La Pravda américaine. Après-guerre française, après-guerre allemande


Par Ron Unz – Le 9 juillet 2018 – Source Unz.com

Lors de mes années d’université, j’étais devenu un fervent joueur de wargames, fasciné par l’histoire militaire, en particulier celle de la Seconde guerre mondiale, le conflit le plus titanesque qui ait jamais existé. Cependant, bien que j’aie beaucoup aimé lire les comptes rendus détaillés des batailles de cette guerre, en particulier sur le front de l’Est qui détermina en grande partie son issue, j’ai eu beaucoup moins d’intérêt pour l’histoire politique qui l’accompagnait, et me suis simplement appuyé sur les récits de mes manuels scolaires que je trouvais tout à fait fiables.

Ces sources semblaient d’autant plus fiables qu’elles cherchaient à peine à cacher certains des aspects les plus atroces du conflit et de ses conséquences, tels que les brutalités notables subies par les traîtres pro-nazis après la libération de la France en 1944. Pierre Laval, chef du gouvernement fantoche de Vichy et un bon nombre de ses compagnons furent jugés et exécutés pour trahison, et même le maréchal Pétain, célèbre héros français de la Première guerre mondiale qui, par orgueil, avait tristement prêté son nom au régime honni comme chef d’État, fut condamné à mort bien que sa vie eût finalement été épargnée. Des collaborateurs moins éminents souffrirent également. Mes manuels contenaient souvent des photos de centaines voire de milliers de femmes françaises ordinaires qui, par peur, amour, ou pour l’argent était devenues intimes avec des soldats allemands pendant les quatre années d’occupation. En conséquence, on leur rasa le crâne et on les fit marcher dans les rues de leur ville à l’occasion de parades de la honte.

De tels excès sont évidemment tristes, mais les guerres et les libérations libèrent souvent une brutalité considérable, et ces spectacles d’humiliation publique ne sont évidemment rien en comparaison de l’horrible effusion de sang des années de joug nazi. Par exemple, il y eut le cas notoire d’Oradour-sur-Glane, un village impliqué dans les activités de la Résistance, dans lequel des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants furent rassemblés dans une église ou d’autres bâtiments puis brûlés vifs. Pendant ce temps, un nombre énorme de Français, parmi d’autres, furent déportés en Allemagne comme ouvriers-esclaves, en violation totale de tous les principes juridiques, produisant un étrange parallèle avec le Goulag de Staline et soulignant la similitude de ces deux régimes totalitaires.

Finalement, des fêlures majeures apparurent dans cette image simpliste. J’ai déjà écrit sur ma découverte de John T. Flynn, l’un des intellectuels publics libéraux les plus en vue des années 1930, qui fut ensuite exclu des médias grand public et finalement oublié pour ses opinions discordantes sur certaines questions litigieuses. Dès le début des années 1940, les livres de Flynn ne trouvèrent plus refuge que dans la Devin-Adair Company, une petite maison d’édition irlando-américaine basée à New York. D’une façon ou d’une autre, il y a peut-être six ou sept ans, j’ai pris connaissance d’un autre livre publié par cette même maison en 1953.

L’auteur de Unconditional Hatred  [Haine sans conditions, NdT] était le capitaine Russell Grenfell, un officier de marine britannique qui avait servi avec distinction pendant la Première guerre mondiale et qui, plus tard, aida à diriger le Collège d’état-major de la Marine royale, tout en publiant six livres de haut niveau sur la stratégie navale et en servant de correspondant naval du Daily Telegraph. Grenfell reconnaissait que de grandes quantités de mensonges accompagnent presque inévitablement toute guerre importante. Mais alors que plusieurs années s’étaient écoulées depuis la fin des hostilités, il s’inquiétait de plus en plus du fait que le poison persistant de cette propagande du temps de guerre pourrait menacer la paix future de l’Europe si un antidote n’était pas rapidement largement appliqué.

Sa considérable érudition historique et son ton mesuré brillent dans ce fascinant ouvrage, qui se concentre prioritairement sur les événements de la Seconde guerre mondiale, mais inclut de fréquentes digressions sur les guerres napoléoniennes, voire des conflits plus anciens. Un des plus intrigants aspects de sa présentation est qu’une grande partie de la propagande anti-allemande qu’il essaie de démystifier serait de nos jours perçue comme tellement absurde et ridicule qu’elle a en fait été presque entièrement oubliée, tandis qu’une grande partie de l’image extrêmement hostile que nous avons actuellement de l’Allemagne hitlérienne ne reçoit presque aucune mention, peut-être parce qu’elle n’avait pas encore été implantée, ou était alors considérée comme trop excentrique pour que quiconque la prenne au sérieux. Entre autres, il rapporte avec une désapprobation certaine que les principaux journaux britanniques avaient publié des articles à la une sur les horribles tortures infligées aux prisonniers allemands lors de procès pour crimes de guerre afin de les contraindre à toutes sortes de confessions douteuses.

Certaines des remarques de Grenfell soulèvent des doutes sur divers aspects du tableau conventionnel de la politique d’occupation allemande. Il note de nombreuses histoires dans la presse britannique d’anciens « ouvriers-esclaves » français qui organisèrent après-guerre des retrouvailles amicales avec leurs anciens employeurs allemands. Il rappelle également qu’en 1940, ces mêmes journaux britanniques rapportaient le comportement absolument exemplaire des soldats allemands envers les civils français même si par la suite, des attaques terroristes par les forces clandestines communistes ayant provoqué des représailles, les relations empirèrent.

Plus important encore, il souligne que l’énorme campagne alliée de bombardements stratégiques contre les villes et l’industrie françaises tua un grand nombre de civils, probablement plus que ceux qui moururent entre les mains des Allemands, ce qui provoqua inévitablement une forte haine. En Normandie, lui-même et d’autres officiers britanniques furent avertis de rester très prudents envers les civils français qu’ils rencontraient de peur d’être l’objet d’attaques meurtrières.

Bien que le texte de Grenfell et son ton me frappent par leur recul et leur objectivité, d’autres le virent évidemment sous une lumière différente. La jaquette de l’édition Devin-Adair note qu’aucun éditeur britannique n’était disposé à accepter le manuscrit et quand le livre parut, aucun critique américain majeur n’évoqua son existence. De manière plus inquiétante encore, on a dit que Grenfell travaillait sur une suite quand il mourut soudainement de causes inconnues en 1954 à l’âge de 62 ans, comme l’explique sa longue nécrologie dans le London Times. Les droits d’auteur ayant expiré depuis longtemps, je suis heureux d’inclure cet important volume dans ma collection de livres HTML afin que ceux qui sont intéressés puissent facilement le lire et décider pour eux-mêmes.

Sur les questions françaises, Grenfell fournit plusieurs références extensives à un livre de 1952 intitulé France : The Tragic Years, 1939-1947 par Sisley Huddleston, un auteur totalement inconnu pour moi, ce qui a stimulé ma curiosité. Une des utilités de mon système d’archivage de contenus est de fournir facilement le contexte approprié pour les écrivains oubliés depuis longtemps. Le nombre d’occurrences pour Huddleston dans The Atlantic Monthly, The Nation, and The New Republic, en plus de ses trente livres de niveau reconnu sur la France, semblent confirmer qu’il a été durant des décennies l’un des principaux spécialistes de la France pour les lecteurs américains et britanniques instruits. En effet, son entretien exclusif avec le Premier ministre britannique Lloyd George à la Conférence de la paix de Paris devint un scoop international. Comme beaucoup d’autres écrivains, après la Seconde guerre mondiale son éditeur américain devint par nécessité Devin-Adair, qui publia une édition posthume de son livre en 1955. Compte tenu de ses éminentes références journalistiques, le travail de Huddleston sur la période de Vichy fut chroniqué dans les périodiques américains, bien que de manière plutôt superficielle et dédaigneuse. J’en ai commandé une copie et je l’ai lue.

Je ne peux pas attester de l’exactitude du compte rendu de 350 pages que Huddleston fait sur la France pendant les années de guerre et immédiatement après, mais en tant que journaliste reconnu pour ses compétences et observateur de longue date, témoin oculaire des événements qu’il décrit, écrivant à un moment où le récit historique officiel n’avait pas encore été plongé dans le béton, je pense que son point de vue devrait être pris très au sérieux. Le réseau personnel de Huddleston était certainement étendu et montait assez haut puisque l’ancien ambassadeur des États-Unis, William Bullitt, était l’un de ses plus vieux amis. Or, la présentation de Huddleston est radicalement différente de l’histoire conventionnelle que j’ai toujours entendue.

Évaluer la crédibilité d’une source si ancienne n’est pas facile, mais parfois un seul détail révélateur fournit un indice important. En relisant le livre de Huddleston, j’ai remarqué qu’il mentionnait avec désinvolture qu’au printemps 1940, les Français et les Britanniques étaient sur le point de lancer une attaque militaire contre la Russie soviétique, qu’ils considéraient comme l’allié crucial de l’Allemagne. Ils avaient planifié un assaut sur Bakou, visant à détruire les grands champs pétrolifères de Staline au Caucase par une campagne de bombardements stratégiques. Je n’avais jamais lu une seule mention de ce projet dans aucun de mes livres d’histoire de la Seconde guerre mondiale, et jusqu’à récemment, j’aurais rejeté l’histoire comme une rumeur absurde de cette époque, depuis longtemps démystifiée. Mais il y a quelques semaines à peine, j’ai découvert dans The National Interest un article de 2015 qui confirmait l’exactitude de ces faits, plus de soixante-dix ans après qu’ils aient été effacés de tous nos récits historiques.

Comme Huddleston le décrit, l’armée française s’effondra en mai 1940, et le gouvernement désespéré contacta Pétain, alors octogénaire et considéré comme un grand héros de guerre, pour le rappeler de son affectation comme ambassadeur en Espagne. Bientôt, le président français lui demanda de former un nouveau gouvernement et d’organiser un armistice avec les Allemands victorieux. Cette proposition reçut un soutien quasi unanime de l’Assemblée nationale et du Sénat français, y compris le soutien de presque tous les parlementaires de gauche. Pétain obtint ce résultat, et un autre vote quasi unanime du parlement français l’autorisa alors à négocier un traité de paix complet avec l’Allemagne, ce qui plaça sans aucun doute ses actions politiques sur la base juridique la plus solide possible. À ce moment, presque tout le monde en Europe croyait que la guerre était terminée, et que la Grande-Bretagne ferait bientôt la paix.

Alors que le gouvernement français pleinement légitime de Pétain négociait avec l’Allemagne, un petit nombre de durs-à-cuire, dont le colonel Charles de Gaulle, désertèrent et s’enfuirent de l’autre côté de la Manche, déclarant qu’ils avaient l’intention de poursuivre la guerre indéfiniment. Mais dans un premier temps ils attirèrent peu de soutien et d’attention. Un aspect intéressant de la situation était que De Gaulle avait longtemps été l’un des principaux protégés de Pétain, et une fois que son influence politique commença à augmenter quelques années plus tard, on entendit souvent des spéculations dépassionnées selon lesquelles lui et son ancien mentor avaient arrangé une « division du travail », au sein de laquelle le premier signait une paix officielle avec les Allemands pendant que le second partait organiser la résistance outre-mer dans l’attente d’opportunités.

Bien que le nouveau gouvernement de Pétain ait garanti que sa puissante marine ne serait jamais utilisée contre les Britanniques, Churchill ne prit aucun risque et lança rapidement une attaque contre la flotte de son ancien allié, dont les navires étaient déjà désarmés et amarrés sans danger dans le port de Mers-el-Kébir, fit couler la plupart d’entre eux et tuer près de 2 000 Français. Cet incident n’est pas tout à fait différent de l’attaque japonaise contre Pearl Harbor qui eut lieu l’année suivante, et scandalisa les Français pour de nombreuses années.

Huddleston passe ensuite une grande partie du livre à discuter de la complexe politique française des années suivantes, car la guerre avait continué de façon inattendue, et la Russie ainsi que l’Amérique avaient rejoint la cause alliée, augmentant considérablement les chances de victoire contre l’Allemagne. Pendant cette période, les dirigeants politiques et militaires français procédèrent à un subtil arbitrage, en résistant aux demandes allemandes sur certains points et en les acceptant sur d’autres, tandis que le mouvement de résistance interne se développait, attaquait des soldats allemands et provoquait de sévères représailles allemandes. Étant donné mon manque d’expertise, je ne peux pas vraiment juger de l’exactitude de ce récit, mais il me semble tout à fait réaliste et plausible, bien que les spécialistes puissent sûrement y trouver des erreurs.

Cependant, les affirmations les plus remarquables du livre de Huddleston arrivent à la fin, quand il décrit ce qu’on a par la suite appelé « la libération de la France ». Elle eut lieu en 1944-45, quand les forces allemandes en retraite abandonnèrent le pays et se retranchèrent sur leurs propres frontières. Entre autres, il suggère que le nombre de Français revendiquant des titres de « résistance » se multiplia par cent une fois que les Allemands furent partis et qu’il n’y avait plus de risque à adopter cette position.

Et c’est à ce moment-là que d’énormes bains de sang commencèrent sans attendre. Ce fut de loin la pire vague d’exécutions extrajudiciaires de toute l’histoire de France. La plupart des historiens s’accordent à dire qu’environ 20 000 personnes perdirent la vie pendant la célèbre période de « Terreur » de la Révolution française, et que peut-être 18 000 moururent pendant la répression brutale de la Commune de Paris en 1870-1871. Mais selon Huddleston, les dirigeants américains estimèrent qu’il y avait eu au moins 80 000 exécutions sommaires dans les premiers mois de la Libération. Le député socialiste, qui était ministre de l’Intérieur en mars 1945 et qui se trouvait le mieux informé, affirma aux représentants de De Gaulle que 105 000 assassinats avaient eu lieu d’août 1944 à mars 1945, un chiffre largement repris dans le public à l’époque. Étant donné qu’une grande partie de la population française avait passé des années à se comporter d’une manière qui pourrait dorénavant être considérée comme « collaborationniste », un nombre énorme de personnes étaient exposées, et même, risquaient la mort. Elles cherchaient donc parfois à sauver leur propre vie en dénonçant leurs connaissances ou voisins. Les communistes clandestins avaient longtemps été un élément majeur de la Résistance, et beaucoup d’entre eux s’empressèrent de porter le fer contre leurs « ennemis de classe » détestés, tandis que de nombreuses personnes profitèrent de l’occasion pour régler des comptes privés. Un autre facteur était que beaucoup de communistes qui avaient combattu pendant la guerre civile espagnole, y compris des milliers de membres des Brigades internationales, avaient fui en France après leur défaite militaire en 1938. À ce moment, ils prirent souvent l’initiative pour se venger contre les mêmes forces conservatrices qui les avaient précédemment vaincus dans leur propre pays.

Bien que Huddleston lui-même fût un journaliste international âgé et reconnu, possédant des amis américains très haut placés, et qu’il eût rendu quelques menus services en faveur de la Résistance, lui et sa femme échappèrent de justesse à une exécution sommaire pendant cette période. Il propose une nombreuse collection d’histoires qu’il a entendues de victimes moins chanceuses que lui. Mais ce qui semble avoir été de loin le pire bain de sang sectaire de l’histoire de France a été tranquillement rebaptisé « libération » et presque entièrement retiré de notre mémoire historique, excepté le souvenir des têtes rasées de quelques femmes déshonorées. De nos jours Wikipedia distille l’essence congelée de notre Vérité officielle, et son article sur ces événements place seulement le nombre de morts à un dixième des chiffres cités par Huddleston, que je trouve une source beaucoup plus crédible.

Souvent, percer le premier trou dans un mur épais est le plus difficile. Une fois que j’ai été convaincu que toute ma connaissance de l’après-guerre française était entièrement fausse et dans une certaine mesure rétrograde, je suis naturellement devenu beaucoup plus réceptif à d’autres révélations. Si la France, membre de premier plan de la coalition victorieuse des Alliés, avait subi une orgie de terreur et de tueries révolutionnaires sans précédent, peut-être ma connaissance standardisée de l’histoire avait-elle également été rien moins que candide envers la description du destin de l’Allemagne vaincue. Certes, j’avais lu les horreurs infligées par les troupes russes, avec peut-être deux millions de femmes et de filles allemandes brutalement violées, et il y avait aussi une ou deux phrases sur l’expulsion de plusieurs millions d’Allemands ethniques des terres administrées par la Pologne, la Tchécoslovaquie, et d’autres pays d’Europe de l’Est, prêts à la vengeance après des années passées sous le terrible joug nazi. Il était également fait mention du très vindicatif plan Morgenthau, heureusement presque immédiatement abandonné, et un point sur la renaissance économique allemande grâce à la générosité du plan Marshall américain. Mais j’ai commencé à me demander s’il n’y avait rien à ajouter à ce récit.

Je suis rapidement tombé sur des références à certains écrits de Freda Utley, maintenant largement oubliée, mais qui fut dans les années 1940 et 1950 une journaliste et un auteur assez connu en Amérique, avec un contexte personnel intéressant. Anglaise née dans une famille liée à George Bernard Shaw et à la Fabian society, elle embrassa le communisme et en 1928 épousa un Juif soviétique servant la même idéologie. Le couple s’installa alors en Union soviétique pour aider à construire la Patrie de la révolution socialiste. Comme ce fut le cas avec tant de communistes étrangers, ils devinrent de plus en plus désillusionnés avec leur vie là-bas. Un jour de 1936, son mari fut arrêté à l’occasion d’une purge stalinienne, on ne devait plus jamais le revoir. Elle finit par fuir l’URSS avec son fils Jon et atteignit nos côtes en 1939. Près de soixante-dix ans plus tard, j’ai fait la connaissance de Jon Utley grâce à notre participation conjointe au magazine The American Conservative.

Compte tenu des expériences directes vécues par Utley pendant une décennie en URSS, ses vues sur le communisme soviétique étaient résolument négatives, très différentes de celles de la plupart des élites intellectuelles et journalistiques américaines. En conséquence, elle fut rapidement étiquetée comme « anti-communiste », et ses nombreux livres et articles qui suivirent au cours des deux décennies suivantes furent généralement relégués aux éditeurs spécialisés et considérés avec disgrâce par les médias grand public.

En 1948, elle passa plusieurs mois à voyager à travers l’Allemagne occupée, et l’année suivante publia ses expériences dans The High Cost of Vengeance [Le coût élevé de la vengeance, NdT], que j’ai trouvé éclairant. Contrairement à la grande majorité des autres journalistes américains, qui faisaient généralement de brèves visites lourdement chaperonnées, Freda Utley parlait effectivement allemand et connaissait bien le pays, qu’elle avait fréquemment visité au cours de l’époque de Weimar. Alors que le ton de Grenfell était très contraint et presque académique, sa propre écriture était beaucoup plus véhémente et expressive, ce qui est peu surprenant en raison de son contact direct avec un sujet extrêmement douloureux. Son témoignage oculaire semble tout à fait crédible, et les renseignements factuels qu’elle fournit, étayés par de nombreux entretiens et des anecdotes, sont saisissants.

Plus de trois ans après la fin des hostilités, Freda Utley découvrit un pays encore presque totalement en ruine, et une grande partie de la population forcée de chercher refuge dans des caves endommagées ou de partager de minuscules pièces dans des bâtiments fracassés. La population se considérait comme « privée de droits », souvent assujettie à un traitement arbitraire de la part des troupes d’occupation ou d’autres éléments privilégiés qui ne relevaient pas de la compétence juridique de la police régulière. Les Allemands, pour la plupart, étaient régulièrement délogés de leurs maisons, qui étaient utilisées pour loger les troupes américaines ou d’autres qui avaient acquis leurs faveurs, une situation qui fut notée avec une certaine indignation dans le journal posthume du Général Patton. Même à ce stade, un soldat étranger pouvait encore parfois voler tout ce qu’il voulait aux civils allemands et en cas de protestations, les conséquences risquait d’être dangereuses. Freda Utley cite de façon éloquente un ancien soldat allemand qui avait servi en France dans le cadre de l’occupation. Il faisait remarquer que lui et ses camarades avaient opéré sous la discipline la plus stricte et qu’ils n’auraient jamais pu imaginer se comporter envers les civils français comme les troupes alliées traitaient alors les Allemands.

Certaines des paroles citées par Freda Utley sont assez étonnantes, mais semblent solidement fondées sur des sources fiables et intégralement confirmées ailleurs. Pendant les trois premières années de paix, la ration alimentaire quotidienne allouée à l’ensemble de la population civile allemande était d’environ 1 550 calories, à peu près la même que celle fournie aux détenus des camps de concentration allemands pendant la guerre, et elle chuta parfois beaucoup plus bas. Pendant le dur hiver 1946-47, toute la population de la Ruhr, centre industriel de l’Allemagne, ne reçut que des rations de famine de 700 à 800 calories par jour, et des niveaux encore plus bas furent parfois atteints.

Influencée par une propagande officielle hostile, l’attitude courante du personnel allié à l’égard des Allemands ordinaires était certainement aussi dure que ce qu’affrontaient les autochtones vivant sous les régimes coloniaux européens. Freda Utley souligne à maintes reprises les parallèles remarquables avec ce qu’elle savait du traitement et de l’attitude des Occidentaux envers les Chinois pendant la majeure partie des années 1930, ou celui que les Britanniques avaient appliqué à leurs sujets coloniaux indiens. Des garçonnets allemands, sans chaussures, démunis et affamés, récupéraient avidement les balles dans les clubs de sport américains pour une maigre pitance. Aujourd’hui, on discute parfois pour savoir si, à la fin du XIXe siècle, les villes américaines contenaient des panneaux indiquant « Pas de service pour les Irlandais », mais Freda Utley a vu avec certitude des panneaux indiquant « Interdit aux chiens et aux Allemands » devant de nombreux établissements fréquentés par le personnel allié.

Sur la foi de mes manuels d’histoire standard, j’avais toujours cru que le comportement des civils différait comme le jour de la nuit entre les troupes allemandes qui occupèrent la France de 1940 à 1944 et les troupes alliées qui occupèrent l’Allemagne à partir de 1945. Après avoir lu les articles détaillés de Freda Utley et d’autres sources contemporaines, je pense que mon opinion était absolument correcte, mais inversée.

Utley croyait que cette situation absolument désastreuse s’expliquait en partie par la politique délibérée du gouvernement américain. Bien que le plan Morgenthau, visant à éliminer la moitié de la population allemande, eût été officiellement abandonné et remplacé par le plan Marshall qui devait favoriser une renaissance allemande, elle constata qu’on observait encore de nombreuses influences du premier. Même en 1948, d’énormes parts de la base industrielle allemande étaient encore démantelées et expédiées vers d’autres pays, tandis que subsistaient des restrictions très strictes sur la production et les exportations allemandes. En effet, le niveau de pauvreté, de misère et d’oppression qu’elle voyait partout semblait presque délibérément destiné à retourner les Allemands ordinaires contre l’Amérique et ses alliés occidentaux et ainsi, ouvrait peut-être la porte aux sympathies communistes. De tels soupçons sont renforcés lorsque nous apprenons que ce système avait été conçu par Harry Dexter White, qui s’avéra plus tard être un agent soviétique.

Elle devient particulièrement cinglante au sujet de la perversion totale de toute notion fondamentale de justice humaine pendant le Tribunal de Nuremberg et divers autres procès liés aux crimes de guerre, un sujet auquel elle consacre deux chapitres complets. Ces procédures judiciaires firent preuve de la pire espèce de double norme, car les juges alliés considéraient explicitement que leurs propres pays n’étaient pas liés par les mêmes conventions juridiques internationales qu’ils prétendaient appliquer aux accusés allemands. Ce qui est encore plus choquant, ce sont certaines des méthodes utilisées. Des juristes et des journalistes américains outrés révélèrent que d’horribles tortures, des menaces, du chantage et d’autres moyens tout à fait illégitimes étaient régulièrement utilisés pour obtenir des aveux ou des dénonciations. Cette situation suggère fortement qu’un très grand nombre de personnes condamnées et pendues étaient entièrement innocentes.

Son livre traite également des expulsions organisées d’Allemands de Silésie, du Sudatenland, de Prusse orientale et de diverses autres parties de l’Europe centrale et orientale où ils avaient vécu pacifiquement pendant des siècles. Le nombre total de ces expulsés est généralement estimé entre 13 et 15 millions. On donnait parfois aux familles dix minutes pour quitter les maisons où elles habitaient depuis un siècle ou plus, puis on les obligeait à marcher, parfois sur des centaines de kilomètres, vers une terre lointaine qu’elles n’avaient jamais vue, avec leurs seules possessions tenant dans leurs mains. Dans certains cas, tous les hommes survivants furent séparés et envoyés dans des camps de travail, et c’est pourquoi l’exode fut composé uniquement de femmes, d’enfants et de personnes très âgées. Selon toutes les estimations, au moins deux millions de personnes périrent en cours de route, à cause de la faim, de la maladie ou des risques divers.

Ces jours-ci, nous lisons de nombreuses et douloureuses discussions sur la fameuse « Piste des larmes » endurée par les Cherokees dans le lointain passé du début du XIXe siècle, mais cet événement du XXe siècle, assez semblable, fut presque mille fois plus grand. Malgré cet énorme écart dans l’ampleur et une distance beaucoup plus grande dans le temps, je crois que le premier événement provoque mille fois plus la sensibilité les Américains ordinaires. Si tel est le cas, cela démontrerait que l’écrasant contrôle des médias peut facilement modifier la réalité perçue d’un facteur d’un million ou plus.

On peut penser que ce déplacement de populations a représenté le plus grand nettoyage ethnique de l’histoire du monde, et si l’Allemagne avait fait quelque chose d’à peu près similaire au cours de ses années de victoires et de conquêtes européennes, les scènes terribles d’un tel flot de réfugiés se traînant avec désespoir seraient sûrement devenues la pièce centrale de nombreux films des soixante-dix dernières années. Mais puisque rien de tel n’est arrivé, les scénaristes d’Hollywood ont perdu une incroyable opportunité.

Le sombre tableau que peint Freda Utley est fortement corroboré par de nombreuses autres sources. En 1946, Victor Gollanz, important éditeur socialiste britannique d’origine juive, fit une longue visite en Allemagne, et publia In Darkest Germany [Dans les ténèbres de l’Allemagne, NdT.] l’année suivante et raconta l’horreur ressentie face aux conditions qu’il y découvrit. Ses affirmations sur la malnutrition, la maladie et la misère totale étaient étayées par plus d’une centaine de photographies effrayantes, et l’introduction à l’édition américaine fut rédigée par Robert M. Hutchins, Président de l’Université de Chicago et l’un de nos intellectuels publics les plus réputés de cette époque. Mais son petit volume semble avoir attiré relativement peu d’attention des grands médias américains, bien que son livre Our Threatened Values [Nos Valeurs menacées, NdT], assez similaire, publié l’année précédente et basé sur des sources officielles en ait reçu un peu davantage. Gruesome Harvest [Horrible récolte, NdT] de Ralph Franklin Keeling, également publié en 1947, rassemble utilement un grand nombre de déclarations officielles et d’articles de grands médias, qui font généralement exactement le même tableau des premières années de l’occupation alliée en l’Allemagne.

Au cours des années 1970 et 1980, ce sujet pénible fut repris par Alfred M. de Zayas, titulaire d’un diplôme de droit de Harvard et d’un doctorat en histoire, qui mena une longue carrière en tant qu’éminent avocat international des droits de l’homme, affilié de longue date aux Nations Unies. Ses livres tels que Nemesis at Potsdam, A Terrible Revenge, et The Wehrmacht War Crimes Bureau, 1939-1945 particulièrement axés sur le nettoyage ethnique massif des minorités allemandes, et basés sur de grandes quantités d’archives. Ils reçurent de nombreux éloges et avis scientifiques dans de grandes revues universitaires. Ils se vendirent à des centaines de milliers d’exemplaires en Allemagne et dans d’autres régions d’Europe, mais ne semblent pas avoir pénétré la conscience de l’Amérique ou du reste du monde anglophone.

À la fin des années 80, ce débat historique brûlant prit une nouvelle tournure remarquable. Alors qu’en 1986, il s’était rendu en France pour  préparer un livre sur un autre sujet, un écrivain canadien nommé James Bacque tomba sur des indices suggérant que l’un des plus terribles secrets de l’Allemagne d’après-guerre était resté complètement caché. Il se lança immédiatement dans des recherches approfondies et publia finalement Other Losses [Autres Pertes, NdT.] en 1989. Se fondant sur des éléments de preuve considérables, comprenant des dossiers du gouvernement, des entrevues personnelles et des témoignages oculaires validés, il expliqua qu’après la fin de la guerre, les Américains avaient affamé jusqu’à un million de prisonniers de guerre allemands. C’était apparemment un acte politique délibéré, un crime de guerre, sûrement parmi les plus considérables de l’histoire.

Pendant des décennies, les propagandistes occidentaux critiquèrent sans relâche les Soviétiques en prétendant qu’ils retenaient un million ou plus de prisonniers de guerre allemands « disparus » comme esclaves du Goulag, alors que les Soviétiques niaient sans répit ces accusations. Selon Bacque, les Soviétiques avaient toujours dit la vérité, et les soldats disparus étaient parmi les très nombreux qui avaient fui vers l’ouest à la fin de la guerre, cherchant ce qu’ils supposaient être un bien meilleur traitement aux mains des armées anglo-américaines. Mais au lieu de cela, ils furent privés de toute protection légale, et confinés dans des conditions horribles où ils périrent rapidement à cause de la faim, de la maladie et des risques.

Sans prétendre résumer la vaste accumulation des documents de Bacque, quelques éléments factuels valent la peine d’être mentionnés. À la fin des hostilités, le gouvernement américain détourna un raisonnement juridique pour faire valoir que les millions de soldats allemands qu’il avait capturés ne devraient pas être considérés comme des « prisonniers de guerre » et n’étaient donc pas couverts par les dispositions de la Convention de Genève. Peu après, les tentatives de la Croix-Rouge internationale pour acheminer de la nourriture vers les gigantesques camps de prisonniers alliés furent rejetées à plusieurs reprises, et des avis furent affichés dans les villes et villages allemands avoisinants indiquant que tout civil qui tentait de faire passer de la nourriture aux prisonniers de guerre pourrait être abattu à vue. Ces faits historiques indéniables semblent déboucher sur de sombres interprétations.

Bien qu’initialement sorti chez un obscur éditeur, rapidement le livre de Bacque fit sensation et devint un best-seller international. Il y dépeignait le Général Dwight Eisenhower comme le principal responsable de cette tragédie, remarquant que les pertes de prisonniers de guerre étaient beaucoup plus faibles dans les régions qui échappaient à son contrôle, et laissait entendre qu’en tant que « général politique » très ambitieux d’ascendance germano-américaine, il eut peut-être à subir d’intenses pressions pour prouver sa « dureté » envers l’ennemi vaincu.

L’historien Stephen Ambrose, qui avait mené une carrière lucrative en sortant de nombreux volumes élogieux sur Eisenhower et la Seconde guerre mondiale, aidé en cela par de nombreux plagiats, réagit avec horreur aux hypothèses de Bacque et organisa rapidement un symposium sous les auspices du Centre Eisenhower, espérant ainsi réfuter les accusations monstrueuses qui avaient été portées contre son gagne-pain. J’ai senti que lui et le large éventail de co-auteurs qu’il avait recrutés dans son projet ont exprimé des doutes sur certaines parties de la thèse de Bacque, mais ils ont semblé incapables de contester efficacement son cœur, sauf peut-être en argumentant que quelque chose d’aussi énorme n’aurait pu rester caché si longtemps. De plus, Ambrose et ses collègues admirent à contrecœur que les statistiques américaines officielles sur les taux de mortalité des prisonniers de guerre, qu’aucun d’entre eux n’avait jamais remises en question auparavant, étaient bas au-delà de toute crédibilité. Ils choisirent de résoudre ce problème en quadruplant arbitrairement les données, ce qui ne donne pas une grande confiance dans leurs méthodes.

De plus, une fois la guerre froide terminée et les archives soviétiques ouvertes aux savants, leur contenu semble avoir fortement validé la thèse de Bacque. Il note que bien que les archives contiennent des preuves explicites d’atrocités telles que le massacre de Katyn du corps des officiers polonais par Staline, elles ne montrent absolument aucune trace d’un million de prisonniers de guerre allemands manquants, qui trouvèrent vraisemblablement la mort par la famine et la maladie dans les camps d’Eisenhower. Bacque souligne que le gouvernement allemand a émis de graves menaces juridiques contre quiconque chercherait à enquêter sur les fosses communes qui contiennent probablement les restes de ces prisonniers de guerre morts depuis longtemps et dans une édition mise à jour, il mentionne également l’adoption récente par l’Allemagne de lois sévères condamnant à de lourdes peines de prison quiconque remet simplement en question le récit officiel de la Seconde guerre mondiale

Bacque note ironiquement que les archives soviétiques sur leurs propres prisonniers de guerre allemands montrent un taux de mortalité raisonnablement élevé mais normal dans un contexte de captivité, mais il n’y a rien de tel que les pertes énormes qui se produisirent apparemment de manière si rapide dans les camps occidentaux et cela, en dépit de la grande pauvreté de l’URSS d’après-guerre. Mais nous ne devrions pas nous étonner de ce fait. Staline, qui était Géorgien, organisa son pouvoir comme une autarcie soviétique, et dans le passé, il avait délibérément ordonné la mort d’un grand nombre de ses propres sujets, russes ou non, afin d’imposer son règne. Les Allemands s’étaient opposés à lui et l’avaient combattu, et ils avaient beaucoup souffert en conséquence, mais une fois leur résistance terminée et puisqu’ils étaient maintenant sous son pouvoir, quelles raisons avait-il de se sentir particulièrement vindicatif envers eux ? Friedrich von Paulus, le maréchal qui avait commandé à Stalingrad, déclara plus tard sa loyauté aux Soviétiques et reçut un poste honorifique dans la nouvelle Allemagne de l’Est, si bien que les prisonniers de guerre ordinaires qui obéirent et travaillèrent de manière productive furent certainement nourris.

Bien que maintenant âgé, Bacque a donné une longue interview à Red Ice Radio il y a quelques années, et ceux des lecteurs qui sont intéressés pourront l’écouter sur YouTube, qui héberge d’autres vidéos sur le même sujet.

https://www.youtube.com/watch?v=gKGQ65guU3o

Les nouvelles preuves extraites par Bacque des archives du Kremlin constituent une partie relativement faible de la suite parue en 1997, Crimes and mercies [Crimes et grâces, NdT], qui est centrée sur une analyse encore plus explosive. Elle est également devenue un best-seller international.

Comme décrit précédemment, des observateurs directs de l’Allemagne de 1947 et 1948 comme Gollanz et Utley, apportèrent des témoignages directs des conditions horribles qu’ils avaient découvertes. Ils affirmèrent que depuis des années, les rations alimentaires officielles prévues pour la population étaient comparables à celle des détenus dans les camps de concentration nazis. Elles étaient même parfois beaucoup plus basses, entraînant la malnutrition et les maladies courantes qu’ils pouvaient observer. Ils notèrent également la destruction de la plupart des logements d’avant-guerre en Allemagne et le terrible surpeuplement produit par l’afflux de millions de réfugiés allemands dénués de tout, expulsés de certaines parties de l’Europe centrale et orientale. Mais ces enquêteurs n’avaient pas accès à des statistiques de population fiables, et ne pouvaient que spéculer sur le nombre énorme de morts humaines que la faim et la maladie avaient déjà infligées et qui continueraient sûrement sans changement urgent de politique.

Bacque cumula des années de recherches sur les archives pour tenter de répondre à cette question, et la conclusion qu’il fournit n’est pas du genre agréable. En effet, tant le gouvernement militaire allié que les autorités civiles allemandes ultérieures semblent avoir concerté leurs efforts pour cacher ou obscurcir l’ampleur réelle de la calamité qui frappa les civils allemands au cours des années 1945-1950. Les statistiques officielles sur la mortalité que l’on trouve dans les rapports gouvernementaux sont tout simplement trop incroyables pour être correctes, bien qu’elles aient fourni la base de l’histoire de cette période. Par exemple, Bacque note que ces chiffres indiquent que le taux de mortalité dans les conditions terribles de 1947, longtemps connue comme l’« Année de la faim » (Hungerjahr) que Gollancz décrit de manière précise, aurait été inférieurs à celui de l’Allemagne prospère de la fin des années 1960. En outre, des rapports privés des autorités américaines, les taux de mortalité des localités et d’autres preuves fiables démontrent que ces statistiques, admises depuis longtemps, étaient pour l’essentiel fictives.

À leur place, Bacque tente de fournir des estimations plus réalistes sur la base d’un examen des totaux de population des différents recensements allemands ainsi que l’afflux de réfugiés allemands tel qu’il a pu être enregistré. À partir de ces données simples, il arrive à la conclusion raisonnablement probante que l’excédent de décès allemands au cours de cette période s’éleva à au moins environ 10 millions, avec une marge de plusieurs millions. De plus, il fournit des preuves substantielles que la famine fut délibérément organisée, ou du moins considérablement aggravée par la résistance du gouvernement américain à une aide alimentaire. Peut-être ne devrions pas être totalement surpris par ces conclusions, étant donné que le très officiel plan Morgenthau avait envisagé l’élimination d’environ 20 millions d’Allemands. Or, comme Bacque le démontre, les principaux dirigeants américains acceptèrent discrètement de poursuivre cette politique dans la pratique, même s’ils y avaient renoncé en théorie.

En supposant que ces chiffres soient ne serait-ce qu’à peu près corrects, les implications sont tout à fait remarquables. Dans ce cas, le nombre de victimes de la catastrophe humaine survenue en Allemagne figurerait certainement parmi les plus importants de l’histoire moderne en temps de paix, et dépasse de loin le nombre de morts liés à la famine ukrainienne du début des années 1930. Il s’approcherait même de la mortalité non planifiée consécutive au Grand bond en avant de Mao en 1959-61. Il y a plus : les pertes allemandes dépasseraient largement en pourcentage l’un et l’autre de ces événements terribles, et cela resterait vrai même si les estimations de Bacque étaient sensiblement réduites. Pourtant je doute que même une petite fraction des Américains soient aujourd’hui conscients de cette gigantesque catastrophe. Je présume que les souvenirs sont beaucoup plus prégnants en Allemagne, mais étant donné la répression juridique des opinions discordantes dans ce malheureux pays, je soupçonne que quiconque discute du sujet trop énergiquement court le risque d’être immédiatement emprisonné.

Dans une large mesure, cette ignorance historique a été fortement encouragée par nos gouvernements, souvent par des moyens sournois ou franchement malveillants. Tout comme dans l’ancienne URSS déclinante, une grande partie de la légitimité politique actuelle du gouvernement américain et des divers États-vassaux européens est fondée sur une récit interprétatif particulier de la Seconde guerre mondiale. Or, la remise en question de ce récit pourrait avoir des conséquences politiques désastreuses. Bacque raconte de façon crédible certains des efforts visiblement déployés pour dissuader tout grand journal ou magazine de publier des articles sur les découvertes bouleversantes de son premier livre, imposant ainsi un « blackout » qui vise à réduire au minimum l’exposition médiatique. De telles mesures semblent avoir été très efficaces, car jusqu’à il y a huit ou neuf ans, je ne suis pas sûr d’avoir jamais entendu un mot de ces thèses scandaleuses. De même, je n’ai certainement jamais vu de telles discussions sérieuses dans les nombreux journaux ou magazines que j’ai lus attentivement au cours des trois dernières décennies.

Des moyens illégaux eux-mêmes ont été employés pour entraver les efforts de ce chercheur solitaire et déterminé. Il est arrivé que les lignes téléphoniques de Bacque aient été mises sur écoute, son courrier intercepté, et son matériel de recherche copié subrepticement, tandis que son accès à certaines archives officielles avait été bloqué. Certains des témoins oculaires âgés qui corroboraient personnellement son analyse ont reçu des menaces écrites et eurent leurs biens vandalisés.

Dans l’avant-propos du livre de 1997, De Zayas, cet éminent avocat international des droits de l’homme, a fait l’éloge des recherches révolutionnaires de Bacque. Il espérait qu’elles conduiraient rapidement à un grand débat académique visant à rétablir les faits qui avaient eu lieu un demi-siècle plus tôt. Mais dans sa mise à jour de l’édition 2007, il s’indigne qu’aucune discussion de ce genre n’ait jamais eu lieu. Au lieu de cela, le gouvernement allemand a simplement adopté une série de lois sévères imposant des peines de prison à quiconque contesterait en profondeur le récit institutionnel de la Seconde guerre mondiale et de ses suites immédiates, et même potentiellement à ceux qui se concentreraient exagérément sur les souffrances du peuple allemand.

Même si les deux livres de Bacque sont devenus des best-sellers internationaux, l’absence quasi totale de toute promotion médiatique a fait en sorte que leur impact sur le public n’ait pas dépassé l’effet d’une piqûre d’épingle. Un autre facteur explicatif important est la portée totalement disproportionnée des médias imprimés et électroniques. Certes, un best-seller peut être lu par des dizaines de milliers de personnes, mais un film réussi peut en toucher des dizaines de millions, et tant qu’Hollywood tournera indéfiniment des films dénonçant les atrocités allemandes et pas un seul de l’autre côté, les faits réels de l’histoire auront peu de chances d’attirer quelque attention. Je soupçonne fortement qu’aujourd’hui, il y a beaucoup plus de gens qui croient en l’existence réelle de Batman et Spiderman que de gens informés de l’hypothèse de Bacque.

En évaluant les facteurs politiques qui, semble-t-il, ont provoqué un si grand nombre de morts apparemment délibérés parmi les civils allemands longtemps après la fin des combats, il convient de souligner un point important. Les historiens qui cherchent à démontrer l’incommensurable méchanceté d’Hitler ou son degré de connaissance des divers crimes commis au cours du conflit sont régulièrement forcés de passer au crible des dizaines de milliers de ses paroles ici ou là, puis interprètent ces allusions dispersées comme des déclarations absolument concluantes. Ceux qui, comme le distingué historien David Irving, ne parviennent pas à modeler les mots pour les adapter verront parfois leur carrière détruite.

Mais dès 1940, un juif américain du nom de Theodore Kaufman devint tellement enragé par ce qu’il considérait comme les mauvais traitements d’Hitler envers les Juifs allemands qu’il publia un court livre intitulé Germany Must Perish !, [L’Allemagne doit périr !, NdT], dans lequel il plaide explicitement pour l’extermination totale du peuple allemand. Or ce livre reçut apparemment un accueil favorable, et même tout à fait sérieux dans bon nombre de nos plus prestigieux médias, y compris le New York Times, le Washington Post, et le Time Magazine. Si ce genre de sentiments s’exprimaient librement dans certains milieux avant même l’entrée en guerre, alors peut-être les politiques longtemps cachées que Bacque semble avoir découvertes ne devraient-elles nous étonner plus que ça.

Certains cyniques ont parfois noté que l’un des aspects ironiques de la cuisine hollywoodienne, à la fois à la télévision et au cinéma, est un anti-réalisme écrasant et régulièrement affiché sur des sujets à forte teinte idéologique. Les films d’action montrent invariablement des petites femmes qui se battent avec aisance à coups de pieds et de poings bien ajustés contre des hommes nombreux et costauds, tandis que les Noirs sont souvent dépeints comme des savants brillants, mais très rarement comme des voyous ou des truands. Par conséquent, trois générations après le 8 mai 1945, peut-être devrait-on interpréter dans cette perspective le flux continu de films sur la Seconde guerre mondiale qui dépeignent les Allemands sous un jour particulier.

Ron Unz

Traduit par Stünzi pour le Saker Francophone

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