C’est vrai que ces chaines de télé en Égypte sont financées par des saoudiens. Mais cela ne veut pas dire que la montée du salafisme dans ce pays soit une exportation saoudienne. La raison est plutôt que les financiers saoudiens sont des hommes d’affaires qui n’ont fait que remplir une niche commerciale créée par la demande. Ils cherchent juste à se faire de l’argent. Sinon ils n’auraient jamais misé un sou sur ces idées.

Nous n’avons trouvé aucune preuve montrant que le salafisme égyptien était dû à une stratégie consciente d’origine saoudienne. En réalité, aucune des personnes avec qui nous avons parlé au cours de cette étude ne pensait que c’était une importation saoudienne.

La montée de la demande pour un islam ultra conservateur en Égypte faisait suite à des changements économiques, culturels et politiques qui étaient perçus négativement par beaucoup de gens en Égypte. Ces changements les poussaient à réajuster leurs visions de la religion. L’approche modérée ne fonctionnait plus pour eux.

Les idées plus radicales ou conservatrices fournissent des explications qui correspondent mieux à leur situation difficile. Ils ne sont pas ignorants et n’ont subi aucun lavage de cerveau. C’est plutôt que les idées libérales ne leur apportent aucun profit.

Un contexte historique. Deux exemples de mouvements extrêmement violents nés d’un besoin idéologique du marché.

Les deux mouvements de réforme politique les plus violents et meurtriers de l’époque moderne sont le parti National Socialiste allemand et le parti communiste de Lénine et Mao. Plus violent même que ce qui se passe de nos jours. Les deux ont bénéficié d’un soutien populaire massif qui leur a permis d’accéder au pouvoir.

Point important 

  • Toutes les idées soutenues par ces partis étaient déjà présentes depuis 1870. Aucune n’était spécialement innovatrice. Les vrais adeptes de ces idées ne formaient, en 1905 et même jusqu’en 1923 en Allemagne, qu’un petit groupe.
  • Ce n’est qu’à un certain moment dans l’histoire que la demande pour cette approche atteignit une masse critique. Les gens se sont mis à choisir ces mouvements parce qu’ils ont pensé que c’était la seule manière d’aller de l’avant.

Le traumatisme de la première guerre mondiale, avec la grande dépression économique allemande, furent les déclencheurs sous-jacents de ces deux mouvements – nazisme et communisme.

Cela a finalement poussé une quantité critique de la population à considérer que ces deux idéologies valaient la peine d’être suivies. Ils ont vraiment choisi, spécialement en Allemagne ou le Nationale Socialisme est venu au pouvoir démocratiquement, à l’issue d’élections.

Comment les combattre ? Il faut s’occuper de l’origine de ces idées. Une part militaire est évidemment à considérer. Mais il faut aussi retirer le côté attractif de ces mouvements idéologiques, grâce a des réformes économiques. C’est ainsi que nous avons vaincu le communisme et empêché une résurgence du Nationale Socialisme, par une action militaire lorsqu’elle est possible (Seconde guerre mondiale) et par des réformes économiques ayant rendu ces idées radicales moins attirantes (le plan Marshall, approche après guerre vis-à-vis de l’Allemagne).

Nous reparlerons de ces leçons de l’histoire dans des articles ultérieurs de notre site Towards a Better World en rapport avec les problèmes actuels de sécurité.

Revenons au wahhabisme et à l’Arabie Saoudite.

Les particularités saoudiennes : culturelles ou religieuses ?

Il y a certains traits de l’Arabie Saoudite qui entraînent des commentaires négatifs de la part des médias étrangers, traits qui sont qualifiés de wahhabites ou dits spécifiques à l’islam saoudien.

Prenons un exemple, le fait que les femmes n’aient pas le droit de conduire.

J’ai habité deux ans en Arabie Saoudite et j’ai eu l’occasion de parler de ce sujet avec de nombreux saoudiens. La plupart d’entre eux, mais pas tous, seraient d’accord avec moi. Ce n’est pas du à la religion. C’est du à la culture ancestrale d’un royaume en lutte contre la modernité.

Vous ne pouvez pas comprendre l’Arabie Saoudite sans reconnaître l’effet qu’a pu avoir le passage rapide d’un pays de bédouins à une puissance industrielle en devenir, en 40 à 50 ans, sur la façon, pour son peuple, de percevoir le monde. Dans la plupart des autres pays cette transition s’est faite sur plusieurs centaines d’années. Une telle vitesse de changement entraîne assurément quelques réactions.

Faisons un petit exercice mental 

En quoi les coutumes de l’Arabie Saoudite contemporaine différent-elles de celles des États Unis ou de l’Europe, disons en 1940 ? Les londoniens de l’époque étaient-ils des wahhabites pour ne pas autoriser leurs femmes à sortir seules ? Vos arrière grands-parents étaient-ils des wahhabites pour ne pas laisser votre grande mère fricoter seule avec un garçon ? S’ils pensaient qu’il était mieux d’avoir des écoles de filles et de garçons séparées ? Si votre grand-mère savait que le travail d’une femme était de s’occuper de sa maison ?

Un cas d’étude. Voici un article du New York Times de 1910 au sujet d’une mode qui choquait la France :

Les jupes serrées provoquent une guerre de la mode à Paris.

Paris, 25 juin 1910. Une bataille se déroule à Paris cette semaine autour des jupes des femmes. Est-ce que cet indispensable de la garde robe féminine doit être étroite, toujours plus étroite, ou doit elle garder une ampleur esthétique ? Telle est le sujet qui a divisé les couturiers de la ville en deux camps hostiles. La révolution contre le style en cours est menée par un couturier dont le nom est célèbre sur les deux continents…

Voici donc cette jupe serrée qui choquait la France de 1910. Pas très différente de l’abaya (robe arabe noire traditionnelle) saoudienne.

Pourtant tous ceux qui sont allés en France récemment savent qu’elle n’est plus qualifiée de jupe serrée. Une femme habillée de cette manière serait considérée de nos jours comme extrêmement pudique. Alors que si sa grand-mère ou son arrière grand-mère l’avait fait, cela aurait été considéré comme choquant.

Mais, avec le temps, les gens s’habituent au sujet.

Voici pourquoi le sujet des femmes au volant en Arabie Saoudite est un sujet culturel, comme l’était celui des jupes serrées dans la France de 1910.

La controverse sur les femmes au volant est liée à celle sur la non mixité des hommes et des femmes célibataires. Car si une femme peut conduire cela veut dire qu’elle peut se retrouver dans la situation où elle peut être en contact avec un officier de police. Il pourrait alors y avoir tentation. C’est ce qui dérange beaucoup de monde en Arabie Saoudite.

Tout comme si vous étiez une française de 25 ans, en 1910, adepte des jupes serrées ; vous auriez probablement choqué vos parents. Mais, comme pour la France, les coutumes changent avec le temps.

La résistance à l’idée de la femme ayant un rôle actif dans la société saoudienne a radicalement faibli de nos jours et je ne serais pas surpris que, d’ici quinze ans, les femmes aient le droit de conduire dans ce pays.

La morale de l’histoire est que vous ne pouvez pas blâmer le wahhabisme pour ce qui se passe dans l’Arabie de 2015 si la même chose, ou son équivalent, se passait dans l’Occident de vos grand-parents ou même de vos parents.

Les implications politiques d’un tel constat

Si vous pensez que les mouvements extrémistes ne sont qu’un produit d’export de l’Arabie wahhabite, si les idées extrémistes peuvent être exportées et ne pas être choisies par les gens, alors il suffit de faire pression sur les saoudiens pour qu’ils cessent de financer les soi-disant mosquées wahhabites et interdire certains livres.

Vous pouvez aussi identifier et promouvoir les soi-disant musulmans modérés, les pousser à s’exprimer. Cela devrait, en théorie, suffire à faire disparaitre la capacité d’attraction du radicalisme islamique.

Mais si vous croyez plutôt, comme moi, que la montée de l’extrémisme n’est qu’un reflet d’une demande pour des idées extrémistes, alors il faut plutôt vous pencher sur les causes de cette demande. C’est la seule manière de faire disparaitre l’attirance pour l’islamisme extrémiste. Cette attirance, surtout dans un contexte qui n’est pas géographiquement lié à l’Irak/Syrie, est due aux conditions socio-économiques.

La demande pour des solutions politiques radicales augmente car 80% des gens luttent pour une vie ayant du sens dans leur contexte local. Si ce fossé socio-économique, qui pousse un nombre croissant de personnes à adopter des vues radicales, n’est pas comblé alors l’islamisme extrémiste est un problème qui ne fait que commencer. Il continuera à grossir.

Comment combler ce fossé socio économique ? Voici un texte intitulé « concentrons nous sur les réformes économiques » que j’ai écrit la semaine dernière. Il propose de nouvelles idées sur la manière d’offrir d’autres choix aux gens.

NathanRField

Traduit par Wayan, édité par jj, relu par Literato pour le Saker Francophone

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